LETTRE à HENRY - la dame stérile

Lettre à Henry

 

Dame Stérile et sa descendance

 

car Dieu regardera la longue sterilité de la grand dame, qui puis apres conceura deux enfans principaux:—mais elle periclitant, celle qui luy sera adioustee par la temerité de l'aage de mort periclitât dedans le dixhuictiesme, ne pouuant passer le trentesixiesme qu'en delaissera trois masles, & vne femelle, & en aura deux, celuy qui n'en eut iamais d'vn mesme pere,—de trois freres seront telles differences puis vnies & accordees, que les trois & quatre parties de l'Europe trembleront:—par le moindre d'aage sera la monarchie crestiêne soustenue & augmêtee: sectes esleuees, & subitemêt abaissees, Arabes reculez, Royaumes vnis, nouuelles Loix promulguees:—des autres enfans le premier occupera les Lions furieux couronnez, tenans les pattes dessus les armes interpidez.—Le second se profondera si auant par les Latins accompagné, que sera faicte la seconde voye tremblante & furibonde au mont Iouis descendant pour monter aux Pyrennees ne sera translatee à l'antique monarchie, sera faiste la troisiesme innôdation de sang humain, ne se trouuera de long temps Mars en Caresme.—Et sera donnee la fille par la conseruation de l'Eglise Chrestiêne tombant son dominateur à la paganisme secte des nouueaux infidelles elle aura deux enfans, l'vn de fidelité, & l'autre d'infidelité par la côfirmation de l'Eglise Catholique.—Et l'autre qui a sa grande confusion & tarde repentance la voudra ruiner, seront trois regions par l'extreme difference des ligues, c'est assauoir la Romaine, la Germanie, l'Espagne, qui feront diuerses sectes par main militaire, delaissant le 50. & 52. degrez de hauteur,—& feront tous hommage des religions loingtaines aux regions de l'Europe & de Septentrion de 48. degrez d'hauteur, qui premier par vaine timidité tremblera, puis les plus occidentaux, meridionaux & orientaux trembleront,—telle sera leur puissance, que ce qui se fera pas concorde & vnion insuperable des conquestes belliques. De nature seront esgaux: mais grandement differents de foy.—Apres cecy la Dame sterille de plus grande puissance que la seconde sera receüe par deux peuples, par le premier obstiné par celuy qui a eu puissance sur tous, par le deuxiesme & par le tiers qui estêdra ses forces vers le circuit de l'Oriêt de l'Europe aux pannons l'a profligé & succôbé & par voile marine fera ses extensions à la Trinacrie Adriatique par Mirmidon, & Germaniques du tout succombé, & sera la secte Barbarique du tout des Latins grandement affligee & dechassee.—

 

Après être entré dans cette Lettre par la seconde chronologie et le typologique 1792, mettant peut-être en correspondance Frédéric II de Hohenstaufen et Napoléon Bonaparte, est abordé la première partie avec la Dame stérile : Commence, à partir d'ici, la part prophétique de la Lettre à Henry (Jean-Charles de Fontbrune, Nostradamus historien et prophète, tomme II, Rocher, 1982, p. 117). On dira plutôt "historique". L'aspect typlogique historique de cette première partie n'est pas apparu actuellement, mais putôt un aspect typologique au sens de l'exégèse biblique chrétienne, avec une Rachel, femme de Jacob, type de l'Eglise.

 

La "dame stérile" : Rachel et ses deux enfants

 

La fille de Laban, Rachel, est choisie par Jacob mais son père donne à ce dernier, à son insu, sa fille aînée Léa par un subterfuge. Rachel est la première dans le cœur de Jacob.

 

Rachel met au monde Joseph et Benjamin, qui seront les préférés [cf. "enfants principaux"] de Jacob (Gen. 30, 24 et 35, 18) (Richard de Saint Victor, Beniamin minor, traduit par Jean Châtillon, Monique Duchet-Suchaux, 1997 - books.google.fr).

 

Joseph a pour sens hébreu "ajouter" cf. "qui luy sera adjoustee".

 

"péricliter" est emprunter au latin periclitari « faire l'essai, risquer de » d'où « être en péril », attaché en latin médiéval au sens de « faire naufrage (d'un navire) » 934-936 ds Nierm., « périr par naufrage » 1180, ibid., dér. de navire) 934-936 ds Nierm., « périr par naufrage » 1180, ibid., dérivé de periculum « péril » (www.cnrtl.fr - péricliter).

 

Dans le latin de la Vulgate on a au chapitre 35, lorsque Rachel accouche de Benjamin (elle en meurt) : 17. Ob difficultatem partus periclitari cœpit (Et ayant grande peine à accoucher, elle se trouva en péril de sa vie) (Augustin Calmet, Sainte Bible en latin et en français: ouvrage enrichi de cartes géographiques et de figures, Tome 2, 1820 - books.google.fr).

 

On retrouve le terme de "temeritas" (témérité) associé à Rachel dans le Commentaire de la Genèse d'Antonio Honcala (1555) :

 

Exaudita nempe fuit Rachel, sed suscepto altero filio ipso partus articulo extincta est tanta est humana ignorantia atque temeritas, ut ea interdum adeo assidua improbitate efflagitemus que postulatibus concessa sint maxime nocitura (Antonio Honcala, Commentaria in Genesim, 1555 - books.google.fr).

 

Né à Yanguas (Soria, Espagne) en 1484, Antonio Honcala fit des études en philosophie, en langues orientales et en théologie à l'université de Salamanque. Ordonné prêtre, il fut précepteur du prince don Felipe, le futur Philippe II, et professa à Salamanque jusqu'en 1528. Il devint chanoine de la cathédrale d'Avila et rencontra à ce titre François de Borgia en mai 1554. Honcala mourut, après une vie fort charitable, le 2 septembre 1565. François Ribera rapporte que Thérèse d'Avila vit son âme monter au ciel sans passer par le purgatoire, eu égard à sa parfaite chasteté (beauchesne.immanens.com).

 

Rien ne coûte quand on aime, rien n’est difficile au cœur épris. Voyez Jacob, combien il a souffert pour Rachel ! Jacob, dit l’Écriture, servit sept ans pour obtenir Rachel, et ces années lui paraissaient des jours, parce qu’il l’aimait. Aimons donc aussi Jésus-Christ, cherchons toujours ses divins embrassements, et tout ce qui est difficile nous semblera facile, tout ce qui est long nous paraîtra court, et, blessés d’amour, nous dirons : Oh ! que notre exil est long sur la terre ! - Non, les souffrances d’ici-bas ne sont rien, auprès de la gloire éternelle qui nous attend aux cieux. La tribulation opère la patience, la patience l’épreuve, l’épreuve l’espérance; et l’espérance ne confond pas. Et quand le fardeau de vos peines vous semblera pesant, relisez la seconde Epître de saint Paul aux Corinthiens : J’ai essuyé bien des immune, reçu bien des coups, enduré souvent la prison; plus d’une fois j’ai vu de près la mort. J’ai reçu des Juifs jusqu’à cinq fois trente-neuf coups de fouet. J’ai été battu de verges par trois fois, lapidé une fois, naufragé trois fois; j’ai passé un jour et une nuit au fond de la mer. Souvent en péril dans les voyages, en péril sur les fleuves, en péril parmi les voleurs ou au milieu des miens, en péril parmi les gentils, en péril dans les cités, en péril dans la solitude, en péril sur la mer, en péril parmi les faux frères; dans les travaux et les chagrins, dans les veilles, dans la faim et la soif, dans les jeûnes, dans le froid et la nudité (Jérôme, Lettre A Eustochium, Le Code de la Virginité chrétienne - books.google.fr).

 

Jacob, type du peuple nouveau, quand Jérôme l'envisage dans ce contexte de substitution et de choix, est encore type du Christ, quand Jérôme l'envisage comme époux ; par voie de conséquence, Rachel est un des types les plus cités par le moine de Bethléem. La belle stérile, particulièrement aimée de Jacob, est le signe précurseur de l'Église, tandis que Lia féconde et maladive est le type de la Synagogue : Isaac fut la figure du Christ portant sa croix et Jacob en ce qu'il eut pour épouses Lia malade des yeux, et la belle Rachel (Gen., 29). Dans Lia, l'aînée, nous comprenons l'aveuglement de la Synagogue et dans Rachel, labeauté de l'Eglise (In Osée). Jérôme emprunte toute cette symbolique à Hippolyte : il y trouvait cette idée de Jacob, c'est le Christ qui va choisir une épouse parmi les païens, Rachel figure de l'Église : Mais de même que, pour fuir les ruses de son frère, Jacob se dirige vers la Mésopotamie, ainsi le Christ contraint par l'incrédulité des Juifs, part pour la Galilée ; il y prendra une épouse choisie parmi les païens, l'Église... tout ce qui précède est de l'auteur que j'ai nommé. (In Osée) Voilà pourquoi les enfants de Rachel ramenés dans leur pays, c'est l'Israël sauvé dans toutes les parties du monde, grâce à la passion de N. S. On le voit, le témoignage de Jérôme sur toute cette symbolique est traditionnel. Toutefois cela s'inscrit chez lui dans un contexte de controverse avec les Juifs, particulièrement dans le commentaire des Prophètes. Le système exégétique juif consistait à décocher les oracles contre Rome et l'Empire. Jérôme renvoie la balle aux Juifs et leur reproche tant leurs persécutions contre les chrétiens, que leur aveuglement, signe de la Miséricorde (Yvon Bodin, Saint Jérôme et L'Eglise, Théologie historique, Tome VI, 1966 - books.google.fr).

