LETTRE à HENRY - Eulalie

Lettre à Henry

 

Eulalie

 

‚ÄĒpuis apres en sortira du tige celle qui auoit demeur√© tant long t√™ps sterille, proced√Ęt du cinquantesme degre, qui renouuellera toute l'Eglise chrestienne.‚ÄĒEt sera faicte grande paix vnion & c√īcorde entre vns des enfans des fronts esgarez, & separez par diuers regnes‚ÄĒsera faicte telle paix que demeurera attach√© au plus profond baratre le suscitateur & promoteur de la martiale faction par la diuersit√© des religieux, & sera vny le royaume du Rabieux: qui c√ītrefera le sage.‚ÄĒEt les c√ītrees villes, citez, regnes, & prouinces qui auront laiss√© les premieres voyes pour le deliurer, se caftiuant plus profondement seront secrettement laschez de leur libert√©, & parfaicte religion perdue, commenceront de frapper dans la partie gauche, pour retourner √† la dextre,‚ÄĒ& remettant la sainctet√© profligee de long temps, auec leur pristin escrit, qu'apres le grand chien sortira le plus gros mastin, qui fera destruction de tout, mesmesde ce qu'au parau√Ęt sera est√© perpetr√©, seront redressez les temples comme au premier temps, & sera restitu√© le clerc √† son pristin estat,‚ÄĒ& commencera √† meretricquer & luxurier,faire & c√īmettre mille forfaits.‚ÄĒEt estant proche d'vne autre desolation, par lors qu'elle sera √† sa plus haute & sublime dignit√©se dresseront de potentats & mains militaires & luy feront ostezles deux glaiues, & ne luy demeurera que les enseignes,‚ÄĒdesquelles par moyen de la curuature qui les attire, le peuple le faisant aller droict, & ne voul√Ęt se condescendre √† eux par le bout opposite de la main aigue, touch√Ęt terre, voudront stimuler‚ÄĒiusques,a ce que naistra d'vn rameau de la sterile de long temps, qui deliurera le peuple vniuers de celle seruitude benigne & volontaire,soy remettant √† la protection de Mars spoliant Iupiter de tous ses h√īneurs & dignitez, pour la cit√© libre, constituee & assise dans vn autre exigue Mezopotamie,‚ÄĒEt sera le chef & gouuerneur iett√© du milieu, & mis au lieu de l'air, ignorant la conspiration des coniurateurs, auec le second Trasibulus, qui de long temps aura mani√© tout cecy:‚ÄĒAlors les immundicitez des abominations seront par grande honte obiectees & manifestees aux tenebres de la lumiere obtenebre, cessera deuers la fin du changement de son regne, & les clefs de l'Eglise seront en arriere de l'amour de Dieu, & plusieurs d'entre eux apostatizer√īt de la vraye foy,‚ÄĒ& des trois sectes, celle du milieu, par les culteurs d'icelle, sera vn peu mis en decadence. La prime totallement par l'Europe, la plus part de l'Affrique exterminee de la tierce, moyenn√Ęt les pauures d'esprit, que par ins√™sez esleuez par la luxure libidineuse adultereront.‚ÄĒLa plebe se leuera soustenant, dechassera les adher√Ęs des legislateurs, & semblera que les regnes affoiblis par les Orientaux que Dieu le Createur aye desli√© Satan des prisons infernalles, pour faire naistre le grand Dog & Dohan, lesquels seront si grande fraction abominable aux Eglises, que les rouges ne les blancs sans yeux ne sans mains plus n'en iugeront, & leur sera ostee leur puissance.‚ÄĒAlors sera faicte plus de persecuti√ī aux Eglises, que ne fut iamais.‚ÄĒEt sur ces entrefaictes naistra la pestilence si grande que trois pars du monde plus que les deux defaudront. Tellement qu'on ne s√ßaura, cognoistre ne les appartenans des champs & maisons, & naistra l'herbe par les ru√ęs des cit√©s plus haute que les genoux:‚ÄĒEt au clerg√© sera faicte toute desolation, & vsurperont les martiaux ce que sera retourn√© de la cit√© du Soleil de Melite, & des isles Stechades, & sera ouuerte la gr√Ęd chaisne du port qui pr√™d sa denomination au boeuf marin.‚ÄĒEt sera faite nouuelle incursion par les maritimes plages, volant le saut Castulum deliurer de la premiere reprinse Mahumetane.

 

Renouvellement de l'Eglise : "cinquième degré" du Concile de Latran de 1215 et Mérida

 

Autrefois toute parenté collatérale bien établie formait un empêchement canonique. (Concile d'Agde de 506, canon 61.) Grégoire III limita cet empêchement au septième degré; mais le quatrième concile de Latran de 1215 limita encore cet empêchement; il régla qu'une fois qu'on aurait atteint le cinquième degré, il n'y aurait plus d'empêchement. Cette loi règle encore aujourd'hui la matière (Abbé Pierrot, Dictionnaire de théologie morale, Tome 2, 1849 - books.google.fr).

 

Dans le IV. Concile de Latran tenu sous le m√™me Pape Innocent III, on vit comparo√ģtre le S√ßavant Roderic Archev√™que de Tolede, pour se plaindre que malgr√© les Rescripts de tant de Papes, les Archev√™ques de Brague, de Compostelle, de Tarragone & de Narbonne, refusoient de le reconno√ģtre pour Primat. Ce grand Prelat sembla triompher de l‚ÄôArchev√™que de Compostelle, en faisant voir que Ia Metropole de Merida n‚Äôy avoit √©t√© transfer√©e que depuis l‚Äôan 1124. & que tout ce qu‚Äôon disoit des voyages de Saint Jacques en Espagne, n‚Äô√©toit appuy√© sur aucune preuve solide. L‚ÄôArchev√™que de Brague & un Ev√™que au nom de celui de Tarragone, ayant discut√© les Droits de ces Metropoles par de fortes raisons, le Pape les renvoya, dit Mariana, sans rien prononcer, Lite integra discessum est, neutro inclinatis sententiis. Zurita rend de m√™me t√©moignage, & cela se justifie par les Lettres d‚ÄôHonor√© III, successeur d‚ÄôInnocent III, aux Archev√™ques de Tolede & de Brague. Il paro√ģt par ces Lettres que le proc√®s avoit √©t√© encore renouvell√© de son tems √† Rome, & qu‚Äôil n‚Äôavoit pas non plus √©t√© decid√©. Au contraire, ce Pape pour confoler l‚ÄôArchev√™que de Tolede, lui donna la Primatie de Seville, qui √©toit encore sous la domination des Mores, ensorte que lors qu‚Äôelle seroit reconquise, celui qui en seroit Metropolitain relevero√Įt du Primat de Tolede. Il faut donc demeurer d‚Äôaccord de bonne foy, que quoy que Roderic Archev√™que de Tolede eut t√Ęch√© de donner non seulement du lustre & de l‚Äôautorit√©, mais encore de l‚Äôantiquit√© √† la Primatie de son Eglise, & qu‚Äôil eut mesme remarqu√© pour cela que l‚ÄôArchevesque de Seville fut transfer√© √† Tolede dans le XVI. Concile, tenu en cette derniere Ville, comme √† un Siege Superieur, il est neanmoins incomparablement plus probable, ainsi que Mariana le montre fort au long, qu‚Äôavant Urbain II,le Metropolitain de Tolede n‚Äôavoit jamais jo√ľi d‚Äôaucun de ces avantages qui font propres & particuliers aux Primats (Jean de Vayrac, Etat present de l'Espagne (etc.), Tome 2, 1718 - books.google.fr).

 

Pour l'Eglise de Compostelle, elle ne jo√ľit du titre de Metropole que depuis environ l'an 1123, que le Pape Calixte II y transfera celui qui √©toit √† Merida la grande √† la priere & √† la poursuite d'Alphanse VII Roi d'Espagne (Daniel de Larroque, M√©moires de l'Eglise, Tome I, 1690 - books.google.fr).

 

Inefficace ou presque, sur le plan politique, l'action d'Innocent III fut plus heureuse sur le plan spirituel. La r√©forme de l'Eglise exigeait assur√©ment le renouveau de la discipline eccl√©siastique, mais la discipline du for externe, si elle peut assurer le bon ordre de la soci√©t√© chr√©tienne et m√™me influencer de quelque mani√®re le comportement des chr√©tiens, est incapable de r√©aliser la transformation profonde des esprits et des coeurs sans laquelle il ne saurait y avoir de christianisme loyal et complet. Les courants de la pi√©t√© populaire qui agitaient depuis un si√®cle le peuple chr√©tien n'√©taient pas n√©cessairement ni absolument mauvais. S'ils rev√™taient souvent la forme de l'antisacerdotalisme, c'√©tait peut-√™tre parce que la hi√©rarchie, plus ou moins scl√©ros√©e dans ses b√©n√©fices, ne r√©pondait plus enti√®rement √† ce qu'on pouvait attendre d'elle. Le Souverain Pontife eut l'intelligence de comprendre tout de suite ce que cette pi√©t√© populaire pouvait contenir de richesses spirituelles et il pensa l'utiliser en ¬ę l'int√©grant dans la structure hi√©rarchique de l'Eglise ¬Ľ. Il se montra plein de bienveillance √† l'√©gard de chr√©tiens sinc√®res qu'animait un r√©el d√©sir de perfection et qui n'√©taient souvent devenus h√©r√©tiques que pour avoir traduit malais√©ment le charisme qui les tourmentait. Il pensa que la rencontre de la hi√©rarchie et de l'inspiration, la hi√©rarchie renouvel√©e par l'inspiration et l'inspiration¬† contr√≤l√©e par la hi√©rarchie, pouvait sauver l'Eglise. Il ne fut pas toujours compris. Il eut des d√©ceptions. Il r√©ussit n√©anmoins √† convertir certaines communaut√©s vaudoises et il recut avec joie l'aide providentielle que lui apport√®rent en m√™me temps saint Dominique et saint Francois d'Assise (L'Eglise et l'√©tat au moyen age, Volume 7, J. Vrin, 1960 - books.google.fr).

 

La riposte de l'√Čglise au catharisme s'est d√©velopp√©e en plusieurs temps : 1e) Pr√©dication conjuguant itin√©rance et pauvret√© (dont l'association d√©finit la vita apostolica), qui entra√ģne la naissance des deux grands ordres mendiants (Dominicains et Franciscains). Innocent III recommandant de choisir des ¬ę hommes √©prouv√©s qui, imitant la pauvret√© du Christ, ne craindraient pas d'aller sous un v√™tement humble et avec un souffle ardent, trouver les h√©r√©riques afin de les arracher √† l'erreur par l'exemple de leur vie et la science de leurs discours ¬Ľ. 2e) Devant les faibles r√©sultats se d√©clenche la Croisade des Albigeois (1209). Des milliers de chevaliers du Nord s'en vont ¬ę ch√Ętier cette m√©chante et vaniteuse race des Proven√ßaux et faire cesser ces complaintes plaines de licence contre l'Apostole de Rome ¬Ľ. On conna√ģt la suite, la transformation de la Croisade en conqu√™te au profit de la Royaut√©, sanctionn√©e par le trait√© de Meaux (1220). 3e) Pour purger les terres m√©ridionales de l'h√©r√©sie, mise en place de l'Inquisition. Ňíuvre du concile de Toulouse (1229), qui √©tablit un tribunal extraordinaire, form√© de juges d√©l√©gu√©s permanents. Ils se recrutent essentiellement chez les Dominicains et moindrement chez les Franciscains; ils jouissent de l'appui du bras s√©culier pour la recherche et la punition des Cathares (L'Information historique, Volumes 37 √† 40, 1975 - books.google.fr).

 

"dans la partie gauche, pour tourner à la dextre"

 

Cette formule reprend ce que Saint Louis disait à son fils Philippe alors qu'il était malade à Tunis.

 

Il existe plusieurs versions des Instructions que saint Louis adressa en mourant à sou fils Philippe-le-Hardi, dont celle de Jean de Joinville, Histoire de saint Louis :

 

A justices tenir et √† droitures sois loyal et raide √† tes sujets , sans tourner √† dextre (droite) ni √† senestre (gauche) ; mais aide au droit et soutiens la querelle du pauvre jusques √† tant que la v√©rit√© soit d√©clairi√©e. [...] Honore et aime toutes les personnes de sainte Eglise et garde que on ne leur soustraye ni apetisse (diminue) leurs dons et leurs aum√īnes, que tes devanciers leur auront donn√©s. L‚Äôon raconte d‚Äôun roi Philippe, mon aieul, qu‚Äôune fois lui dit un de ses conseillers que moult de torfaiz (tort) lui faisaient ceux de sainte Eglise, en ce que ils lui tollaient (enlevaient ) ses droitures (droits seigneuriaux) et apetissaient ses justices , et √©tait moult grand merveille comment il le souffrait. Et le bon roi r√©pondit qu‚Äôil le croyait bien mais

il regardait les bontés et les courtoisies que Dieu lui avait faites , si vouu lait mieux laisser aller de son droit que avoir contens a (contestation) à (avec) la sainte Eglise. (Charles Mills, Histoire des croisades entreprises pour la délivrance de la Terre-Sainte, Tome 3, traduit par Paul Alexandre Tiby, 1835 - books.google.fr).

 

Louis IX √©tait fils de Louis VIII, et son a√Įeul √©tait Philippe-Auguste. Durant le r√®gne de ce dernier, la croisade contre les Albigeois est lanc√©e (1208), ainsi que la tentative de la conqu√™te du tr√īne d'Angleterre, avec son fils le futur Louis VIII, excommuni√© par le pape Innocent III qui la d√©sapprouve (fr.wikipedia.org - Philippe II Auguste).

 

"enseignes... curvature... faire aller droict"

 

La formule alambiquée de la Lettre, en rapport avec la précédente, semble vouloir dire qu'on déploiera les enseignes pour partir au combat.

 

On trouve cette expression en occitan : "Senheiras desplegadas e'ls gonfanons banditz" (Guillaume de Tudèle, Histoire de la Croisade contre les heretiques Albigeois ecrite en vers provencaux par un poete contemporain traduite et publiee par Claude Fauriel, 1837 - books.google.fr).

 

Guillaume de Tud√®le commen√ßa au d√©but du XIIIe si√®cle la ¬ę Chanson de la Croisade contre les Albigeois ¬Ľ qu'un anonyme termina. Les p√©rip√©ties de la lutte entre le Nord et le Midi y sont relat√©es depuis les pr√©dications contre les h√©r√©tiques jusqu'au si√®ge de Toulouse par Louis VIIl. L'extrait que nous en donnons ci-dessous a trait √† la reprise de Beaucaire par le jeune comte Raymond VIl en 1216. Il peut √™tre int√©ressant de rapprocher la langue d'oc de cette √©poque de notre patois actuel (Ren√© Maru√©jol, Le Gard √† travers l'histoire, Tome 2, 1973 - books.google.fr).

 

Plier (en latin plicare) est d√©riv√© du grec "pl√®k√®in", entrelacer. Ployer vient du verbe latin plectere, courber. On doit dire plier, en parlant d'une arm√©e : ¬ęl'aile commen√ßait √† plier (√† c√©der), et non pas √† ployer. ¬Ľ Quoique plier signifie mettre par plis, nous avons encore plisser , verbe augmentatif, qui signifie faire de petits plis serr√©s : ¬ę on plie une chemise, on plisse un jabot. On dit d√©ployer des voiles, une arm√©e, des enseignes militaires, et, au figur√©,de grands talents, etc.,etc.;mais, bien que l'on dise d√©ployer les voiles, il faut dire plier les voiles, qu'on veut faire entendre les mettre par plis (Jean-Etienne-Judith-Forestier Boinvilliers, Dictionnaire universel des Synonymes de la langue fran√ßaise, 1826 - books.google.fr).

 

"ployer enseignes & sonner la retraite" (Jean de Serres, Inuentaire general de l'histoire de France, depuis Pharamond iusques á present illustré par la conference de l'Eglise et de l'Empire, Troisiesme volume commencant à François premier, 1608 - books.google.fr).

 

Le "Rabieux" et "le Sage"

 

Sanche VII de Navarre, dit le Fort, n√© vers 1170, il est mort le 7 avril 1234 √† Tudela. Il r√©gna sur la Navarre de 1194 √† 1234. Il est le fils de Sanche VI le Sage et de Sancha de Castille4 (‚Ć 1177), parfois nomm√©e B√©atrice de Castille. Par la bulle du 16 avril 1198 (annul√©e le 29 janvier 1199), il est excommuni√© par le pape Innocent III pour avoir soutenu Ab√Ľ Y√Ľsuf Ya'q√Ľb al-Mans√Ľr (mort en 1199), fils de Ab√Ľ Ya'q√Ľb Y√Ľsuf (mort en 1184). Enfin, pr√®s du tombeau de Sanche √† Roncevaux, les restes d'une femme sont conserv√©s. La n√©crologie de l'abbaye la qualifie de "reine Cl√©mence, fille de Fr√©d√©ric, empereur de Germanie". Sans h√©ritier direct, Sanche VII de Navarre eut comme successeur son neveu Thibaut Ier de Navarre (fr.wikipedia.org - Sanche VII de Navarre).

 

L'an 1199, Sanche VII passe en Afrique dans l'esp√©rance d'√©pouser la fille du roi de Maroc, qui la lui avait offerte, en lui promettant pour dot tout ce qu'il poss√©dait en Espagne. Mais tout ce qu'il rapporta de ce voyage, au bout de deux ans, ce fut un cancer, suite d'une grande maladie qu'il avait eue √† Maroc. Ce mal le rendit si triste et si sauvage, qu'il demeura presque toujours enferm√© dans son palais de Tud√®le, sans vouloir se communiquer √† personne : c'est ce qui l'a fait nommer par quelques-uns l'Enferm√©. L'an 1209, il a une entrevue avec les rois de Castille et d'Aragon, et conclut la paix avec le dernier par la m√©diation du premier. Sanche, malgr√© ses infirmit√©s, se mit en campagne l'an 1212, et eut grande part √† la c√©l√®bre victoire qu'Alfonse, roi de Castille , et roi d'Aragon, remport√®rent, le 16 juillet, sur les Mahom√©tans. Le roi Sanche mourut le 7 avril 1234, √† l'√Ęge de 50 ans, apr√®s un r√®gne de 40 ans, et fut enterr√© √† Roncevaux. Ce prince devait √™tre fort √©conome, s'il est vrai, comme on le dit, qu'il laissa dans son tr√©sor, en mourant, 1,700,000 liv. Il avait √©pous√© Constance, fille de Raimond VI, comte de Toulouse, qu'il r√©pudia apr√®s en avoir eu un fils, Ferdinand, mort long-tems avant lui. ¬ę On bl√Ęme beaucoup , dit D. Vaiss√®te, le roi Sanche d'avoir r√©pudi√© Constance qui, √©tant tr√®s-f√©conde, l'aurait emp√™ch√© de laisser √©teindre sa race ¬Ľ (L'art de v√©rifier les dates des faits historiques, des inscriptions, et autres anciens monuments, Tome VI, 1818 - books.google.fr).