 

De Léa : les trois frères et la fille

 

On notera enfin que la liste canonique des « fils de Jacob » mettra en tête les trois fils de Léa, Ruben, Siméon et Lévi. Ils ont été les porteurs des plus anciennes traditions sur Jacob, Ruben en Transjordanie, Siméon et Lévi dans la région de Sichem, mais ces groupes, d'abord puissants, ont été très tôt absorbés par d'autres (Ruben, Siméon) ou ont changé de statut (Lévi) : les traditions qu'ils ont transmises doivent être très anciennes. Quoi qu'il en soit de ces incertitudes, l'horizon géographique du cycle de Jacob en Palestine centrale et en Transjordanie centrale est différent de celui du cycle d'Abraham, qui se déroule en Palestine du sud (Abraham - Isaac) et en Transjordanie du sud (Abraham-Lot). Les deux groupes de traditions se distinguent aussi par leur forme et par leur thème dominant. Le cycle d'Abraham est avant tout l'histoire d'une famille et du problème de sa continuité ; l'élément ethnologique, l'ancêtre personnifiant le groupe qui en descend, n'apparaît que secondairement, avec la figure d'Ismaël et dans l'histoire des filles de Lot. Dans le cycle de Jacob, l'aspect familial subsiste, les relations envisagées étant cette fois celles entre frères et non plus entre père et fils ; mais les individus représentent aussi, ou uniquement, des collectivités : la rivalité entre Jacob et Ésaû est celle entre pasteurs et chasseurs ou, dans les bénédictions de Gen., XXVII, entre paysans et nomades ; Jacob et Édom sont les Israélites et les Édomites ; le traité avec Laban engage les Israélites et les Araméens ; Siméon et Lévi à Sichem personnifient deux groupes et, généralement, ce qui est dit des douze fils de Jacob, et déjà de leur naissance, ne s'explique que du point de vue des douze tribus d'Israël. D'autre part, le thème dominant n'est pas le même : dans le cycle d'Abraham- Isaac c'était la promesse, dans celui de Jacob c'est la bénédiction : de sa lutte avec Dieu, Jacob n'obtient pas une promesse, il arrache une bénédiction, Gen., XXXII, 27-30. C'est cette bénédiction de Dieu qui explique sa force surhumaine, Gen., XXI, 8, 10, et le succès de ses entreprises avec Ésaû ou chez Laban. Ce thème de la bénédiction revient sous d'autres formes : Jacob reçoit la bénédiction de son père, Gen., XXVII, Laban est béni à cause de Jacob, Gen., XXX, 27, 30, enfin Jacob mourant bénit les fils de Joseph, Gen., XLVIII (Roland de Vaux, Histoire ancienne d'Israël, Tome 1, 1971 - books.google.fr).

 

Jacob maudit trois de ses fils, Ruben, Siméon et Lévi : Ruben, à cause de ses rapports sexuels avec Bilha, la concubine de son père (Gn 35, 22) ; Siméon et Lévi, à cause des violences qu'ils ont commises à Sichem (Gn 34). Or, curieusement, en Nb, on retrouve les descendants de ces trois fils en état de rébellion, qui est punie de mort à chaque fois (Anthony Bouhallier, La sentence joséphite dans le Testament de Jacob (Gen 49,22-26), De Jérusalem à Rome: Mélanges offerts à Jean Riaud par ses amis, ses collègues et ses anciens élèves, 2000 - books.google.fr).

 

Les aînés de Jacob sont donc délaissés ("délaissera trois masles et une femelle") puisque deshérités. Au profit de Joseph, fils de Rachel comme Benjamin ("les deux enfants"), dont l'histoire est raconté au livre XXXVII de la Genèse ("passera le trente-sixième"). D'où peut-être le chapitre XVIII ("dix-huitième") qui raconte la promesse faite à Abraham par Dieu de la fin de la stérilité de Sarah qui donnera bientôt naissance à Isaac.

 

Les enfants de Jacob sont douze fils et une fille : par sa première épouse Léa, Ruben, l'aîné, Siméon, le deuxième, Lévi, le troisième, Juda, le quatrième, Issachar, le neuvième, Zabulon, le dixième, Dinah, la seule fille qui soit mentionnée ; par sa deuxième épouse Rachel, Joseph, le onzième, Benjamin, le douzième et dernier ; par sa concubine Bilha, servante de Rachel, Dan, le cinquième, Nephtali, le sixième ; par sa concubine Zilpa, servante de Léa, Gad, le septième, Aser, le huitième (Enock Saintil, Comment expliquer l'Apocalypse de Saint Jean, 2017 - books.google.fr).

 

Lévi : le troisième des trois frères, le "moindre d'aage"

 

Les juifs de la péninsule se considéraient comme descendants de la tribu de Lévi. Ils se seraient établis en terre hispanique avant l'ère chrétienne. On sait en tout cas qu'ils y étaient présents en grand nombre au Ve siècle après J.-C. Depuis quand appliquent-ils le mot de Sefarad à cette Espagne qu'ils aimaient comme leur patrie ? Le terme figure dans Abdias (avec le sens de « confins »). D'après Baer, J. Pérez pense cette identification tardive ; mais le problème n'est pas résolu (M. Mahn-Lot, sur J. Perez Historia de una tragedia, La exulpsion de los Judios de Espana, Revue historique, Numéros 587 à 588, 1994 - books.google.fr).

 

Les meilleures têtes dans ces nouvelles communautés, et surtout les convertis les plus ardents à poursuivre le culte qu'ils venaient d'abjurer, firent un chemin rapide dans l'église romaine, et l'érudition qu'ils avaient puisée autrefois dans les synagogues fut regardée comme une arme utile entre leurs mains pour combattre les Hébreux. De ce nombre fut le rabbin Salomon Halevi ou de la tribu de Lévi, savant thalmudiste, qui, ayant embrassé en 1390 le christianisme, fut connu sous le nom de Paul de Burgos, d'après le siége épiscopal qu'il obtint en récompense de son zèle; il fut de plus grand chancelier du royaume de Castille, ce qui prouvait aux Juifs qu'aucune dignité ne leur était fermée dans la société chrétienne. Les fils qu'il avait eus étant encore rabbin entrèrent également dans l'église et obtinrent des bénéfices. Paul de Burgos est auteur d'une chronique des rois d'Espagne, et l'un de ses fils, devenu évèque d'Astorga et Placentia, fut envoyé par le roi au concile de Constance et de Bâle, où il fut pris des mesures rigoureuses contre les Juifs. Il fallut que saint Bernard, pour faire cesser les cruautés des chrétiens, exhortât les évêques de Franconie et de Bavière à s'opposer à ces exécutions sanguinaires, et qu'il se rendît en Allemagne pour engager le fanatique Radulphe à remettre le glaive dans le fourreau, à retourner dans son couvent, et à cesser d'ameuter la populace Saint Bernard voulait qu'on laissât vivre les Juifs, attendu qu'ils sont destinés à errer sur la terre, et qu'ils doivent revenir un jour de leurs erreurs; seulement il désirait qu'on les empêchât de prendre des intérêts usuraires de ceux qui se croisaient pour la terre sainte. A l'égard des plaintes sur leur rapacité, saint Bernard fait observer que là où il n'y a pas de Juifs, les usuriers chrétiens sont encore pires, et peuvent être appelés à juste titre des Juifs baptisés.

 

Aben-Hezrah, né à Tolède en 1119, et surnommé par les Juifs Chacam ou le Sage, était à la fois philosophe, astronome, médecin, poëte, et surtout interprète de la Bible ; c'est dans cette dernière qualité qu'il s'est fait une grande réputation. Avant lui, les Juifs avaient noyé l'écriture sainte dans une mer d'explications et de commentaires où l'esprit le plus intelligent se perdait; d'un autre côté, leur imagination orientale, amie des allégories, en avait cherché dans toutes les parties de la Bible, et avait produit d'étranges rêveries et les systèmes les plus bizarres. Aben-Hezrah, très-versé dans l'arabe et le grec, entreprit de purger l'interprétation de la Bible de cet amas d'explications indigestes, et d'y porter le flambeau de la critique et de la saine raison. Dans une savante introduction à ses commentaires il examina d'abord les divers systèmes d'interprétation, en montra les défauts ou les avantages, et fit voir quel esprit il fallait porter dans ce travail important. Il pensa avec raison qu'il fallait s'en tenir à la lettre du texte, l'expliquer mot à mot, et n'y chercher des allégories que quand elles se présentent naturellement à l'esprit. Un homme aussi versé dans la langue de ses pères que l'était Aben-Hezrah, et doué d'ailleurs d'un esprit philosophique qu'il avait éclairé encore par ses voyages en Europe, était fait pour commenter le plus ancien monument de la littérature sacrée. Son commentaire intitulé Seder Olam, ou l'ordre de l'univers, explique parfaitement le texte hébreu dans un style élégant et pur, mais tellement concis qu'il perd quelquefois de sa clarté, et qu'il a fallu de nouveaux commentaires pour éclaircir le sien. C'est principalement sur le Pentateuque que ce profond interprète s'est étendu. Son travail a été utile, non-seulement aux Juifs, mais encore aux chrétiens, et les nombreuses éditions et traductions faites des diverses parties de son commentaire, dans plusieurs pays de l'Europe, prouvent le cas que l'on a fait de sa profonde instruction et de sa grande sagacité. Un travail de cette nature était fait pour occuper la vie entière d'un homme; mais Aben-Hezrah a laissé bien d'autres ouvrages sur les matières les plus différentes entre elles, dont les manuscrits sont répandus dans les diverses bibliothèques des grandes villes. Quelques-uns ont été imprimés à plusieurs reprises. On a de lui des traités de grammaire où il entre dans les moindres détails sur les lettres; des livres de morale, de géométrie et même d'astrologie, ce qui prouve que ce vaste esprit n'avait pu se débarrasser de tous les préjugés de sa nation et de son temps. Dans un petit traité sur les astres, il veut que pour les maladies on consulte la conjonction de la lune et des planètes. C'étaient les rêveries de toutes les nations de cette époque. On a aussi d'Aben-Hezrah des cantiques, et même un poëme sur les échecs, que Hyde a inséré dans son histoire de ce jeu. Aben-Hezrah mourut en 1168, ou, selon d'autres, en 1192, dans l'île de Rhodes, où il s'était retiré5. Sa mort coïncide à peu près avec celle de Maïmonide, son ami, et celui qui contribua, avec Aben Hezrah, à l'éclat de ce siècle (Georges Bernard Depping, Les Juifs dans le Moyen âge: essai historique, 1834 - books.google.fr).