 

Au XIVe siècle, le royaume de Navarre n'a plus de façade maritime. Il a perdu vers 1200, au temps de Sanche le Fort, les provinces vasconganes, avec la disponibilité des ports cantabres. Les souverains du XIVe siècle doivent négocier l'utilisation du port de Fontarabie, s'ils veulent exporter leurs denrées, acheminées par la Bidassoa et déchargées plusieurs fois jusqu'aux vaisseaux de haute mer. L'Etat, et c'est heureux pour sa vie économique, commande les régions pyrénéennes occidentales, du moins le col de Roncevaux (B. Leroy, Commerce navarrais, marchands béarnais et bayonnais au XIVe siècle, Actes du Congrès d'études régionales, Volumes 37 à 38, 1987 - books.google.fr).

 

Fontarabie, en espagnol Fuente Rabia [en espagnol rabia signifie "rage"], en latin Fons Rapidus [ou fons rabidus, source furieuse, enragée], autrefois Ocaso [ou Hondarribia en basque], est une ville forte du Guipuzcoa, et une des clefs de l'Espagne. Elle est située dans une petite péninsule au bord de la mer et sur la rive gauche du Bidazoa ; elle a le titre de cité  (Alexandre de Laborde, Itinéraire descriptif de l'Espagne et tableau élémentaire des différentes branches de l'administration et de l'industrie de ce royaume, Tome 3, 1809 - books.google.fr).

 

Le diocèse de Bayonne, suivant les limites qui lui sont désignées dans un rescrit de Célestin III, daté de 1194, s'étendait autrefois dans la Navarre espagnole et jusqu'à Saint-Sébastien dans le Guipuzcoa. Il y comptait quatre archiprêtres, ceux de Baztan, de Cinco-Villas, de Fontarabie et de Lérin. Ces archiprêtres comprenaient trente paroisses, toutes situées sur les terres d'Espagne (H. Fisquet, Un nouvel évêché dans le territoire espagnol, Bulletin du Comité d'histoire et d'archéologie de la province ecclésiastique d'Auch, 1862 - books.google.fr).

 

Sanche VII, Roi de Navarre, commença en 1194 à munir Fuente Rabia d'un fort ; Alphonse XI, Roi de Castille, ajouta quelque chose à ses fortifications, lesquelles furent enfin perfectionnées par le Roi Philippe II (Geographie universelle, Partie 3, Pierre Gosse, Daniel Pinet, 1769 - books.google.fr).

 

Chien et m√Ętin : les Della Scala

 

La rage (rabia) est raccord avec le chien et le m√Ętin (¬ę chien enrag√© ¬Ľ).

 

Les débuts de la fortune politique des Della Scala date de ce début du XIIIème siècle. Jules Scaliger exilé à Agen, rappelons-le, était une connaissance de Nostradamus et revendiquait l'ascendance des seigneurs de Vérone dans sa parenté.

 

Jacopino della Scala (XII secolo ‚Äď 1215 o 1248) era nipote di Balduino della Scala, che diede origine alla dinastia Della Scala.Inizialmente era un mercante di lana, non particolarmente ricco e privo di titoli nobiliari. Abile e autorevole politico, incline alla pace, divenne vicario imperiale di Ostiglia, oltre a podest√† di Cerea. Dalla prima moglie Margherita Giustiniani ebbe Manfredo (1215-1256), vescovo di Verona dal 1241 al 1256 (it.wikipedia.org - Jacopino della Scala).

 

Plusieurs des seigneurs Della Scala qui r√©gn√®rent dans V√©rone de 1259 √† 1387, adopt√®rent les pr√©noms de Cane (chien), ou Mastino (m√Ętin) ; choix qui n'a rien de plus bizarre que celui des noms de Loup, de Griffon, de Renard, si communs en Danemarck, en Angleterre et en Allemagne. Deux d'entre eux s'illustr√®rent assez pour √™tre connus sous la d√©signation d'il Gran'Can. Des historiens, voyant le m√™me pr√©nom port√© par trois ou quatre de ces princes, ont parl√© du Can, du Grand Can de V√©rone, et cr√©√© ainsi un titre qui transformait en un chef de Tatars le seigneur d'une ville d'Italie (Anne-Joseph-Eus√®be Baconni√®re de Salverte, Essai historique et philosophique sur les noms d'hommes, de peuples et de lieux consid√©r√©s principalement dans leurs rapports avec la civilisation, 1824 - books.google.fr).

 

"exigue Mésopotamie" : retour en Béturie

 

La Béturie constitue l'un des problèmes les plus complexes de la géographie antique de l'Hispanie. Deux peuples habitaient cette petite région centrée sur l'actuelle province de Badajoz, entre le Guadalquivir (Baetis) au Sud et le Guadiana (Anas) au Nord. Le peuple des Turduli, à l'Est, passait pour apparenté aux Turdétans de la Basse Andalousie ; celui des Celtici, à l'Ouest, était censé provenir a Celtiberis ex Lusitania (Pline l'Ancien, III, 13). Cette formule condensée laisse entrevoir qu'à partir d'un foyer ethnique celtibère, quelque part dans l'Est ou le Nord de la Meseta, les Celtiques de la Béturie firent d'abord étape en Lusitanie, dans le bassin inférieur du Tage, avant de s'établir au Sud du Guadiana (Compte-rendu bibliographique - Actes du séminaire de Mérida mars 1994, Revue archéologique, 1997 - books.google.fr).

 

Lorsqu‚Äôil introduit l‚ÄôEurope comme nourrice du populus victorieux de toutes les gentes, Rome, il est s√©duisant mais non justifi√© de penser que ¬ę peuples ¬Ľ et ¬ę nations ¬Ľ constituent l‚ÄôEurope. ¬ę Populus ¬Ľ en langage plinien d√©signe une communaut√© de citoyens organis√©s en cit√© et ¬ę gens ¬Ľ parle des peuples en g√©n√©ral, form√©s par des groupements de familles mais distincts d‚Äôune communaut√© civique, d‚Äôun populus ou d‚Äôune civitas. Lorsqu‚Äôil aborde la B√©turie divis√©e en Celtique et en Turdule (NH, III, 13), l‚Äô√©rudit propose des crit√®res de distinction entre les populations que ne pouvaient que s‚Äôapproprier les historiens nationaux modernes : il affirme que la gens des Celtici de B√©turie, inclus dans la B√©tique, sont une branche des Celtib√®res de Lusitanie en raison de leurs rites religieux (sacra), de leur langue et des toponymes de leurs villes dont seuls les surnoms ajout√©s diff√®rent. La langue et les cultes sont des rep√®res mais la formule plinienne semble indiquer que les populations elles-m√™mes n‚Äôont pas de revendication particuli√®re √† ce sujet. Les Romains s‚Äôint√©ressent √† leurs origines sans affirmer qu‚Äôils forment une communaut√© ethnique que Rome de toute mani√®re n‚Äôaurait pas tol√©r√©e. Il r√©sulte clairement que la cit√© ou l‚Äôoppidum en constituent le mode d‚Äôorganisation, le mot de gens renvoyant √† des origines ext√©rieures √† la cit√© romaine. Il faut relever l‚Äôambigu√Įt√© du passage invoquant des Celtib√®res de Lusitanie jamais nomm√©s par ailleurs pour cette r√©gion. L‚Äôid√©e qui devrait s‚Äôimposer est sans doute l‚Äôinverse de celle que l‚Äôon serait tent√© de privil√©gier : les id√©ologues des nations modernes ont cru rencontrer dans les sources romaines une illustration ancienne du bien-fond√© de leurs crit√®res identitaires conformes √† la nature humaine (Patrick Le Roux, Provinces romaines d‚ÄôOccident et nations modernes, Historika II, 2012).

 

Eulalie de Mérida, Mars et sa Cantilène

 

Mérida est l'ancienne Augusta Emerita fondée par Auguste en 25 avant J.C.

 

La chapelle Sainte Eulalie √† M√©rida est un monument digne de la curiosit√© des amis des arts. Elle est construite presque en entier avec les fragments d'un temple de Mars, qui existoit jadis sur le m√™me emplacement; la preuve de ce fait se lit sur une inscription plac√©e dans la frise, et ainsi con√ßue : MARTI SACRVM VETILL PACVLI. Une inscription moderne, plac√©e au-dessous de cette derniere, porte ces mots : Jam non Marti, sed Jesu Christo D. O. M. ejusque sponsŇď EulaliŇď vir (Revue hispanique, Volume 63, 1925 - books.google.fr).

 

Sainte Eulalie de M√©rida est une vierge martyre morte en 304, c√©l√©br√©e dans un hymne de Prudence (Peristephanon 3). Son histoire fit l'objet du plus ancien po√®me en langue d'o√Įl, intitul√© La Cantil√®ne de sainte Eulalie ou S√©quence de sainte Eulalie. Cette s√©quence (ou cantil√®ne) est une transcription en langue vernaculaire d'une s√©quence latine de 29 vers, compos√©e aux environs de 880 √† l'abbaye de Saint-Amand, dans le nord de la France (fr.wikipedia.org - S√©quence de sainte Eulalie).

 

Le Dictionnaire étymologique Larousse 1969 donne une origine du mot "jeter" (cf. "jeté au milieu du feu") dans la Cantinlène de sainte Eulalie, sainte qui fut aussi jetée au feu sans que celui-ci ne l'indispose (elle aura la tête tranchée) : "Enz enl fou la getterent com arde tost. Elle colpes n[on] auret por[ ]o nos coist".