 

Le cycle de 354 ans auquel Nostradamus aime se réfèrer et que développe Roussat est déjà utilisé par l’astrologue Abraham Ibn Ezra (1089-1167) dans son Liber rationum. L’histoire est découpée en périodes de 354 ans 4 mois, chacune de ces périodes étant gouvernée par l’ange d’une planète. De même qu’il existait une année d’années (cycle de 365 ans), les astrologues juifs avaient lancé l’idée d’une années d’années lunaires, c’est-à-dire un cycle de 354 ans 4 mois, correspondant au cycle de 354 jours 1/3 des douze lunaisons d’une année. Sept archanges (Gaffiel, Satkiel, Samaël, Michaël, Annaël, Raphaël, Gabriel) gouverneurs des sept corps célestes (Saturne, Jupiter, Mars, Soleil, Vénus, Mercure et Lune) règnent sur sept périodes de 354 jours et 4 mois mais dans l’ordre inverse des jours de la semaine : Saturne, Vénus, Jupiter, Mercure, Mars, Lune, Soleil. Les œuvres complètes d’Abraham Ibn Ezra furent publiées à Venise en 1507 et leur influence se firent aussitôt sentir. La doctrine des périodes de 354 ans fut reprise l’année suivante, en 1508, par Trithemius, le maître de Cornelius Agrippa dans un petit ouvrage intitulé Le Traité des causes secondes sous titré La chronologie mystique. Trithème fait remonter le début de l’histoire à -5208 et la déroule selon des périodes de 354 ans 4 mois. Voici le calendrier mentionné qui va de l’an zéro à l’an 7441 avec les correspondances planétaire.  La vingtième période, sous la direction de Gabriel, allait commencer selon Trithème le 4 juin 1525 et se terminer en octobre-novembre 1879. “Pour la vingtième période, Gabriel, Ange de la Lune, prendra à nouveau la direction du monde, au quatrième jour du mois de Juin de l’an 6732 de la Création, qui est l’an 1525 de l’ère chrétienne. Il gouvernera le monde pendant 354 ans quatre mois, jusqu’à l’an 7086 du monde, au huitième mois, ou 1879 après la Nativité du Seigneur. On aura besoin d’une prophétie pour la série d’évènements futurs.” Nul doute que ce livre paru en 1508 a influencé profondément Nostradamus. Le livre de Roussat reprend les données d’Ibn Ezra avec un décalage de quelques années dans les dates par rapport à celles données par Trithème. D'où l'an 7000 correspondant à 1793 pour Trithème et 1801 pour Roussat (Yves Lenoble, Nostradamus et l’éclipse du 11 aout 1999, 1999 - ramkat.free.fr).

 

Ruben : l'aîné des trois frères

 

L'Auteur des Paralipomenes ne pouvoit nous expliquer plus clairement le sens de la prédiction de Jacob, qu'en nous en faisant : voir l'accomplissement dans toutes les principales circonstances. A cause de l'outrage que Ruben avoit fait à son pere, son droit d'aînesse fut transferé à Joseph qui eut deux Tribus pour ses deux enfans, Ruben n'en ayant qu'une seule pour tous les siens, encore n'a-t-elle guere crû en nombre d'hommes, non crescas. Le Royaume & l'empire sur les autres appartenoit naturellement à Ruben, major in imperio : mais il a été donné à Juda & Ruben n'a jamais crû en dignité ni en puissance, non crescas. Quelques Interpretes ajoutent après S. Jerôme , que le Sacerdoce qui étoit aussi attaché à la personne des aînez, fut donné à Lévi & ôté à Ruben, selon la même prophétie de Jacob leur pere (Jean Martianay, Premier des Traitez de la vérité et de la connoissance des livres de la Sainte Ecriture suiv. de la Relation d'une Dispute contre un Juif, 1697 - books.google.fr).

 

Dieu a accordé a Gad un territoire étendu cf. Gen. IX, 26, XXVI, 22. — Quasi Leo requievit. Litt. "il repose comme une lionne". Cf. Gen. XLIX, 9, où le caractère guerrier de Gad est indiqué. Gad est le lion oriental, tandis que Juda est le lion occidental. Cf. Paral. XII, 8. - Cepitque brachium et verticem. Litt. "il déchire le bras et la couronne de la tête" (La Sainte Bible: Texte de la Vulgate, traduction française en regard, avec commentaires théologiques, moraux, Lethielleux, 1887 - books.google.fr).

 

Siméon : le deuxième des trois frères

 

Bersabée est une ville de la tribu de Siméon située dans le sud de la Palestine (Néguev), à la limite du territoire israélite qui, à l'époque de David et de Salomon, s'étendait « de Dan à Bersabée » (Jug., XX, 1). La ville de Bersabée (Beersheba), dont le nom signifie probablement « puits du serment », était célèbre à cause de son sanctuaire rattaché par les traditions bibliques aux patriarches Abraham (Gen., XXI, 31), Isaac (Gen., XXVI, 23-25) et Israël-Jacob (Gen., XLVI, 1-5), puis aux fils de Samuel (I Sam., VIII, 2). Lors de la division du royaume de Salomon, Bersabée est rattachée au royaume de Juda et reste un centre de pèlerinage pour tous les Israélites : le prophète Élie lui-même y serait venu (I Rois, XIX, 3) ; mais ce centre de pèlerinage est ensuite vivement critiqué par le prophète Amos (Amos, V, 5 ; VIII, 14) et son sanctuaire probablement désaffecté puis détruit lors des réformes religieuses des rois Ezéchias (II Rois, XVIII, 4) et Josias (II Rois, XXIII, 8) qui centralisent le culte au temple de Jérusalem. Au retour de l'exil (ve s.), un groupe d'immigrants juifs revient s'installer dans cette ville (Néh., XI, 27-30), qui n'est plus alors, et jusqu'à la période romaine, qu'un poste frontière de la Judée, à la fois forteresse militaire et centre du marché entre les sédentaires et les nomades (www.universalis.fr - bersabee-beersheba).

 

Lorsqu'Abraham, suivant l'ordre du Seigneur, ayant quitté son pais, avançoit du côte du midi, il s'arrêta en un endroit près de Béthel, où il dressa un autel au Seigneur, pour invoquer son nom. Ce fut aussi auprès de Béthel, que le Seigneur apparut à Jacob d'une manière si éclatante. Voici comment : Ce Patriarche, étant sorti de Bersabée, s'en alloit à Haran. Lorsqu'il fut arrivé en un certain lieu, il résolut d'y passer la nuit, parce que le soleil étoit déjà couché. Il prit une des pierres, qui étoient là , et s'en faisant un chevet, il s'endormit au même lieu. Alors il vit en songe une échelle, dont le pied étoit appuyé sur la terre, et le haut touchoit an ciel; et des anges de Dieu montoient et descendoient le long de l'échelle. Il vit aussi le Seigneur appuyé sur le haut de l'échelle, qui lui dit : Je suis le Seigneur, le Dieu d'Abraham votre père et le Dieu d'Isaac : je vous donnerai, et à votre race, la terre ou vous dormez. Votre postérité sera nombreuse comme la poussière de la terre : vous vous étendrez à l'orient et à l'occident, au septentrion et au midi; et toutes les nations do la terre seront bénies en vous et dans votre race (François Sabbathier, Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs classiques, grecs et latins, tant sacrés que profanes, contenant la géographie, l'histoire, la fable, et les antiquités, Tome 6, 1769 - books.google.fr).

 

En 1527, Hector Boethius, historien écossais, publie son Buik of the Croniclis of Scotland, dans lequel des Irlandais vont chercher à Brigant en Espagne Symon Brak (remarquons le prénom) apportant avec lui la pierre de marbre qui servira de pierre du couronnement (appelée plus tard Pierre de Scone après être exportée en Ecosse). Symon Brak est fait roi d'Irlande (The Buik of the Croniclis of Scotland; Or a Metrical Version of the History of Hector Boece, Volume 1, 1858 - books.google.fr).

 

Flauum Brigantium : Compostela (Sebastian Münster, Cosmographey oder beschreibung aller Länder, Herrschafften, fürnem[m]sten Stetten, geschichten, gebreüche[n], handtierungen &c, 1567 - books.google.fr).

 

Le nom de Symon Brach est ailleurs donné comme "Breck," "Berech," "Brach," ou "Berach." Berach/Werach, de Berechiah, Berakha : bénédiction.

 

Boethius ne parle pas de Jacob mais d'un Claudius qui en latin a pour signification "boiteux", handicap du frère d'Esaü blessé par l'ange au gué du Yabbocq.

 

"inondation de sang humain" : Pluie de sang, en Espagne

 

R. Moïse Deraï, originaire de Fez (Maroc) se vit révéler en songe en 1122 que « la venue du Messie était imminente » et qu'il viendrait rédimer Israël la veille du Pessah de la même année (Israel Jacob Yuval, Deux peuples en ton sein: Juifs et Chrétiens au Moyen Age, 2015 - books.google.fr).

 

Un homme pieux et éminent, un des sages d'Israël, connu sous le nom de Mar Moïse Deraï, se rendit de Darca en Andalousie pour étudier la Tora auprès de Rabbi Joseph Halévi, Ibn Magach. Mar Moïse revint ensuite  au centre du Maroc, c'est-à-dire dans la ville de Fès et le peuple se rassemblait autour de lui, à cause de sa piété, de son éminence et de son enseignement. Il leur fit connaître que le Messie s'était révélé et que son nom lui avait été communiqué en rêve. Mais il ne prétendit pas être le Messie. Le peuple afflua vers lui et crut à ses paroles. [...] Une fois il dit que cette semaine-là tomberait une pluie mêlée de sang. Parce que c'est un signe du Messie selon le verset : « Et je ferai apparaître des prodiges au ciel et sur la terre : du sang, du feu et des colonnes de fumée » (Joël 3, 3). C'était au cours du mois de Marechvan. Une pluie forte et abondante tomba cette semaine-là et l'eau était rouge et trouble comme si elle était mélangée de boue. Ce prodige démontra aux yeux de tous qu'il était sans aucun doute prophète (Maïmonide) (Simon Lévy, Mohammed Chafik, Essais d'histoire et de civilisation judéo-marocaines, 2001 - books.google.fr).