 

En septembre 1938, un savant am√©ricain, Henry Dexter Learned, qui faisait √† cette √©poque des recherches √† la Biblioth√®que municipale de Valenciennes, a regard√© le manuscrit. Il a constat√© que la quatri√®me lettre du verbe en question avait √©t√© mal lue. Dans un article publi√© dans la revue am√©ricaine Speculum, o√Ļ il reproduit tous les n et tous les r du manuscrit, il prouve que ce que le copiste avait √©crit est, √† n'en pas douter, un r - ce qui ne ressort d'aucun des divers fac-simil√©s qui existaient √† cette √©poque. Il n'en demeure pas moins vrai que, non seulement sur les fac-simil√©s mais sur le manuscrit lui-m√™me, on voit tr√®s clairement, √† droite, un deuxi√®me jambage qui fait que le caract√®re en question ressemble plut√īt √† un n. Comment faut-il expliquer ce deuxi√®me jambage ? D'apr√®s Learned, il s'agirait tout simplement d'une bavure, d'une petite tra√ģn√©e d'encre (il emploie en anglais le mot "smear"), produite tout accidentellement et d√©pourvue par cons√©quent de toute importance. La le√ßon "aduret" a √©t√© presque universellement retenue par ceux qui se sont pr√©occup√©s depuis la publication de l'article de Learned - c'est-√†-dire depuis bient√īt un demi-si√®cle - de l'interpr√©tation du vers en question : voir les travaux de Hatcher, Barnett, Avalle, Atkinson, Milani, Cernyak, Hilty et Bambeck. Il est vrai que Heisig maintient que, pour des raisons d'ordre s√©mantique, la le√ßon "aduret" est totalement inadmissible. [...]

 

Les plus anciens monuments de la langue fran√ßaise pr√©sentent tous des passages dont l'interpr√©tation est controvers√©e. Si pour les Serments de Strasbourg c'est le fameux non lostanit, pour la Cantil√®ne de sainte Eulalie c'est le vers 15 : ell'ent aduret lo suon element. Dans deux √©tudes publi√©es en 1978 j'ai discut√© toutes les propositions faites jusqu'√† ce moment-l√† pour interpr√©ter le vers √©nigmatique. Ce n'est pas le lieu de reprendre ces discussions. Je me limiterai √† rappeler le r√©sultat auquel m'ont conduit mes r√©flexions : le verbe adurer √† ici le sens de "endurer" et le substantif element d√©signe un des quatre √©l√©ments, √† savoir le feu. Pour comprendre le rapport sp√©cifique qui existe entre la sainte et le feu il faut conna√ģtre un peu l'histoire de son martyre : plusieurs tortures auxquelles Eulalie est soumise gardent un rapport direct avec le feu et la chaleur : aspersion d'huile bouillante sur la poitrine, aspersion de plomb fondu, br√Ľlage des genoux, introduction dans une fournaise. Mais le corps d'Eulalie est miraculeusement rendu insensible au feu et √† la chaleur. L'huile bouillante ne lui fait rien, parce qu'elle est moins chaude que l'amour que la sainte √©prouve pour J√©sus-Christ. Malgr√© le br√Ľlage des genoux, la sainte peut encore marcher et dans la fournaise, Eulalie ne se consume pas. Cette insensibilit√© miraculeuse explique aussi pourquoi aux attributs de la sainte appartiennent la fournaise et la torche. A mes yeux le vers 15 signifie donc : "elle endure le feu". Le feu est son √©l√©ment parce que ses ennemis veulent la torturer et la tuer par lui ; c'est son √©l√©ment aussi parce qu'il est pour ainsi dire son alli√© qui ne lui cause pas de mal, mais nuit, en revanche, √† ses bourreaux; c'est son √©l√©ment enfin parce qu'elle prendra place dans le ciel sous la forme d'une √©toile qui luit gr√Ęce au feu qu'elle contient, comme nous le dit la s√©quence latine, conserv√©e avec notre Cantil√®ne. Le vers que nous venons de discuter se trouve exactement au milieu de la Cantil√®ne et √©nonce l'id√©e centrale du martyre de la sainte. Par l'adverbe ent il est reli√© √† ce qui pr√©c√®de. Cet adverbe a une signification complexe mi-temporelle, mi-causale (= √† la suite et comme cons√©quence). Son utilisation dans ce double sens est un emploi favori, par exemple, du po√®te de la Chanson de Roland et il est int√©ressant de constater que dans cette chanson la plupart des exemples de ce en(t) sont pr√©c√©d√©s imm√©diatement d'un style direct. Dans la Cantil√®ne de sainte Eulalie, ce n'est pas un discours reproduit en style direct qui pr√©c√®de, mais un discours rapport√©. A la suite et comme cons√©quence de la conversation avec Maximien, dont le r√©sultat a √©t√© n√©gatif, Eulalie endure le supplice du feu. Mais le rapport √©tabli par l'adverbe en va encore plus loin et concerne toute la premi√®re partie du po√®me : parce qu'Eulalie est bonne, parce qu'elle a une belle √Ęme de chr√©tienne, parce qu'elle ne veut pas servir le diable et renier Dieu... elle endure le feu. Le vers central √©voque, au moyen de l'adverbe ent, les raisons du martyre indiqu√©es dans la premi√®re partie, et en m√™me temps il marque le d√©but de la r√©alisation du martyre. Les deux vers qui suivent contiennent le premier exemple fran√ßais de ce qu'on est convenu d'appeler "style indirect libre". Les vers rendent la pens√©e de la sainte et expriment par l√† la raison subjective du martyre, vu ici du dedans, tandis que la sc√®ne pr√©c√©dente avec la conclusion dans le vers 15 est d√©crite dans la perspective objective de l'auteur, du dehors. Le por o du vers 18 enfin r√©unit les raisons objectives et subjectives (contenues entre les deux por o des vers 11 et 18) et fixe le r√©sultat irr√©vocable au pass√© (furet morte), tandis que la premi√®re allusion au supplice du feu au vers 15 se trouve au pr√©sent, dans un pr√©sent qui exprime l'action dans une perspective encore inaccomplie. Le triste r√©sultat de la mort une fois fix√©, le po√®te nous d√©crit, aux vers 19 √† 25, les phases d√©cisives de l'action, avant d'entonner la pri√®re finale. De m√™me que le vers 18 est au fond un r√©sum√© anticip√© des sept vers qui suivent, le possessif suon du vers 15 et l'√©quation element=feu sont une anticipation de quelques aspects fondamentaux du r√©cit du martyre d'Eulalie (/ou [19], arde [19], no's coist [20]). Et pour ceux qui connaissent d√©j√† l'histoire de la sainte, il devait y avoir aussi des liens intimes entre element et empedementz [16] et m√™me entre element et l'ascension finale de la sainte qui devient une √©toile brillante. Dans cette perspective notre vers est vraiment le centre de la Cantil√®ne et notre analyse montre aussi la structure parfaitement √©quilibr√©e du petit chef-d'oeuvre qu'est le premier po√®me conserv√© en langue fran√ßaise. Mais que veut dire dans ce contexte "langue fran√ßaise" ? Quelle est la langue dans laquelle est √©crite notre Cantil√®ne ? Pour d√©terminer cette langue il faut, √©videmment, interpr√©ter l'orthographe de notre texte qui est loin d'√™tre une transcription fid√®le de la r√©alit√© phon√©tique sous-jacente, mais ob√©it √† certaines traditions auxquelles le scribe n'a pas pu se soustraire compl√®tement. Je donne un exemple : la voyelle finale -a du latin appara√ģt dans notre texte aussi bien sous la forme de -a (buona [1], pulcella [1], anima [2]) que sous la forme de -e (manatce [8], cose [9], polle [10]). Personne n'interpr√©tera cette opposition comme r√©alit√© phon√©tique. Dans les formes en -a on verra l'effet d'une influence plus forte de la tradition de l'orthographe latine, et pour ce qui est du premier vers on se demandera peut-√™tre m√™me si le scribe n'avait pas conserv√© les -a pour reprendre en anagramme le mot alleluia, qui pr√©c√©dait toute s√©quence : buonA puLcELla fUt EulallA. Quoi qu'il en soit, pour d√©terminer la base linguistique, dialectale de la Cantil√®ne, il faut interpr√©ter l'orthographe. Heureusement cette interpr√©tation conduit en partie √† des r√©sultats g√©n√©ralement accept√©s : la langue de l'Eulalie pr√©sente des traits wallons incontestables (Marie-Pierre Dion, Cantilene de sainte Eulalie, 1990 - books.google.fr).

 

D'autres influences autre que Prudence, secondaires mais non négligeables, ont été relevées par des commentateurs récents: il s'agit, au premier chef, de traits de vocabulaire d'inspiration érigénienne qui ont été décelés par J. Orr, puis par J. Györy, dans le difficile vers 15. [...]

 

M√®me en tenant compte de la correction propos√©e par Learned, on voit que le sens philosophique de ce vers demeure. Selon Gy√∂ry, ces concepts et ce vocabulaire √† r√©sonances th√©ologiques remontent directement, malgr√© leur teinte po√©tique, √† l'enseignement de Jean Scot √Črig√®ne, ‚Äúprofesseur √† la cour de Charles le Chauve et, non sans vraisemblance, ma√ģtre √† penser d'Hucbald et de ses contemporains imm√©diats, Heiric et Remi d'Auxerre. Des traces possibles d'influences irlandaises sont au niveau de la coupe bisectionnelle des vers, relev√©es par E. Lorenz (Yves Chartier, L'auteur de la Cantil√®ne de sainte Eulalie, Chant and Its Peripheries: Essays in Honour of Terence Bailey, 1998 - books.google.fr).

 

Jean Gy√īry, dans Le syst√®me philosophique de Jean Scot Erig√®ne et la cantil√®ne de Sainte Eulalie. - √ągyetemes Philol√īgiai K√īzlony. (T. 60. nos. 1‚ÄĒ3. pp. 29‚ÄĒ37. En fran√ßais.) explique le vers 15, jusqu'ici incompris de la Cantil√®ne. Eulalie, la belle chr√©tienne, est devant le roi des pa√Įens qui l'invite √† renoncer √† sa foi pour pratiquer des coutumes frivoles, mais sans succ√®s. Alors la jeune fille "r√©unit son √©l√©ment", ou, comme dit le po√®te : "Ellent adunet lo suon element". Selon l'auteur l'explication de ce passage √©nigmatique se trouve dans l'oeuvre de Jean Scot Erig√®ne : De divisione Naturae. Le mot adunatio y est fr√©quent et signifie le retour de la nature √† Dieu. L'explication du mot lo suon element est plus difficile, cela ne peut signifier les quatre √©l√©ments : terre, feu, eau, air, car le mot est en singulier, cela ne peut pas √™tre l'un d'eux non plus (le feu p. ex.). Le mot element remplace - selon l'auteur ‚ÄĒ les quatre parties de l'homme, corps, sens, √Ęme, intellect, dont le Christ a op√©r√© une r√©union mystique (adunavit) en un "non compositum unum sed simpliciter unum" - ce qui explique le singulier. Eulalie r√©unit donc sa nature, son moi √† la mani√®re du Christ. Les vers 14 et 15 de la S√©quence : Qued elle fuiet lo nom chrestiien. Ellent adunet lo suon element, pourraient √™tre traduits donc ainsi : Elle r√©unit son temp√©rament (sa nature, son moi) en imitant le Christ. Ou, en en faisant une paraphrase: elle (tendue vers l'absolu) r√©unit (d'une fa√ßon mystique) son moi, en imitant le Christ (Revue des revues litteraires et scientifiques hongroises, 1937 - books.google.fr).

 

Merida, sous domination musulmane, fut en √©tat de r√©volte entre 828 et 830 ; ce mouvement fut encourag√© par l'empereur Louis le Pieux qui se d√©clarait pr√™t √† accueillir les chr√©tiens d√©sireux de quitter la ville. Nous savons simplement que le fr√®re ou un des fr√®res de Prudence, qui fut lui aussi √©v√™que, resta en Espagne. C'est √† une date inconnue qu'il change de nom, que Galindo devient Prudence, en hommage au c√©l√®bre po√®te latin du IVe si√®cle. A partir de 836, il tient les annales imp√©riales, c'est le premier rep√®re chronologique s√Ľr que nous poss√©dions sur son compte. A la m√™me √©poque ou un peu avant il √©crit un floril√®ge des psaumes pour une noble dame √©prouv√©e qui n'est autre que l'imp√©ratrice Judith. En un temps de troubles politiques virulents, il reste proche du couple imp√©rial et cette fid√©lit√© ne se d√©ment pas durant la guerre civile qui oppose les h√©ritiers de Louis le Pieux ; en effet Charles le Chauve lui marque avec r√©gularit√© sa confiance, il tient les annales royales jusqu'√† sa mort ; il devient √©v√™que de Troyes vers 843/45 et en 844 il re√ßoit la charge de missus avec Loup Servat abb√© de Ferri√®res, autre intellectuel carolingien bien connu. C'est donc entre 843/45 et 861 qu'il compose la Vie de Maure. On peut toutefois affiner consid√©rablement cette fourchette chronologique : d'une part nous ne poss√©dons, mises √† part les annales, aucun √©crit de Prudence post√©rieur √† 853. Son continuateur et rival Hincmar de Reims nous donne l'explication de cette cessation quasi totale d'activit√© litt√©raire : les derni√®res ann√©es de Prudence furent marqu√©es par une grave maladie (Albert Csates, Le cas de Sainte-Maure de Troyes, Cahiers de civilisation m√©di√©vale, 1990 - books.google.fr).

 

Hincmar, qui succ√®de √† Prudence dans la r√©daction des Annales reconna√ģt qu'il √©tait tr√®s lettr√©, mais ajoute : "Il se fit le d√©fenseur acharn√© de l'h√©r√©sie et composa plusieurs √©crits peu coh√©rents entre eux et contraires √† la foi". Par ces mots, Hincmar accuse Prudence d'avoir soutenu des th√®ses du moine Gottschalk concernant la double pr√©destination. Cette affaire qui passionna l'√Čglise carolingienne pendant vingt ans, qui opposa les √©v√™ch√©s du Sud √† ceux du Nord, est bien connue. Hincmar, qui soutenait Raban Maur contre son ancien moine Gottschalk, avait demand√© l'aide de Jean Scot Erig√®ne, qui, en s'appuyant sur les arguments de la dialectique, √©crivit un trait√© De la pr√©destination. Prudence, avec une fougue toute wisigothique, lui r√©pliqua point par point (L'Europe h√©riti√®re de l'Espagne wisigothique: Colloque international du CNRS tenu √† la Fondation Singer-Polignac (Par√≠s, 14-16 Mai 1990), 1992 - books.google.fr).

 

La formation des mots "fuego" et "luego" (feu et lieu, cf. "sans feu ni lieu") est comparable sur la base latine focus et locus.

 

Luis de Granada (1504 - 1588) explique ainsi cette impression de chaleur que les mystiques √©prouvent d√®s les premi√®res ferveurs. "Dieu √©tant une source de lumi√®re et de chaleur, celui qui s'approche du feu sent aussit√īt en lui la chaleur et l'all√©gresse de la flamme; mais, d√®s qu'il s'en √©carte, il se refroidit peu √† peu et, deux heures apr√®s, il est froid compl√®tement pour s'√™tre √©loign√© de la source de chaleur" (¬ę Como dios es fuente de luz y de calor, assi como el que se llega al fuego, luego siente y recibe en si el calor y alegria del fuego, mas en desviandose del, luego tambien poco a poco se va enfriando y de a y a dos horas esta ya del todo Mo porque se desuio la causa del calor ¬Ľ (Libro de la Oracion, lib. III, cap. I) (Alfred Laumonier, L'expression de l'amour divin, Biblioth√®que de l'√Čcole des hautes √©tudes hispaniques, Volume 4, 1923 - books.google.fr).

 

Le nouveau Thrasybule : le Comte Julien

 

L'effort de l'Eglise, qui r√®gle en 633, puis en 653 (VIIIe concile), l'√©lection en la confiant aux dignitaires du palais et aux √©v√™ques, n'emp√™che pas la progressive aggravation √† la fin du vne si√®cle, des luttes entre les descendants de Receswinth et de Wamba. Le m√©contentement de larges couches sociales, l'attitude hostile de la minorit√© juive et les guerres civiles entre les grandes familles aristocratiques se conjuguent pour accro√ģtre la fragilit√© interne de la monarchie. Lorsqu'en 710, meurt le roi Witiza, descendant de Wamba, il d√©signe pour lui succ√©der son fils Akhila, duc de la Tarraconaise. La fraction oppos√©e √©lit roi Rod√©ric, duc de B√©tique, de la famille de Receswinth. C'est pour lutter contre lui qu' Akhila fait appel aux musulmans d'Afrique. Ceux-ci passent le d√©troit de Gibraltar en 711, comme mercenaires au service d'une querelle interne des Wisigoths. La conqu√™te musulmane Jusqu'√† ce moment, l'exp√©dition musulmane peut √™tre consid√©r√©e comme une des multiples razzias lanc√©es depuis le Maghreb par le gouverneur d'Ifriqija, Musa-ben-Nosayr, pour employer dans des entreprises ext√©rieures l'ardeur guerri√®re des remuants berb√®res. Dans une perspective plus large, l'intervention en Espagne appara√ģt dans la ligne directe de l'expansion arabe qui, peu apr√®s l'ann√©e 700, poussait les groupes d'Arabes et de Berb√®res √† p√©n√©trer au Maroc. La renomm√©e de la richesse de l'Hispania, l'app√Ęt du butin, et les appels qu'ils recevaient aussi bien des juifs que du parti d' Akhila, ont pu les pousser √† tenter leur chance dans la p√©ninsule. En 711, un petit groupe exp√©ditionnaire d'environ sept mille Berb√®res, command√© par un lieutenant de Musa, Tariq-ben-Ziyad, traverse le d√©troit dans les bateaux fournis par le comte Julien, gouverneur de Ceuta, derni√®re place forte byzantine de la r√©gion, Tariq conquiert sans difficult√© la montagne qui depuis porte son nom, Djebal-Tariq, Gibraltar, et s'installe √† Carteia (Alg√©siras). La rencontre avec le roi Rod√©ric, accouru du Nord o√Ļ il combattait les Basques, a lieu sur le Guadalete le 19 juillet. La victoire de Tariq est compl√®te. Le roi Rod√©ric meurt peut-√™tre dans la bataille (ou dispara√ģt deux ans plus tard dans un combat mineur). L'appareil de l'Etat s'√©croule et des m√©contents s'incorporent √† l'arm√©e de Tariq, qui exploite √† fond sa victoire. Il s'empare de Cordoue, puis de Tol√®de, que ses habitants ont abandonn√©e. L'ann√©e d'apr√®s, Musa, √† son tour, arrive avec une arm√©e form√©e en majorit√© d'Arabes, et forte de dix-huit mille hommes. Il prend S√©ville et M√©dina-Sidonia, M√©rida (en 713, apr√®s un long si√®ge) et rencontre Tariq sur le Tage (Fran√ßois Xavier Guerra, La P√©ninsule Ib√©rique: de l'Antiquit√© au Si√®cle d'or, 1974 - books.google.fr).

 

Les deux colonnes d'Hercule devenues Jibal Musa au Sud et Jibal Tariq (c'est-à-dire Gibraltar) au Nord se trouvaient ainsi réunies par l'initiative d'un gouverneur d'Ifriqiya, avec l'aide du gouverneur byzantin, le Comte Julien.