 

En avril 1149, selon les Annales de Tolède, une pluie de sang tomba dans l'Andalousie, et l'almohade Abdel-Moumem, maître absolu en Afrique, débarqua en Espagne. Toutes les villes le reconnurent, depuis Séville jusqu'à Grenade; tous les Chrétiens qu'on y trouva périrent par l'épée et le christianisme fut anéanti dans l'Andalousie. Le roi mahométan de Murcie et de Valence refusa l'obéissance au conquérant, et se fit vassal du roi d'Aragon; mais l'inépuisable Afrique envoya de nombreuses armées contre les Chrétiens (Casimir Gaillardin, Cahiers d'histoire universelle à l'usage des collèges et des écoles normales primaires, 1835 - books.google.fr, Juan de Ferreras, Histoire générale d'Espagne - Tome 3, traduit par Vaquette d'Hermilly, 1744 - books.google.fr).

 

La conquête de Tortosa (1148) et de Lérida (1149) par Raimond-Bérenger IV comte de Barcelone rouvrait, après quatre siècles de domination musulmane, les routes historiques qui, par le Sègre et l'Ebre, faisaient communiquer les Pyrénées centrales avec la Méditerranée. Par les voies transpyrénéennes, val d'Aran et bassin de la Noguera Pallaresa, Cerdagne et vallée du Sègre, nombre d'hommes accoururent  du Midi français pour repeupler Lérida : de Toulouse, du Comminges, de Foix, de Tarascon, Béziers, Carcassonne, etc... La charte de peuplement octroyée par Raimond-Bérenger IV leur y offrait de très larges franchises; marchands, artisans, paysans s'y voyaient proposer de larges débouchés neufs, des ateliers aux traditions techniques renommées, des terres bien arrosées et fertiles. Par ces mêmes voies, dès le lendemain de la reconquête chrétienne, commencèrent à cheminer des groupes de pèlerins en route vers Saint-Jacques de Compostelle ; pour eux, hospices et chapelles se fondèrent dans les bourgades les plus importantes (Annales du Midi, Volume 70, Université de Toulouse, 1958 - books.google.fr).

 

Le pouvoir almoravide était en pleine décomposition, offrant de belles perspectives de conquête; en France, Bernard de Clairvaux prêchait la seconde croisade. Alphonse VII, Raymond Bérenger IV et Garsias Ramirez unirent leurs forces contre la place d'Almería qui tomba le 17 octobre 1147 (Georges Martin, Les juges de Castille. Mentalités et discours historique dans l'Espagne médiévale. In: Annexes des Cahiers de linguistique hispanique médiévale, volume 6, 1992. Les juges de Castille. Mentalités et discours historique dans l'Espagne médiévale - books.google.fr).

 

"Mars En Carême"

 

Ce proverbe exprime la ponctualité, attendu que mars se trouve toujours compris dans le carême. Ce proverbe existe en espagnol, dans le recueil du commandeur Fernand Nugnez : Nopuede mas faltarque marzo de quaresma : « Cela ne peut manquer non plus que mars en caresme. » Observez que Nugnez est mort en 1553, plus qu'octogénaire; vous voyez à quelle date ce proverbe remonte (François Génin, Récréations philologiques: ou Recueil de notes pour servir à l'historie des mots de la langue française, Tome 2, 1856 - books.google.fr).

 

Hernán Núñez de Toledo y Guzmán, en latin Nonius Pincianus, (Valladolid, 1475 - Salamanque, 1553) fut un humaniste espagnol issu de l'illustre famille de Guzman. Son nom latin de Pincianus dérive de Pintia, le nom latin de Valladolid. On a de lui des Notes sur Sénèque, sur Pomponius Mela, sur Pline, et des Commentaires sur Juan de Mena (fr.wikipedia.org - Hernan Nunez).

 

Nous serions bien en Espagne.

 

Le "Mont Jovis" et la "seconde voie" : trembler

 

Le chemin de Saint Jacques de Compostelle qui part de Vézelay est le troisième dans la liste fournie par le Guide du Pèlerin et non le deuxième. Mais "la jonction entre les chemins des Alpes et ceux des Pyrénées avait lieu de façon privilégiée dans le Massif Central. Partant de Lyon - relais historique des itinéraires en provenance de l'Orient et grand marché financier et commercial - ou de plus au nord en Bourgogne, ces routes de liaison par Clermont-Ferrand se rejoignaient aux alentours du Puy et s'orientaient ensuite vers Toulouse et les cols du centre des Pyrénées." Le chemin de Saint Jacques qui part du Puy est bien le deuxième du Guide.

 

La Via Arverna, chemin auvergnat vers Saint-Jacques de Compostelle, est un maillon d'un chemin plus longuement étiré qui part d'Europe du Nord, Frise en particulier, rejoint Vézelay en Bourgogne, d'où s'offre la possibilité pour rallier Compostelle d'emprunter la Voie du Bourbonnais puis la Via Arverna qui à son tour offrira à partir du Cantal plusieurs alternatives pour pour avancer vers Compostelle (lafeuilleamta.fr).

 

La voie, si ce n'est pas une erreur typographique pour la voix, qui paraît plus conforme aux adjectifs tremblante et furibonde, qualifiée de seconde pourrait correspondre à une route ou un chemin. 

 

L'hospice du Mont-Joux fut fondé au milieu du XIe siècle par l'archidiacre d'Aoste Bernard sur l'une des voies alpines les plus fréquentées, sinon la principale, entre l'Italie du Nord et les régions alémaniques. Pèlerins marchands, routiers de toute espèce, venus du carrefour bâlois et de Rhénanie par Lausanne et Vevey, ceux qui affluaient de Franche-Comté, et, par Genève, des pays de l'Ain et de la Saône, ceux de Savoie enfin, se réunissaient à Agaune et Martigny, avant de remonter le Val d 'Entremont, austère et serré entre Grand-Combin et Mont-Blanc, puis de redescendre sur Aoste et les plaines avenantes d'Italie du Nord. Une voie romaine, déjà, franchissait le passage, à 2 472 mètres d'altitude. Au col lui-même, les Romains avaient élevé un temple à Jupiter et un refuge pour les passants. L'hospice médiéval, qui supplanta bientôt la fondation plus ancienne de Bourg-Saint-Pierre, à 13 kilomètres au nord, apparaît, en 1125, dédié à saint Nicolas de Myre; l'archidiacre Bernard, bientôt canonisé (sa canonisation épiscopale eut lieu en 1123), fut dès 1149 associé à ce patronage, signe que son culte est bien établi à cette date (Raymond Oursel, Les pèlerins du Moyen-âge: les hommes, les chemins, les sanctuaires, 1963 - books.google.fr).

 

L'hospice des chanoines augustins du G., sur le col du Grand-Saint-Bernard, fait partie du diocèse de Sion et de la commune de Bourg-Saint-Pierre (www.hls-dhs-dss.ch).

 

« Trois colonnes nécessaires entre toutes au soutien des ses pauvres ont été établies par Dieu en ce monde », affirme (vers le milieu du XIIe siècle) le Guide du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Ce sont « l'hospice de Jérusalem, l'hospice du Mont-Joux et l'hospice de Sainte-Catherine sur le Somport. Ces hospices ont été installés à des emplacements où ils étaient nécessaires ; ce sont des lieux sacrés, des maisons de Dieu pour le réconfort des saints pèlerins, le repos des indigents, la consolation des malades, le salut des morts, l'aide aux vivants. Ceux qui auront édifié ces saintes maisons posséderont, sans nul doute, quels qu'ils soient, le royaume de Dieu ». (Le guide du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle, J. Vielliard éd. et trad., Mâcon, 1938, p. 10-11).

 

Si son existence est attestée dès 1125 (dans une charte du comte Amédée III de Maurienne), il est tout d'abord dédié à saint Nicolas (dont le nom se rencontre fréquemment le long des chemins qui mènent à Rome). En 1145, une bulle du pape Eugène III mentionne la présence d'un hospice dédié à Bernard au sommet du futur Petit-Saint-Bernard. La première apparition du nom de saint Bernard au col du Mont-Joux se trouve dans une charte de la comtesse de Loritello datée du 12 avril 1149. En 1177, le pape Alexandre III prend sous sa protection l'hospice de Saint-Nicolas et de Saint-Bernard du Mont-Joux (hospitalis sanctorum Nicolai et Bernardi Montis Jovis) et confirme ses possessions (Christopher Lucken, Exorciser la montagne. Saint Bernard de Menthon au sommet du Mont-Joux. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public, 34e congrès, Chambéry, 2003 - books.google.fr).

 

C'est au XIIIe siècle, dans ce Moyen Age bien entamé désormais, que se constitue et se consolide le plan à peu près définitif du réseau routier européen. Destiné à persister jusqu'au seuil de la révolution industrielle, il est centré sur un axe idéal qui relie entre elles les grandes concentrations de Saint-Jacques de Compostelle d'une part, dernière frontière vers l'Occident; Jérusalem d'autre part, en tant que référence de l'Orient originel. Rome enfin, centre de la chrétienté aux sens religieux et culturel. Les itinéraires qui se tressaient entre ces pôles étaient complexes et parfois variaient, soit en raison d'obstacles naturels dont il fallait tenir compte, tels que les grands monts des Alpes et des Pyrénées ou les routes maritimes périlleuses, soit parce que d'un voyage à l'autre, le cadre des événements politiques et militaires avait changé et créait la menace de dangers directement occasionnés par les hommes. Ainsi en dépit du déclin de la présence islamique depuis le Xe siècle, les routes qui menaient à Saint-Jacques de Compostelle se tenaient bien au nord de la Péninsule ibérique. Pour franchir les Pyrénées, elles empruntaient les cols les plus proches de la côte atlantique, au cœur du Pays Basque, dont le plus fréquenté fut sans nul doute le col de Roncevaux. On recourait moins souvent aux cols situés plus à l'est bien que celui de Somport et de la région d'Andorre fussent relativement actifs dans la mesure où ils aboutissaient à des concentrations importantes sur le versant français. Ensuite, juste à l'ouest de Pampelune, les routes auxquelles ils donnaient naissance se rassemblaient à partir de Puente-la-Reina, une voie unique - sauf quelques petites variantes - conduisait vers Burgos, Léon, Astorga, le col du Cerredo, Lugo, et Saint-Jacques de Compostelle. Cet axe a non seulement connu le flot mouvant des pèlerins depuis le Xe siècle, mais il constituait également la voie principale de liaison entre l'Espagne latine et le reste de l'Europe des points de vue administratif, commercial et culturel. En France, le système routier se complexifie et s'élabore en un réseau double, d'un côté tourné vers le chemin de Saint-Jacques de Compostelle et de l'autre, vers les vallées alpines sur la route de Rome. De plus, il accueille des côtes septentrionales le flux en provenance des Iles Britanniques via les abords du golfe de Biscaye (La Rochelle), de la Manche (Mont- Saint-Michel) et du Pas de Calais3. En direction de Rome, au contraire, les routes avaient comme objectif intermédiaire quelques cols alpins obligés, relativement inaccessibles. Parmi eux, les plus empruntés depuis toujours étaient le Mont Cenis qui assurait une communication plus aisée avec le centre et l'ouest et le Grand Saint-Bernard qui réunissait de manière plus directe les routes du nord à travers la région du Léman. Parallèlement à ces cols principaux, suivant les époques, quelques autres passages furent plus ou moins à l'honneur dans les Alpes Maritimes et Cottiennes (Tende, Argentière, Maddalena ou Larche), le Mont Genèvre, le Petit Saint-Bernard et surtout le Simplon qui constituait une alternative au Grand Saint-Bernard par la vallée de Sion et débouchait vers Milan sans détour. La jonction entre les chemins des Alpes et ceux des Pyrénées avait lieu de façon privilégiée dans le Massif Central. Partant de Lyon — relais historique des itinéraires en provenance de l'Orient et grand marché financier et commercial — ou de plus au nord en Bourgogne, ces routes de liaison par Clermont-Ferrand se rejoignaient aux alentours du Puy et s'orientaient ensuite vers Toulouse et les cols du centre des Pyrénées. La première d'entre elles porte le nom de Voie Bolena, la seconde celui de Voie Regordana. Il vint se joindre à ces itinéraires centraux et plus anciens, un parcours transversal et plus au sud qui connut un succès accru lors du séjour des Papes en Avignon. Cette route avait pour référence le col alpin du Mont Genèvre, parcourait la Provence centrale et le Languedoc, rejoignait la région catalane historique qui comprenait le Roussillon et une partie de l'Ariège, pour continuer directement vers Barcelone ou alors reprendre la direction du Pays Basque en passant par Toulouse (Santino Langé, L'Héritage roman: la maison en pierre d'Europe occidentale, 1992 - books.google.fr).

 

La deuxième croisade (1147-1149) prêchée par Bernard de Clairvaux à Vézelay en 1146 suscite aussi un vif engouement, surtout en France du nord, d'autant qu'elle est conduite par le roi Louis VII lui-même. Tout au long du XIIe siècle, les départs pour l'Espagne restent par ailleurs nombreux. À l'est, le comte de Barcelone mobilise fréquemment ses fidèles du Midi languedocien et provençal. En 1115-1116 par exemple, pour l'expédition qu'il mène contre Majorque, encore musulmane, il bénéficie du soutien de Guillaume de Montpellier, du vicomte de Narbonne Amaury, des Arlésiens Raimond Sacristain Porcelet et Raimond de Baux. Les seigneurs de Montpellier deviennent des habitués des campagnes barcelonaises contre les musulmans d'Espagne. En 1148, juste après la prise de Tortosa, Guillaume VII semble même avoir reçu la cité en fief du comte Raimond Bérenger IV. À l'ouest, ce sont plutôt des Francs du nord, Normands, Bourguignons et Poitevins, qui combattent aux côtés des rois d'Aragon, de Castille et de Portugal. (Florian Mazel, Féodalités (888-1180), 2015 - books.google.fr).

 

Grâce à saint Bernard les scènes d'enthousiasme qui s'étaient déroulées Clermont lors de la première croisade se reproduisirent Vézelay; c'est ainsi que Bernard peut écrire au pape au lendemain de l'assemblée : "J'ai ouvert la bouche, j'ai parlé, et aussitôt les croisés se sont multipliés à l'infini. Les villages et les bourgs sont déserts. Vous trouveriez difficilement un homme contre sept femmes. On ne voit partout que des veuves dont les maris sont encore vivants". Bernard, dont l'éloquence est persuasive, peut vaincre les résistances des féodaux ; l'Europe entière se dirige vers l'Orient ; l'islamisme est attaqué à l'est par les Français et les Allemands et à l'ouest par la flotte anglaise et les Flamands ; de leur côté, les Allemands combattent le paganisme slave. C'est en raison de la prédication, des lettres et des circulaires de saint Bernard que la chrétienté se dirige non seulement vers la Terre sainte mais contre les Slaves le long de l'Elbe, et contre les musulmans au Portugal. Lors du départ des croisés, Bernard écrivait : « Le monde tremble et s'agite parce que le roi du ciel a perdu sa terre, la terre où jadis ses pieds se sont posés ! Les ennemis de la croix se disposent à profaner les lieux consacrés par le sang du Christ ; ils lèvent les mains vers la montagne de Sion, et si le Seigneur ne veille, le jour est proche où ils se précipiteront sur la cité du Dieu vivant » (Saint Bernard: Œuvres, Tome 1, traduit par Marie-Madeleine Davy, 1945 - books.google.fr).

 

Bernard énumère, dans le sermon 67 sur le Cantique, des émissions sonores humaines beaucoup plus spontanées. C'est de l'expression vocale des sentiments que résulte cette typologie de sons dont la production échappe à la volonté et qui constituent l'équivalent d'un acte réflexe : "Les sentiments ont leur accent propre par lequel ils se découvrent, même sans le vouloir. La crainte, par exemple, rend la voix tremblante, la douleur la rend gémissante, l'amour la rend enjouée" (Jean-Pierre Péneau, Sens, sensible aux premiers temps de Clairvaux, 2007 - books.google.fr).

 

"Furibonde" : en colère

 

Furibond est de la même racine que fureur. L'oeuvre de l'Arioste, le Roland Furieux, met en relation le mot avec la croisade et les Pyrénées.

 

L'apport décisif de Marsile Ficin à la psychologie de l'art et la pièce maîtresse de son enseignement consistent en la notion de fureur divine (furor divinus), « une sorte d'illumination de l'âme raisonnable par laquelle Dieu relève l'âme qui a glissé au monde inférieur et l'attire au supérieur ». Dans le système de Ficin, il y a une hiérarchie de quatre espèces de fureur divine, la plus basse étant celle de l'art (furor poeticus) suivie par celles des mystères, de la prophétie et, finalement, de l'amour sacré (Sylvie Deswarte, Deux artistes mystiques du XVIème siècle : Francisco de Holanda et Jean Duvet, Actas do Colóquio Relaçoes Culturais e Literárias entre Portugal e a França, 1983 - books.google.fr).

 

La Deffence associe la conception du poème héroïque à des enjeux plus vastes que des questions strictement linguistiques. En témoigne l’exemple moderne que cite Du Bellay à côté des deux modèles antiques que sont Homère et Virgile : l’Arioste. Ce choix peut surprendre car le rapport de l’Arioste aux formes classiques est assez lâche. Mais, aux yeux de Du Bellay, l’auteur italien a fait ce qu’un Français aurait dû penser à faire : adapter des mythes nationaux dans le cadre des modèles antiques. Fût-ce pour broder dessus avec une complète fantaisie, comme Ronsard et Peletier le lui reprocheront. Mais le début, par exemple, est une variation sur le « Arma virumque cano » de l’Enéide : « Je chante les Dames, les Chevaliers, les Armes, les Amours, les Courtoysies, les audacieuses entreprises, qui furent faictes au temps, que les Mores passerent la mer d’Aphrique, et feirent si grand nuisance à France, fuyant l’ire, les juvéniles fureurs, d’Agramante leur Roy, qui s’était vanté de venger la mort de Troian sur le Roy Charles, Empereur Romain. » (Roland furieux, composé premièrement en ryme thuscane par messire Loys Arioste,... et maintenant traduict en prose françoise par Jean Martin, publié par Jean Des Gouttes chez Sulpice Sabon, pour Jehan Thellusson, Lyon, 1544, p. 1). Le premier chant inscrit le poème dans la geste carolingienne et place au centre du récit les aventures du Sarrasin Roger, dont les amours avec la guerrière chrétienne Bradamante sont censés avoir donné naissance à la dynastie des Este (Anne Carrols, De l'ode à la pastorale : formes de la célébration politique en France (1549-1572)).

 

Le choix de Cassandre comme figure inspiratrice des Amours est aussi dicté par une autre particularité du texte de Lycophron. En bon lecteur de Pétrarque (« quand je soulois en ma jeunesse lire Du Florentin les lamentables vois ») (216), le poète des Amours de 1552-1553 connaissait en effet sans nul doute la « canzone » 28 que le Canzoniere adresse « à Giacomo Della Colonna pour l'exhorter à prendre part à la croisade ». Comme dans le sonnet précédent « Sur Philippe de Valois et la croisade » (No 27), Pétrarque félicite les « Rois très-chétiens » issus de la dynastie des Valois d'avoir assuré la victoire de l'Occident sur l'Orient (que la chanson identifie à Babylone) comme les Grecs l'avaient fait autrefois en détruisant l'armée de Xerxès sur l'Hellespont ou à Salamine. Or, Ronsard pouvait sans peine retrouver dans cette invitation à la croisade une des innovations les plus significatives que l'Alexandra introduit par rapport à la tradition : la Cassandre de Lycophron ne prophétise pas seulement la chute de Troie mais aussi toute l'histoire des guerres opposant l'Asie et l'Europe jusqu'à Alexandre le Grand, voire jusqu'à la domination de Rome (en tant que parente d'Énée, Ennius dans son Alexander, puis Virgile dans l'Énéide feront en conséquence de Cassandre une figure tutélaire de l'imperium romain ou, comme l'on disait au seizième siècle, de la « monarchie universelle »). Cette généalogie dynastique que, par une métaphysique de la « fureur » propre au néo-platonisme sombre dans les contradictions et les angoisses de la sexualité, de la mort et des possessions diaboliques (Olivier Pot, La théorie du Furor divinus, Les Amours (1552-1553) de Ronsard, 1998 - books.google.fr).