 

Le comte Julien aurait eu une fille qui, suivant la coutume de l'√©poque, fut envoy√©e √† la cour tol√©dane afin d'y recevoir une √©ducation princi√®re. Le roi Roderic aper√ßut un jour la jeune Grecque et, s√©duit par sa beaut√©, exigea ses faveurs. Averti en secret, Julien vint lui-m√™me √† Tol√®de, malgr√© la rigueur de la saison, pour ramener sa fille en Afrique ; et il jura qu'il vengerait cet affront. La malheureuse devait porter d√©sormais la responsabilit√© des maux qui s'abattirent sur l'Espagne, du jour o√Ļ ce pays tomba aux mains des Musulmans. Toute une litt√©rature allait √™tre inspir√©e par la fille du comte Julien : de nombreux r√©cits de date tr√®s post√©rieure et des po√®mes du Romancero rapportent comment, en se baignant dans le Tage, √† Tol√®de, elle fut aper√ßue par Roderic ; ils l'affublent du nom de Florinda et du sobriquet infamant de ¬ę Caba ¬Ľ ou ¬ę Cava ¬Ľ (du mot arabe qui signifie ¬ę prostitu√©e ¬Ľ). Toujours au rapport des chroniques arabes, Julien, √† peine de retour √† Ceuta, entreprit le long voyage de l'Ifrikiya pour y rencontrer le gouverneur Musa ibn Nusair.¬† Il lui repr√©senta la facilit√© d'une conqu√™te √©ventuelle de la P√©ninsule ib√©rique et fit briller √† ses yeux les profits consid√©rables que les Musulmans ne manqueraient pas d'en retirer. Musa ibn Nusair, acceptant l'offre de collaboration du comte Julien, lui aurait prescrit de proc√©der lui-m√™me √† une reconnaissance pr√©liminaire sur le littoral espagnol. L'exarque regagna Ceuta, y mit sur pied un petit corps de d√©barquement, puis op√©ra une descente hardie dans la baie d'Algeciras. Il fit du butin et des captifs et rentra √† Ceuta au bout de quelques jours. Ce raid, dont la r√©ussite impressionna fortement les Musulmans du Nord marocain, aurait eu lieu en octobre ou novembre 709 (fin de 90). Les historiens arabes donnent √† entendre qu'√† la faveur de ces √©v√©nements, Musa ibn Nusair fut bient√īt convaincu qu'une exp√©dition de quelque envergure √©tait possible contre l'Espagne. Mais il ne pouvait la d√©cider de son propre mouvement; il lui fallait l'accord du calife. Pressenti, al-Walid n'accorda pas d'embl√©e l'autorisation demand√©e. Par deux fois, il aurait prescrit √† son gouverneur d'Ifrikiya de se borner √† faire op√©rer de simples reconnaissances de cavalerie, destin√©es √† le renseigner sur la capacit√© de r√©sistance des Wisigoths et sur la v√©ritable situation politique de l'Espagne. ¬ęGarde-loi, ajoutait le souverain, d'exposer les Musulmans aux p√©rils d'une mer aux violentes temp√™tes !¬Ľ La premi√®re descente musulmane eut lieu au mois de juillet 710 (ramadan 91) (√Čvariste L√©vi-Proven√ßal, Histoire de l'Espagne musulmane, Tome 1, 1950 - books.google.fr).

 

Le "gouverneur" : le Goth Sacaru ou le duc Claude

 

Aussit√īt que les Maures eurent vaincu le roi des Gothts, ilz conqu√©t√©rent facilement toutes les provinces Hespagnoles. Ilz perdirent huitante mille combatants, dans le combat qu'ils eurent contre le roi Rodrigue. Ilz prirent la cit√© M√©rida, qui √©toit alorz m√©tropolitaine de Lusitanie. Un capitaine Goth, nomm√© Sacaru, qui en √©toit gouverneur, r√©sista longtems contre l'arm√©e de Mu√ßa, qui le tenoit assi√©g√©; & lui tu√§ quantit√© de combatants, avant de capituler; & ne capitula, que par la contrainte d'une opressante famine, qui commen√ßoit √† ravager ladite cit√©.¬† Il capitula donc, dont le principal article de la capitulation √©toit qu'il sortiroit libre & honorablement, quant & ses soldats, &. ce que Mu√ßa ex√©cuta ponctu√®llement. Il passa en suite par le milieu de Portugal, afin d'arriver jusqu'√† un havre, o√Ļ il fit embarquer sa garnison Hespagnole, qui √©toit sortie de M√©rida. Il vint donc √† un, o√Ļ il assembla une petite flotte, en laquelle il embarqua ses soldatz ; & puiz navigua vers son pa√Įs (Histoire abr√©g√©e de Portugal et des Algarues, 1724 - books.google.fr).

 

Dans La véritable histoire du roi don Rodrigue publiée en 1592, traduction d'une supposée chronique en langue arabe d'un musulman contemporain des faits racontés, faite par Miguel de Luna, un nouveau chrétien, d'origine more, traducteur officiel de Philippe II, Sacaru jette du haut des murailles de Mérida du pain pour tromper l'assaillant sur leurs réserves alimentaires (Augustin Redondo, Les Représentations de l'Autre dans l'espace ibérique et ibéro-américain: Perspective diachronique, 1991 - books.google.fr).

 

Thrasybule, tyran de Milet, √©tant assi√©g√© par Alyatte, qui √©tait pr√™t de prendre la ville par famine, lui envoya demander une tr√™ve d'autant de temps qu'il lui en fallait pour achever le temple de Minerve Assesie. En m√™me temps il ordonna aux habitans d'apporter au march√© tout ce qu'ils avaient de vivres, de s'y mettre √† table, et de se r√©galer. Le h√©raut d'Alyatte ayant vu ces choses, en fit son rapport √† son ma√ģtre qui, croyant par l√† les Mil√©siens dans une grande abondance de toutes choses, leva le si√®ge et se retira (Polyen (avocat mac√©donien (v. 100-ap. 162) vivant √† Rome), Stratag√™mes, Livre VI, chapitre XLVII) (Biblioth√®que historique et militaire, d√©di√©e √† l'arm√©e et √† la garde nationale de France, Volume 3, compil√© par Charles Liskenne, Jean Baptiste Balthazard Sauvan, 1840 - books.google.fr).

 

Ce Thrasybule ne doit pas être confondu avec l'Athénien de même nom, voir plus haut.

 

Gouverneur (ou duc) de la Lusitanie (dux Lusitaniae), catholique, proche de R√©car√®de, r√©gnant de 586 √† 601, permier monarque ¬ę espagnol ¬Ľ catholique, Claudius √©crase en 587 dans la r√©gion de M√©rida une conspiration arienne suscit√©e par l'√©v√™que Sunna et deux nobles, Seggo et Witt√©ric. Leur projet √©tait notamment de l'assassiner, de s'emparer de la ville de M√©rida, et de faire soulever ensuite la province de Lusitanie tout enti√®re contre le roi R√©car√®de. Witt√©ric deviendra roi de 603 √† 610 en faisant assassiner Liuva II qui lui avait donn√© le commandement de l'arm√©e pour repousser les Byzantins. L'historien arabe Ibn al-Ath√ģr dira √† propos de Witt√©ric : ¬ę P√©cheur, impie et tyrannique, cet homme fut attaqu√© et tu√© par l'un de ses familiers. ¬Ľ (fr.wikipedia.org - Claudius (duc)).

 

"au millieu" et "lieu de l'air" : non-lieu

 

Dans la philosophie antique le "lieu de l'air" est en relation avec le feu.

 