 

La fille et ses deux enfants : Dinah, Aseneth et Shaul

 

Le destin de Dinah tout à fait singulier – elle est violée par un étranger et ses frères pour la venger tuent son mari et tous les hommes de sa tribu après les avoir affaiblis en les « circoncisant » sous prétexte de les faire leurs – est rapporté dans la Genèse (XXIV). Curieusement « les infortunes de Dinah » ont servi à la composition de traités de gynécologie juive médiévale destinés aux sages-femmes sous forme de questions-réponses entre Jacob, son père, détenteur de ce savoir, et Dinah, la languissante, la stérile qui pose les questions. Ayant enfin reçu ce savoir sur les femmes et toute leur nature, elle se marie et trouve la fécondité. À ce genre appartient le Sefer ha-Toledet, ou Sefer Dinah, rédigé en judéo-arabe (Ron Barkaï, 1991 : 128). Biale (1997) fait une lecture un peu réductrice de la vengeance des frères de Dinah en la ramenant à la seule question du mariage mixte (Claudine Vassas, Le corps à la lettre ou les quatre femmes de Jacob, L’HOMME 160, 2001 - journals.openedition.org).

 

On lit au chapitre 38 des Pirkei de rabbi Eliezer (Extraits de R. Eliézer), ouvrage midrachique rédigé probablement au VIIIe siècle de n.è., mais placé sous l'autorité d'un célèbre tana (Sage de la Mishna) de la 2e génération (vers 80-110 de n.è.), Eliézer ben Hyrkanos, que la femme de Joseph, fils de Rachel et de Jacob, Aséneth (Ashnat) n'est pas la fille d'un prêtre païen. Elle est l'enfant de Dina, fille de Jacob, violée par Sichem, fils de Hamor le Hivvite. Le Midrash prolonge le récit biblique qui nous dit seulement comment Siméon et Lévi ont vengé leur sœur déshonorée (Gen. 34, 25-29). Dina s'est trouvée enceinte des œuvres de Sichem. Elle met au monde une petite fille qu'un aigle (ou l'archange Michel) transporte aussitôt en Egypte et dépose sur l'autel héliopolitain. Le prêtre Poti-Phéra, Pentéphrès du roman, et sa femme recueillent l'enfant et l'élèvent comme leur propre fille. On connaît la suite (Joseph Modrzejewski, Les Juifs d'Egypte: de Ramsès II á Hadrien, 1991 - books.google.fr).

 

Hence it is written (Genèse 46,10), And the sons of Simeon, Jemuel, and Jamin, and Ohad, and Jachin, and Zohar, and Shaul the son of a Canaanitish woman (Gen. XLVI, 10): (this means, the son of [744] Dinah who was intimate with a Canaanite). R. Judah said: It means that she acted in the manner of the Canaanites. R. Nehemiah said: It means that she was intimate with a Hivite [Shechem] who is included in the Canaanites. The Rabbis said: [She was so called because] Simeon took and buried her in the land of Canaan (Midrash Rabba Genesis) (Mary Anna Bader, Tracing the Evidence: Dinah in Post-Hebrew Bible Literature, 2008 - books.google.fr).

 

Faire de Dinah la femme de son frère Siméon serait effacer la trace d'un mariage exogame. De même, en faisant de l'égyptienne Aseneth la fille de Dinah mais toutefois aussi de Sichem (Légendes des Juifs II,38). 

 

The borderline between brother and foreigner is not as clear as it appears. The twelve sons of Jacob are supposed to form the identity of an Israelite brotherhood. They are to be separated from foreigners, both Canaanites and Egyptians. Intermarriage with foreigners is undesirable (if not forbidden). Abraham and Isaac both avoid intermarriage of their sons with foreign wives (24.3; 28.2). The genealogy of Jacob in 46.8-27 can be examined to see whether the attempt to avoid intermarriage is successful or not. The genealogy records Jacob's family of 70 who move to Egypt and form the beginning of the Israelite people. At first glance, it lists only three members as children from intermarriage. They are Shaul, Manasseh and Ephraim. Shaul is the son of Simeon by a Canaanite woman (46.10). The other two are the sons of Joseph by an Egyptian wife. But only one of the five sons of Simeon is recorded as being born of a foreign woman. Joseph is sold into Egypt and is forced to take a foreign wife. Jacob later adopts Joseph's two sons as his own and that seems to remedy the situation. The avoidance of intermarriage seems to be successful. The cases of Simeon and Joseph can be seen as an exception, a minor corruption of the Israelite people by foreigners (Yiu-Wing Fung, Victim and Victimizer: Joseph's Interpretation of His Destiny, 2000 - books.google.fr).

 

According to both Genesis 46 and I Chronicles, the “kosher” half of Israel wasn't pure, either. Simeon had a son, Shaul, by “a Canaanitish woman” (Gen. 46: 8) and the tribe seems to have made marriages with several of the surrounding peoples. The tribe of Simeon subsequently disappeared within the boundaries of Judah, which, as noted above, contained more non-Israelite elements than all the other tribes combined. Manasseh had Asriel by an Aramean concubine (I Chron. 8:14). Judah had a Canaanite wife and of his descendants one married Bithiah, another (!) daughter of Pharaoh; the Simeonites had extensive marital connections with Edomites, Moabites and Midianites. It hardly matters whether Chronicles is history or just story. Its editors/writers would hardly chronicle such extensive intermarriage if a) such were not the memories passed on to them and b) such unions were already beyond the pale (Stanley Ned Rosenbaum, Ph.D, Rabbi Allen Secher, Strange Wives: The Paradox of Biblical Intermarriage, 2014 - books.google.fr).

 

Pourquoi l'auteur-rédacteur des Actes des Apôtres a-t-il introduit ce nouveau nom, Saul, au lieu de s'en tenir à Paul tout au long, d'autant plus que l'apôtre lui-même ne semble pas avoir aimé ce nom-là ? La réponse incontournable est celle qui saute aux yeux : c'est que dans la tradition chrétienne, il était bien établi que Paul avait un autre nom, et ce nom réel était bien connu. Le roi Saul était l'équivalent du saint patron de la tribu de Benjamin, dont notre apôtre était fier, disait-il, de faire partie (Rm 11,1 et Ph 3,5). Donc, en admettant que la forme grecque du nom hébreu était Saulos, quel était son contexte social? C'était peut-être l'un des deux premiers noms de Paul, un peu comme le premier et le deuxième nom dans le système européen moderne d'attribution des noms. C'est possible, mais on a présenté un meilleur argument qui propose d'y voir un nom alternatif, faisant partie d'un double système d'appellation. La situation serait analogue au système à deux noms utilisé dans les sociétés colonisées, où l'on se sert d'un nom pour la vie publique et d'un nom ethnique pour la famille et le clan. On aurait donc ici un nom gentil et un nom «juif», chacun devant être utilisédans des situations différentes. De cette façon, une famille gardait vivants à la fois sa position dans la vie publique et son héritage culturel. Le roi Saul avait été le premier roi d'Israël. Et Saul (Shaoul) était le nom du fondateur de l'un des clans de la tribu de Siméon (Gn 46,10 ; Ex 6,15). Ce Saul était le fils d'une femme cananéenne et d'un père israélite, d'où la convenance particulière de ce nom pour désigner un fidèle de Yahvé dont la vie se déroulait au carrefour de deux mondes culturels. On aimerait donc savoir pourquoi l'apôtre n'emploie pas ce nom quand il s'identifie dans ses lettres. [...] La meilleure réponse est celle, d'une parfaite simplicité, proposée par T. J. Leary: « Saulos », en dépit de son origine hébraïque, avait, dans l'argot grec démotique, un sens avec lequel l'apôtre n'aurait pas pu vivre. « Saulos » signifiait « cul-de-pute », une référence à la démarche ondulante des prostitués. Étant donné sa condamnation catégorique de l'homosexualité, on pouvait difficilement s'attendre à ce que l'apôtre accepte un nom qui l'aurait identifié aux aux postérieurs des jeunes prostitués et personnages efféminés. Sa dignité pouvait supporter les jeux de mots autour du nom Paulos - petit gars, bas sur pattes, et autres choses du genre - mais Saulos, jamais (Donald Harman Akenson, Clé pour le Jésus de l'histoire (1941), traduit par Jean-Paul Michaud, 2004 - books.google.fr).

 

D'autres textes juifs donneront Dinah comme femme à Job avec une génération de 7 fils et de 3 filles.

 

Si on écarte cette seconde union de Job, Dinah a deux enfants, Aseneth de Sichem et Shaul de Siméon.

 

"par la conservation de l 'Eglise" : Dinah, type de l'Eglise

 

Cæterum, secundum superiorem explanationem, Dina Ecclesiam significat, diabolo copulatam per gentilitatem ante baptismum, sive post baptismum per crimina : quam vindicant pater et fratres ejus, id est, Christus et apostoli, vindicantes Ecclesiam, quæ est soror apostolorum. Dina autem per dolum vindicatur : sic Ecclesia a Christo super diabolum per dolum vindicatur. Duæ autem vindictæ a Sichem sumuntur, nempe circumcisio et occisio : sic bina fuit vindicta diabolo, id est, in praesenti et in futuro, sic et peccatoribus. Quod autem die tertia sumpta est vindicta de Sichem, significat vindictam tertia lege in diabolum et in peccatores. Aliter Dina significat animam uniuscujusque peccatoris, vel hominis ineuntis conjugium cum hæretico, quam vindicant Christus et doctores. Alii autem dicunt hanc vindictam, quæ facta est a Simeone et Levi, Domino non displicere : quod in hoc ostenditur, quia liberati sunt de manu inimicorum suorum : sive quod legem Dei, et circumcisionem vindicaverunt, eo quod vim fecit circumcisus super illam quæ de circumcisione fuerat. Aliter hoc Domino displicuit, dum Sichem et pater illius ab Jacob circumcisionem acceperunt, sed tamen Simeon et Levi pro merito patris illorum sanati sunt (Bède le Vénérable, In Pentateuchium commentarii - Genesis, Chapitre XXXIV, Opera omnia, 1850 - books.google.fr).