Ayant fait se battre les uns contre les autres les arguments au sujet du lieu (les arguments ¬ę pour ¬Ľ √©tant emprunt√©s au sens commun, les arguments ¬ę contre ¬Ľ √† l'arsenal des apories sceptiques concernant les conditions dans lesquelles peut exister le lieu), Sextus en arrive √† la conclusion qu'on ne peut rien dire de pertinent en faveur de la r√©alit√© du lieu. Mais il ne suffit pas de prouver un manque de r√©alit√© - ce qui, √† la rigueur, suffirait aux modernes. Le Sceptique veutr prouver l'intelligbilit√© du concept et ne s'estime satisfait que s'il y parvient. Dans ce dessein, Sextus proc√©dera par analyse et discussion successives des doctrines des philosophes dogmatiques, dans l'occurrence les Sto√Įciens puis les P√©ripat√©ticiens. Trois hypoth√®ses peuvent √™tre √©mises : ou le lieu peut √™tre d√©fini comme un corps ou du vide ; ou le lieu contient les corps ; ou le lieu est la limite du corps qui contient. Prenons la premi√®re hypoth√®se. Si le lieu est un corps, ce n'est pas un lieu - sans quoi le lieu serait dans le lieu ! Si le lieu est du vide, de trois choses l'une : ou ce sera du vide qui demeure comme tel, et alors ce vide sera tant√īt vide et tant√īt plein quand un corps surviendra, ou ce sera du vide qui s'√©coule et alors ce vide sera en r√©alit√© un corps, ou ce vide sera d√©truit ‚ÄĒ ce qui est impossible : car alors le vide existerait, √©tant plong√© dans le devenir. Passons √† la seconde hypoth√®se : c'est que le lieu est ce qui contient le corps. Quatre cas peuvent √™tre envisag√©s : ou bien le lieu est mati√®re - non, ce n'est pas possible, le lieu √©tant d√©pourvu de corps et n'√©tant pas un √©l√©ment ; - ou bien il est forme - ce n'est pas possible non plus, car le lieu peut se distinguer du corps et il ne change pas de position ; - ou bien il consiste dans un intervalle - mais il n'est pas enferm√© dans des limites, bien au contraire ; - ou bien il constitue les limites extr√™mes du corps, mais, l√† encore, on ne peut accorder cela, car le lieu ne fait pas partie du corps. La troisi√®me hypoth√®se est celle des P√©ripat√©ticiens ; elle est exprim√©e par Aristote¬† dans le IVe livre de sa Physique et dans le Trait√© du Ciel. Le lieu serait l'extr√©mit√© du contenant, en tant que contenant. Ainsi, la terre √©tant contenue dans l'eau,¬† l'eau dans l'air, l'air dans le feu, le feu dans le Ciel, il s'ensuivra que la limite de l'eau sera le lieu de la terre, celle de l'air le lieu de l'eau, celle du feu le lieu de l'air, celle du ciel le lieu du feu. Cependant, selon Aristote, le ciel n'existe nulle part puisqu'il existe en lui-m√™me, et c'est le premier dieu qui serait la limite du Ciel. Or, de deux choses l'une : ¬ę le premier dieu ¬Ľ est autre chose qu'une limite, ‚ÄĒ et alors il existe autre chose en dehors du ciel ; et le ciel, dans ce cas, est contenu dans un lieu. Ou bien ce dieu se confond avec la limite du ciel, et alors cette limite √©tant le lieu de toutes les choses qui existent, Dieu sera la limite de toutes choses, ce qui fait partie des affirmations absurdes ou incongrues ou contraires au bon sens. Il faut remarquer cette derni√®re expression, tr√®s typique du besoin absolu d'intelligibilit√©. Sextus insiste sur ce fait que, si l'extr√©mit√© du contenant est le lieu du contenu, cette extr√©mit√© est ou un corps (et alors le lieu sera dans un lieu) ou un incorporel (et alors le lieu sera une surface, puisque la limite de tous les corps est une surface) ‚ÄĒ ce qui sera absurde. Et, en g√©n√©ral, il est ridicule de dire que le ciel est lui-m√™me son propre lieu, car il serait √† la fois contenant et contenu, donc deux choses √† la fois. Et la m√™me chose ne peut √™tre √† la fois une et deux, √† la fois corps et incorporel. C'est un appel que fait Sextus au principe de non-contradiction (J. Grenier, L'exigence d'intelligibilit√© du Septique grec selon Sextus Empiricus, Revue philosophique de la France et de l'√©tranger, Volumes 147 √† 148, 1957 - books.google.fr).

 

"le plus haut lieu de l'air" peut se traduire par "couche supérieure de l'air" :

 

Le mouvement naturel des √©l√©ments selon leur degr√© de gravit√© ou de subtilit√© semble effacer toute notion de limite d'une sph√®re √©l√©mentaire √† l'autre. S√©n√®que, pr√©cis√©ment √† propos des √©toiles filantes, le rappelle : ¬ę n√©cessairement entre la couche inf√©rieure de l'√©ther et la couche sup√©rieure de l'air, il existe quelque amalogie, car il n'y a pas brusque passage du diff√©rent au diff√©rent; ils m√©langent peu √† peu leurs propri√©t√©s sur leurs confins, au point qu'on peut se demander si telle partie est encore de l'atmosph√®re ou d√©j√† de l'√©ther ¬Ľ (le texte latin de Questions naturelles, Livre II est : [Necesse est enim ut et imus aether habeat aliquid aeri simile et summus aer non s it dissimilis imo aetheri], quia non fit statim in diversion ex diverse transitus ; paulatim ista in confinio vim suam miscent ita ut dubitare possis aer an hoc jam aether sit) [...] N√©anmoins, √† l'int√©rieur m√™me de l'air, on peut distinguer des zones. L'air dans lequel nous vivons est le plus pesant [...]. Alourdi de mati√®res terrestres et aquatiques, c'est celui o√Ļ se forment le brouillard et la ros√©e (Chantal Connochie-Bourgne, Le temps qu'il fait... expliqu√© par les premi√®res encyclop√©dies, Le temps qu'il fait au Moyen √Ęge: ph√©nom√®nes atmosph√©riques dans la litt√©rature, la pens√©e scientifique et religieuse, 1998 - books.google.fr).

 

La fortune de Sénèque en Espagne est particulièrement remarquable. Natif de Cordoue, il y fut considéré comme Espagnol; on renoua donc d'autant plus volontiers avec sa tradition.

 

Julian del Castillo, historien des rois Goths, raconte qu'une duchesse de Lorraine, calomni√©e par une esp√®ce de g√©ant appel√© Lembrot, alla en Espagne, √† la cour du roi Rodrigue, o√Ļ il y avait trois fameux chevaliers, le comte Almeric, Agreses et Sacarus. Elle leur exposa sa situation, et ils promirent de la d√©fendre. Ils provoqu√®rent donc les accusateurs de la duchesse et le combat judiciaire ayant en lieu en pr√©sence du roi Rodrigue et de sa cour, Sacarus, apr√®s une lutte qui dura presque un jour entier, vainquit Lembrot, tandis que Almeric et Agreses triomphaient de ses tenans. Justifi√©e par cette victoire m√™me, la duchesse revint dans son duch√© de Lorraine (Chronique rim√©e de Philippe Mouskes, Tome 2, pr√©sent√© par Fr√©d√©ric Auguste Ferdinand Thomas de baron Reiffenberg, 1838 - books.google.fr).

 

Dans ce combat le feu sortait des casques frapp√©s avec force, selon la Cr√≥nica sarracina ou Cr√≥nica del rey don Rodrigo con la destruyci√≥n de Espa√Īa de Pedro de Corral, √©crite en 1443 :

 

"ya era cerca de mediod√≠a, e otra cosa no faz√≠an sinon sofrir e dar golpes, e muchas vegadas ve√≠an salir claramente fuego de los yelmos tan grandes golpes se davan" (Pedro de Corral, Cronica Del Rey Don Rodrigo con la destruycion de Espa√Īa, y como los moros la ganaron, 1586 - books.google.fr).

 

Bernardo de Brito does not say that they go to Antilia; but he suggests that that island may have something to do with the voyage of Sacaru; after repeating the passage from Pedro de Medina, Brito says that we can infer (colligir) from this account that the inhabitants of this isle of Antilia :

 

serem os moradores desta famosa e quasi milagrosa ilha, descendentes destes, que em companhia de Sacaru passar√£o a povoar fora de Espanha (might be the inhabitants of this famous and almost miraculous island, descendents of those who, in the company of Sacaru, went to settle outside of Spain)

 

He thus rather ambiguously equates the account of the voyage to the Fortunate Islands with that to Antilia. He continues :

 

& como he de crer, que o Arcebispo de Merida Metropolitano da Lusitania & alguns sufraganeos seus acompanhassem os que partir√£o, n√£o he muito fora de raz√£o imaginar que conservassem nesta ditosa povoa√ß√£o, com o mesmo governo e dignindade que tinh√£o vivendo em Espanha, & j√† ouvi praticar entre pessoaas de bom juizo, que parecia misterio sendo Merida restitu√≠da, ao nome de cidade, carecer ate agora de honra e dignidade Episcopal, havendo outras que menos o merec√£o em Espanha... Fall√£o nesta Ilha Jo√£o Bo ter o, o seu livro da rez√£o de estado, Antonio Galv√£o, no tratado das Malucas, & muytos outros que deixo por brevidade. Bem sei que alguns t√™m para si ser esta huma Ilha que muytas vezes aparece da Ilha da Madeira, e quando a v√£o demandar, desaparece, mas difiicultamos dizerem que esta que se v√®, e de que todos tem noticia, he despovoada e muy cuberta de arvoredo, como notar√°o certos homens, que huma vez apontara√Ķ nella, o que n√£o tem aprimeira, pois he t√£o povoada, como dizem os que della escrevem.

 

A marginal notes on the page preceding all these passages indicates that the source being used is Albucacin. Subsequently, as we have seen, Brito cites Pedro de Medina, Antonio Galvao, whom we have discussed elsewhere, and others. Brito also refers to the Della Ragion di Stato by Giovanni Botero; that work gives a brief mention of the story as follows : "and as it is alleged that the Archbishop of Merida, citizen of Lusitania, and some of his followers, accompanied those who  departed, it would not be unreasonable to imagine that they might be preserved in this fortunate population, with the same government and dignity that they enjoyed while living in Spain; and I have heard said among people of sound judgement, that it seems mysterious, Merida having been restored to the stature of a city, that it lacked until now Episcopal honour and dignity, while others that deserved it less in Spain did have it. Those that speak about this island are Joao Botero [Giovanni Botero, 1540-1617], in his book on the razao de estado "Della Ragion di Stato" , Antonio Galvao, in the treatise on the Malucas, and many others whom I omit for the sake of brevity. I know well enough that some are convinced that this island is the one which is often seen from the Island of Madeira, and which when they go to find it, disappears. But we are reluctant to say that this [island] which is seen, and about which all of us have news, is uninhabited and quite covered with trees, as certain men might observe; for once they approach it, while they might not have this impression right away, it is in fact inhabited, as those who write about it say (>Benjamin B. Olshinn, A sea discovered: pre-Columbian conceptions and depictions of the Atlantic Ocean, 1994 - books.google.fr).