 

"Par la confirmation de l'Eglise" : défenses des mariages mixtes

 

Sichem est un non juif, "infidèle" donc, et son mariage est exogame avec Dinah, contrairement à celui, incestueux, avec Siméon.

 

Alors qu'un mariage exogame introduit dans le groupe une femme étrangère dont la fidélité est incertaine, le mariage avec le cousin paternel garde la fille sous le contrôle de sa famille immédiate, ce qui assure sa fidélité et par conséquent préserve l'honneur de son père (Granqvist, 1931, Antoun, 1968). En outre, la femme qui épouse le « quasi-frère » auquel elle est destinée depuis sa naissance jouit de beaucoup d'égards, alors que l'exogamie, du fait du principe de patrilocalité, « sépare cruellement la jeune fille de l'unique milieu qu'elle connaisse » (Tillion, 1966). La répudiation d'une cousine est très difficile, voire impossible et les relations avec la belle-mère, traditionnellement conflictuelles, bénéficient de l'existence d'une communauté d'intérêts et de la connaissance ancienne des deux parties (Breteau, 1981) (Myriam Khlat, Les Mariages Consanguins a Beyrouth, 1986 - books.google.fr).

 

Sans les déclarer nuls, le concile de Trente avait interdit les mariages entre catholiques et « hérétiques ». Les statuts synodaux français ont souvent rappelé cette défense. Une prohibition symétrique avait été édictée par les synodes nationaux protestants. Mais des dérogations étaient accordées. Du côté catholique, la possibilité de dispense fut admise. Celles-ci étaient réservées au pape, qui pouvait en déléguer l'octroi à des évêques. La dispense, en général, exigeait l'abjuration du conjoint hérétique. Des mariages mixtes, on disait « bigarrés », furent célébrés dans ces conditions. Mais, sur la demande du clergé, un édit de novembre 1680 « portant que les catholiques ne pouvaient contracter mariage avec les religionnaires », vint ajouter la prohibition du pouvoir aux réticences des Églises. Célébrer une telle union violait désormais les lois de l'État. Le mariage serait nul et les enfants tenus pour illégitimes. Bien que l'édit fît référence aux « canons des conciles condamnant ces mariages [...] comme un scandale public et une profanation du sacrement », il dépassait les dispositions tridentines pour lesquelles il n'y avait empêchement dirimant qu'en cas de mariage avec un « infidèle » (Jean Gaudémet, Le mariage en Occident: les moeurs et le droit, 1987 - books.google.fr).

 

Les sectes du XIIème siècle en Europe

 

Il se manifeste dans toute l'histoire de l'Église, jusque vers la fin du moyen âge, une succession non interrompue de doctrines et de sectes gnostique-manichéennes. Outre les Manichéens, les Marcionites, dont Théodoret trouva encore un grand nombre dans son diocèse, paraissent avoir existé longtemps, surtout en Syrie. Cette secte avait très-probablement donné lieu aux Pauliciens, qui ne prirent sans doute pas ce nom des fondateurs ou des premiers chefs de la secte - peut-être les deux frères Paul et Jean, fils de Callinique, femme qui professait le Manichéisme - mais plutôt de l'apôtre saint Paul, dont ils crurent devoir suivre les dogmes opposés à ceux des autres Apôtres et surtout de saint Pierre, et des disciples duquel ils empruntèrent les noms de leurs chefs, de même qu'ils donnèrent aussi à leurs communautés les noms des églises que saint Paul avait autrefois fondées ou administrées. Le fondateur de cette secte fut un syrien gnostique (probablement Marcionite) nommé Constantin (Sylvain) qui, entre les années 657 et 684, réussit à répandre ses principes au loin, de Cibossa en Arménie, où il demeurait. L'empereur envoya un certain Siméon qui le fit arrêter et lapider par ses propres disciples; mais bientôt Siméon se réunit lui-même à la secte et en devint le chef sous le nom de Titus (Ignaz von Döllinger, Histoire de l'Église, traduit par Ph. Bernard, 1841 - books.google.fr).

 

Le terme de Romanie n'exprime pas une réalité géographique bien définie et se retrouve en Romagne (ancien exarchat byzantin de Ravenne), en Roumélie bulgare et, bien entendu, en Roumanie. Il est partout étroitement lié au souvenir d'une présence romaine, vivace surtout dans les couches populaires. À la fin de l'Empire, au IVe siècle, les habitants proclamaient volontiers leur appartenance à la Romania, forme populaire désignant l'orbis romanus par opposition à la Gothia barbare. Après la division (395) en Empire d'Occident et en Empire d'Orient, la puissance impériale continua d'exister en Orient, tirant sa force des traditions œcuméniques héritées de la Rome antique : l'Empire d'Orient fut donc la Romania, terme déjà courant chez saint Athanase et saint Épiphane. Les sujets de cet Empire s'intitulaient eux-mêmes Romains, librement soumis au basileus des Romains (basileus tôn Romaiôn) qui résidait dans la Nouvelle Rome, édifiée par Constantin sur le site de l'antique Byzance. De fait, l'Empire dont Constantinople est le centre va rester, malgré ses amputations territoriales, la Romanie authentique. Les envahisseurs turcs respectent le terme en créant, sous les Seldjoukides, le sultanat de Rûm en Asie Mineure (Freddy Thiriet) (www.universalis.frromanie byzantine).

 

L'acculturation bulgare à l'orthodoxie provoqua le rejet d'une partie de la population, sensible à la prédication d'un prêtre, Bogomil, d'où le nom de l'hérésie qui critiquait vigoureusement le clergé officiel. Leurs adversaires orthodoxes assimilent les Bogomiles à des hérétiques dualistes ; il est possible qu'ils aient été influencés par des Pauliciens, transférés en grand nombre vers la Thrace, après la chute de Téphriké, leur capitale (Jean-Claude Cheynet, Le monde byzantin. Tome 2: L'Empire byzantin (641-1204), 2006 - books.google.fr).

 

Cette hérésie, inspirée de celle des Pauliciens, fut prêchée en Bulgarie par le pope Bogomil au temps du tzar Pierre (927-969), elle enseignait le mépris de l'Eglise officielle et l'inutilité de ses sacrements. Le bogomilisme pénétra ensuite à Constantinople et dans le reste des Balkans. Nous voici aux origines de l'aventure cathare. L'hérésie fut propagée en Occident, depuis la péninsule balkanique, par des missionnaires et des marchands. Les hommes revenus de la deuxième croisade furent d'excellents propagandistes. A partir de 1150 environ, l'hérésie nouvelle se répandit très rapidement dans le Nord de la France et les pays rhénans, de même que dans les régions méridionales. Ses adeptes sont désignés dans les textes sous des noms fort divers : Patarins en Lombardie, Cathares à Cologne, Piphles en Flandre, texerands, c'est-à-dire tisserands, en Champagne, Poplicains aussi en Champagne et dans la province de Sens, bons hommes et Ariens dans le Midi. Le terme de texerand n'a rien qui doive étonner. L'hérésie a particulièrement gagné les gens de condition modeste, les artisans, or la grande industrie de l'époque était l'industrie textile (Yves Dossat, Église et hérésie en France au XIIIe siècle, 1982 - books.google.fr).

 

La seconde : Léa ou la Synagogue

 

A la fin de l'extrait présenté ici, on a "que la seconde sera receüe par deux peuples, par le premier obstiné par celuy qui a eu puissance sur tous, par le deuxiesme & par le tiers qui estêdra ses forces vers le circuit de l'Oriêt de l'Europe aux pannons l'a profligé que la seconde sera receüe par deux peuples, par le premier obstiné par celuy qui a eu puissance sur tous, par le deuxiesme & par le tiers qui estêdra ses forces vers le circuit de l'Oriêt de l'Europe aux pannons l'a profligé". On rattache "la seconde" aux "pannons".

 

Il y a dans le texte biblique plusieurs détails qui ont incité à faire des deux sœurs la figure de la Synagogue et de l'Église : l'antériorité du mariage avec Léa, la chronologie de la naissance des enfants de part et d'autre, ainsi que l'antithèse entre la beauté de Rachel, « belle à voir et charmante à regarder » et les yeux malades de Léa (Gn 29, 17, LXX). Pour Origène, suivi par Victorin de Poetovio et Cyrille d'Alexandrie, Léa représente le peuple juif, parce qu'elle est l'aînée et engendre la première de nombreux enfants, tandis que la cadette,  qui est longtemps demeurée stérile, désigne l'Église. Citons Isidore de Séville qui résume cette tradition : « Le martyr Victorin et les autres ont vu en Léa et Rachel une image de l'Église et de la Synagogue. Ils pensent en effet que l'aînée, Léa, fut un type de la Synagogue parce qu'elle fut la première à  engendrer le peuple de Dieu [...]. Quant à Rachel, la cadette, qui est belle, d'abord stérile, puis féconde, elle est l'image de l'Église [...]. Aussi longtemps que la Synagogue engendrait le peuple, elle fut stérile » (Recherches augustiniennes, Volume 32, Etudes augustiniennes, 2001 - books.google.fr).

 

Il semble que Nostradamus parle des peuples du Septentrion qui envahirent l'Europe de l'Est et la Russie. A la même époque les Khazars se convertirent au judaïsme : apparemment le "premier", "deuxième" et "tiers" sont les trois frères nés de Léa identifiée à la Synagogue.

 

Les Khazars sont notamment connus pour la conversion de la dynastie régnante et de la caste noble au judaïsme. Ils étaient originellement de religion tengriste, mais font l'objet d'un prosélytisme chrétien, plus de l'Arménie et de l'Albanie que de Byzance, ainsi que d'une pression musulmane, avec des conversions de la population lors des invasions omeyyades. Le bouddhisme exerce également une certaine influence. Elle se serait faite en deux phases, la première autour de 735. Les premiers contacts avec le judaïsme auraient eu lieu avec des marchands juifs venus de Byzance, ou par le biais des populations de Crimée. Elle est généralement expliquée par un choix stratégique des élites khazares, leur permettant d'échapper à l'influence islamique et à l'influence chrétienne de leurs puissants voisins arabes et byzantins.

 

Les Byzantins ménagèrent l'Empire khazar qui les protégeait des envahisseurs vikings et arabes, si bien que leur empereur Constantin V épousa une princesse khazare, dont le fils Léon IV fut surnommé Léon le Khazar. Leurs armées furent renforcées au cours des VIIIe siècle et IXe siècle par des nomades de la steppe, en particulier des Pétchenègues. Ceux-ci devinrent plus puissants que les Khazars, qui ne purent les empêcher de franchir la Volga et de s'installer en 889 entre le Don et le Dniepr ; puis, en 895 de conquérir le royaume magyar de l'Etelköz. De manière générale, les Khazars protégèrent Byzance et leurs populations sujettes contre les expéditions de pillage des Varègues, lancées le long des grands fleuves, et contre les expéditions arabes qui tentaient de contourner la mer Caspienne (fr.wikipedia.org - Khazars).

 

La Pannonie, ancien nom de la Hongrie, serait citée par "aux pannons" :

 

Un empire florissant qui vécut du VIIe au Xe siècle ne peut disparaître totalement sans laisser de traces. À l’heure actuelle, outre son apport à la culture ashkénaze, la majorité des traces de cet empire restent liées à l’histoire et à la culture russe et hongroise, grâce notamment à l'influence des Kabars, nom de trois tribus khazares s'étant allié aux Magyars au IXe siècle pour conquérir et fonder ce qui allait devenir le royaume de Hongrie (fr.wikipedia.org - Khazars).

 

"Trinacrie Adriatique" : Corfou

 

La Trinacrie est l'ancien nom de la Sicile, mais l'adjonction de "adriatique" fait penser à une autre île.

 

Corfou, pendant des siècles, joua le rôle d'un portier de l'Adriatique (Histoire de l'Adriatique, Pierre Cabanes, 2001 - books.google.fr).

 

Les habitants de l'île de Corcyre, les Corcyréens, aimoient beaucoup la navigation & les jeux d'exercice. Leur principale ville portoit le même nom que l'isle. Il y avoit encore Ptychia, Caffiope & le temple de Jupiter Catlien, sans parler de trois promontoires, que Ptolémée appelle Leucimma, Amphipagus & Phalacrum. Cette isle prend aujourd'hui le nom de Corfou (L'Encyclopédie, Tome III, 1775 - books.google.fr).

 

Contre les Sarrasins, la flotte vénitienne aurait aidé les empereurs de Théophile à Léon VI (842-912), notamment lors des campagnes du général Nicétas Oryphas. Elle aurait même permis à l'île d'éviter d'être conquise par les Sarrasins après leur victoire contre l'empereur Otton II à la bataille du cap Colonne, près de Crotone, en 982. En mai 1081, Robert Guiscard, en route vers Constantinople avec 1 300 chevaliers et plusieurs milliers de fantassins, s'empara de Corcyre. En 1084, une flotte vénitienne reprit Corcyre. L'île fut à nouveau conquise par les Normands, menés cette fois par Roger II de Sicile en 1147. Manuel Ier Comnène la libéra après un long siège lors de l'hiver 1148-1149 (fr.wikipedia.org - Histoire de Corfou).

 

Généalogie des Eglises

 

Le XVIe siècle voit donc apparaître une recherche d'ancêtres du protestantisme, pour nier la nouveauté du mouvement : Flacius Illyricus dans son Catalogus testium veritatis qui ante nostram aetatem Pontifici Romano ejusque erroribus reclamaverunt de 1556 et ses Centuries de Magdebourg (1559-1574) ; Jean Crespin avec son Livre des Martyrs de 1554 où l'on trouve après les persécutuions exercées par les Romains, les Ariens, les Perses et "sous Mahomet", celmles qui touchent les hérétiques du Moyen Âge, comme les Vaudois, les Cathares, Wyclif, Jean Hus, Jérôme de Prague etc. Mais cela aboutit peu à peu à une véritable histoire alternative du christianisme. L'Histoire ecclésiastique des Églises réformées montre comment la vérité s'est manifestée à plusieurs reprises, chez les Vaudois, les Albigeois, Wyclif, Jean Hus, Reuchlin, etc., mais sans qu'il y ait de lien explicite entre les témoins de la vérité des XIVe - XVe siècles et ceux du siècle suivant. En 1599, en revanche, Philippe de Marnix fait un ample tableau du christianisme dans le monde, ce qui lui permet d'énumérer les témoins de la vérité occidentaux et de montrer comment les Vaudois se sont répandus dans toute la chrétienté, donnant naissance entre autres aux hussites, qui se sont maintenus jusqu'à Luther. Un lien est ainsi établi entre tous les mouvements réformateurs (Yves Krumenacker, La Réforme protestante à la recherche de ses ancêtres, Les généalogies imaginaires, 2007 - books.google.fr).

 

Le protestantisme, à sa naissance, avait senti le besoin de se créer une généalogie qui le rattachât aux temps apostoliques, et justifiât en lui l'accomplissement des promesses d'infaillibilité laissées par le Sauveur à son Église. Aussi alla-t-il remuant les pierres de toutes les ruines et de toutes les sépultures, interrogeant les morts et les institutions éteintes, se faisant une famille des hérésies de tous les temps, cherchant les plus libres et les plus hardis génies du moyen Age, pour invoquer leur paternité. Il était sans doute peu sévère dans le choix des preuves : il lui suffisait de quelques paroles amères tombées de la plume d'un homme célèbre sur les abus contemporains, pour l'admettre immédiatement au catalogue des prétendus témoins de la vérité. Dante ne pouvait échapper à ces honneurs posthumes. Sa verve satirique s'était plus d'une fois exercée contre les mœurs du clergé et la politique des souverains pontifes. Plusieurs passages de son poëme, ingénieusement torturés, semblaient, disait-on, contenir des allusions dérisoires aux plus saints mystères de la liturgie catholique. Mais surtout on citait le dernier chant du Purgatoire, où se trouve prédit un envoyé du ciel qui châtiera la prostituée assise sur la bête aux sept tètes, aux dix cornes : il est désigné par des chiffres qui forment le mot latin DVX, et qui indiquent peut-être un des capitaines gibelins de la Lombardie ou de la Toscane. Cet envoyé, disait-on, n'était autre que Luther; car ces chiffres donnaient le nombre de cinq cent quinze, lequel, ajoutant mille ans d'un côté et deux ans de l'autre, arrivait à la date de quinze cent dix-sept, qui est l'hégire des réformés. Tels furent les arguments principaux de ceux qui, dès le seizième siècle, tentèrent de populariser en Italie les opinions nouvelles, à l'ombre d'un nom vénéré. Le patriotisme italien répondit noblement par l'organe du cardinal Bellarmin; et ce fameux controversiste, qui portait le poids de toutes les querelles religieuses, qui avait la papauté pour cliente, et des rois, comme Jacques Ier, pour adversaires, ne dédaigna pas de consacrer sa plume à la défense du poête national. Les mêmes questions s'agitèrent en France, avec moins d'éclat sans doute, mais non moins d'érudition, entre Duplessis-Mornay et Coeffeteau ; et ce fut peut-être sur une connaissance incomplète du débat que le père Hardouin prononça l'arrêt bizarre où il déclare la Divine Comédie l'œuvre d'un disciple de Wiclef. Plus tard, lorsque la littérature italienne, affranchie de la funeste influence des seicentisti, revint à des traditions meilleures, le culte des vieux poêtes de la patrie fut habilement mis à profit par les sociétés secrètes, et rattaché à leurs théories politiques et religieuses. Et de nos jours enfin, quand les chefs d'un parti vaincu, et vraiment digne d'une respectueuse pitié, allèrent demander un asile à l'Angleterre, le besoin de charmer les tristes loisirs de l'exil, et peut-être aussi le désir de reconnaître en quelque manière l'hospitalité protestante, inspirèrent le nouveau système proposé par Ugo Foscolo et soutenu par M. Rossetti, non sans un vaste déploiement de science et d'imagination. Il faut d'abord se rappeler qu'après la destruction de l'hérésie albigeoise, ses cendres, dispersées par toute la chrétienté, y firent germer les sectes nombreuses qui, sous le nom de Pastoureaux, de Flagellants, de Fratricelles, préparèrent les voies des Wiclétistes et des Hussites, précurseurs eux-mêmes de Luther, de Henri VIII et de Calvin. Plus'prudente que ces sectes diverses, mais dominée par le même esprit antipapal, une association mystérieuse se serait formée, à laquelle Dante, Pétrarque et Boccace auraient prêté leurs serments et leur génie. Dès lors tous leurs écrits recéleraient un sens énigmatique dont la clef est perdue : les femmes célèbres qu'ils ont chantées, Béatrix, Laure, Fiammetta, deviendraient les figures de la liberté civile et ecclésiastique, dont ils pensaient établir le règne; la Divine Comédie, les Rime et le Décaméron seraient à la fois le Nouveau Testament et la Charte constitutionnelle destinés à changer la face de l'Europe. Dante particulièrement se constituerait le chef de cet apostolat ; il s'en ferait donner la mission spéciale dans une de ces visions où il se représente interrogé, applaudi, béni par les trois disciples privilégiés du Christ, Pierre, Jacques et Jean. Ainsi le pauvre proscrit n'a pas trouvé dans sa couche funèbre le repos qui, là du moins, attend le reste des hommes. On l'en a tiré, pour le jeter, encore couvert de son linceul, dans l'arène des factions, pour en effrayer comme d'un fantôme les esprits vulgaires. Heureusement des mains pieuses sont venues l'arracher à ces profanations. Foscolo a trouvé en Italie de savants contradicteurs ; et l'oracle de la critique allemande, A. W. Schlegel, en réprouvant les paradoxes de M. Rossetti, a effacé pour toujours la flétrissure de déloyauté qu'ils imprimaient au front de trois grands hommes (Frédéric Ozanam, Dante et la philosophie catholique au treizième siècle, 1872 - books.google.fr).

 

Chez Dante, DVX est accompagné de Veltro, un "chien" auquel le "mâtin" de la Lettre à Henry peut renvoyer.

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