 

C'est ainsi que l'on voit appara√ģtre les √ģles d'Antilia, de Brasil, des Sept Cit√©s, de Saint-Brandan, des D√©mons, Inconnue, du Feu, D√©serte, Fortun√©es, etc. Lelewell dit que, ¬ę d√®s le Moyen-Age, on dessinait des cartes par milliers, et le grand g√©ographe polonais ajoute qu'aux si√®cles des grandes d√©couvertes, c'est-√†-dire √† la fin du XV√®me et au XVI√®me, en se basant sur les nombreuses √©ditions d'Ort√©lius, qu'il devait y avoir de 3 √† 400,000 cartes marines et autres en circulation¬† ¬Ľ (Lelewell, Introduction √† la G√©ographie du Moyen- Age, cit√© par Edmond Buron dans l'Imago Mundi de d'Ailly). A ces connaissances un peu l√©gendaires, et √† cette cartographie incertaine, les G√©ographes et Astronomes contemporains de Colomb, comme Paolo Toscanelli en 1474, et, en 1492 m√™me, Martin B√©hain, avaient donn√© des formes un peu plus concr√®tes, si l'on peut dire, encore fantaisistes sans doute, nous le savons aujourd'hui, mais qui paraissaient vraisemblables √† des navigateurs de l'√©poque (Centenaire de l'Histoire du Canada de Fran√ßois-Xavier Garneau: Deuxi√®me semaine d'histoire √† l'Universit√© de Montr√©al, Soci√©t√© historique de Montr√©al, 1946 - books.google.fr).

 

Moins digne de foi nous semble la l√©gende que recueille Martin Behaim sur son fameux Globe Terrestre (en 1492 √† Nuremberg) et qui rapporte qu'en l'an 734, ¬ę quand toute l'Espagne √©tait aux mains des h√©r√©tiques d'Afrique, l'√ģle d√©crite (Insula Antilia, d√©nomm√©e Septe Citades) fut habit√©e par un archev√™que de Porto-Portugar, avec sept autres √©v√™ques et d'autres chr√©tiens, hommes et femmes, qui avaient fui d'Espagne avec leur b√©tail et tous leurs biens (Jacques de Mahieu, Le grand voyage du Dieu-Soleil, 1971 - books.google.fr).

 

Pour "haut lieu de l'air", dans Juvénal, Satire VI, "summus vertitur aer" est l'expression emphatique du banal mal de mer; sans doute parodie virgilienne; cf. par ex. Aen., II, 250: uertitur... caelum (Juvénal, Extraits des Satires, présenté par Joseph Hellegouarc'h, 1967 - books.google.fr).

 

Et d'ailleurs chez Cic√©ron, de Officiis libri III,37 : aliquid e medio pellere ; de Oratore libri III, 177 : aliquid e medio tollere ; in C. Verrem actio secunda orationes II, 175 : de medio removere ; Pro Sex. Roscio Amerino : hominem de medio tollere, pour chasser, bannir, √©carter faire dispara√ģtre. On aurait "de/e medio jacere".

 

Summus aer est proximus caelo.

 

La femme d'Alexandre le Grand, post√©e sur la tour de Pharos, et la reine M√©rida, demeurant √† M√©rida en Espagne, correspondaient ensemble √† l'aide de miroirs, o√Ļ elles se voyaient mutuellement. Ces deux reines avaient sans doute li√© connaissance lors du fameux voyage d'Alexandre aux √ģles Fortun√©es. C'est le g√©ographe arabe Edrisi qui nous raconte ces belles choses le plus s√©rieusement du monde (G√©ographie d'√Čdrisi, trad. fr. de M. Jaubert, t. Il, p. 25) (Thomas Henri Martin, Examen d'un m√©moire posthume de M. Letronne, 1854 - books.google.fr).

 

Edrisi est un g√©ographe arabe n√© vers 1099, √† Ceuta, √©tait issu de la famille des √ädrisites. Chass√© des domaines qu'il poss√©dait en Afrique, il voyagea beaucoup, puis se fixa en Sicile, o√Ļ le roi Roger II lui fit le meilleur accueil. Edrisi v√©cut √† la cour de ce prince et ex√©cuta pour lui, vers 1153, un globe ou plut√īt un planisph√®re terrestre en argent du poids de 400 livres, sur lequel il avait fait graver tout ce qu'on savait alors de g√©ographie : il fit pour l'expliquer un trait√© de g√©ographie fort complet pour l'√©poque et qui a longtemps servi de base aux √©tudes g√©ographiques. On n'en poss√©dait qu'un abr√©g√©, publi√© pour la 1re fois en arabe √† Rome en 1592, et trad. en latin sous le titre de Geographia Nubiensis, par G. Sionite, Paris, 1619 (Dictionnaire universel d‚Äôhistoire et de g√©ographie Bouillet Chassang/Lettre E, 1878 - fr.wikisource.org).

 

Lieu commun : l'amnistie

 

"jet√© du milieu" peut renvoyer √† une citation latine "ea (verba) cum jacentia sustulimus e medio" de Cic√©ron (De Oratore Libri III) : quand ces mots qui s'offrent √† tous, nous les avons pris du domaine commun (Gaffiot). M√™me si le verbe en question est "jaceo" (√™tre couch√©) plut√īt que "jacio" (jeter), verbes apparent√©s √©tymologiquement.

 

Ceuta est encore sous la dépendance de l'Empire de Byzance lorsque se produit la première invasion musulmane d'Ok'ba. Le comte Julien, qui était gouverneur de Ceuta pour Constantin IV, se porte à la rencontre du général arabe avec des présents magnifiques, dit El-Bekri, et il obtient non seulement une amnistie, mais sa confirmation dans le gouvernement qu'il exerçait. J'ai dit ailleurs avec quelle habileté le rusé byzantin se débarrassa de l'inquiétant chef musulman en l'envoyant convertir au Mahométisme les populations méridionales du Mag'rib-el-Ak'ça (Auguste Mouliéras, Le Maroc inconnu, Tome II, 1899 - books.google.fr).

 

En rhétorique, les lieux communs, ou topoi en grec, sont un fond commun d'idées à la disposition de tous, et dont la valeur persuasive est traditionnellement reconnue parce qu'elles font partie des idées couramment admises par l'auditoire et peuvent ainsi renforcer son adhésion (fr.wikipedia.org - Lieu commun).

 

Qu'un grand lieu commun "suscite une grande √©motion - le grand pathos du movere -, le De Oratore nous l'a assez montr√©, et le Cinna de Corneille suffirait √† nous le rappeler : √©motion politique. Que d'autre part la cl√©mence soit le moyen d'y parvenir, voil√† qui n'est pas non plus une surprise. Mon propos √©tait simplement de montrer que la cl√©mence suscite aussi le pathos : ce n'est pas la seule douceur de l'√®thos, qui aujourd'hui semble tomber dans le douce√Ętre de la morale priv√©e. Pour notre propos, c'est donc √† point nomm√© que M√©lanchthon introduit ici l'allusion √† Thrasybule et √† son amnistie : (Pro Marcello, 9)... √† entendre rapporter ou √† lire (un acte de cl√©mence), l'enthousiasme nous enflamme, studio incendimur, que ce soit un fait r√©el ou une fiction, jusqu'√† nous faire aimer souvent des √™tres que nous n'avons jamais vus. Dans une de ses paraphrases du Pro Marcello, M√©lanchthon appelle pr√©cis√©ment ce passage un "pathos" : Pathos. Et en effet, si m√™me ces exemples de mod√©ration nous plaisent, delectent, dans les fictions, ou si nous aimons pour leur bont√© ceux que nous n'avons jamais vus, tel Thrasybule √©pargnant ses concitoyens : combien plus nous t'aimerons, toi qui es parmi nous et dont la vertu est au centre de tous les regards, tant nous te voyons pardonner aux inimiti√©s priv√©es contre l'Etat, √©pargner tes adversaires, rappeler des citoyens √©minents, pacifier la terre enti√®re, et dans l'Etat restaurer et la dignit√© de tous les grands corps politiques et la libert√©. [...]

 

Qu'a donc fait Thrasybule de si pathétiquement, de si violemment émouvant ? Mélanchthon lui-même donne la réponse, mais dans son Philosophiae moralis Epitome : A Athènes après la victoire de Thrasybule [sous le gouvernement oligarchique des Trente, en 403], les citoyens injustement chassés auraient pu en toute légalité, summo jure, reprendre possession de leurs biens, et tuer ceux qui les en avaient spoliés. Pourtant Thrasybule préféra l'équité aux rigueurs du droit, et il décréta une amnistia, c'est-à-dire l'oubli des injustices commises, (sanxit amnèstian, id est, oblivionem injuriarunt) afin d'épargner les vaincus : pour assurer la paix, on ne reviendrait pas sur les changements de propriété, de peur de déclencher de nouvelles guerres. Cette modération fut si profitable à la cité, qu'elle mit fin aux guerres civiles entre Athéniens. [...]

 

La dimension politique de pareille amnistie est √©vidente. Son but est de refonder l'Etat. La restauration de Louis XVIII ne revient pas sur les acquis de la R√©volution, et instaure par l√†-m√™me la Concorde, concordia qui n'est pas, on s'en doute, un unanimisme doucereux, mais l'Harmonie myst√©rieuse et fragile des contraires. Comme le dit le dernier vers de Cinna : Auguste a tout appris, et veut tout oublier. Si l"'oubli des injures" est bonitas ou lenitas, cette douceur ne signifie pas mollesse, et cette bont√©, aveuglement na√Įf. L'amnistie n'est pas l'amn√©sie, m√™me si les deux mots parlent d'absence de m√©moire" (Francis Goyet, Le sublime du "lieu commun": l'invention rh√©torique dans l'Antiquit√© et √† la Renaissance, 1996 - books.google.fr, Philipp Melanchthon, Loci communes theologici, 1536 - books.google.fr).

 

Rabelais est opposé en principe à toute espèce de conquête; mais si, par suite de circonstances exceptionnelles, un pays est conquis, comment faut-il le traiter ? [...] Rabelais cite beaucoup d'exemples à l'appui de son opinion ; le plus remarquable et le plus juste est celui qui suivit le renversement des trente tyrans à Athènes par Thrasybule et ses amis. Autant le gouvernement aristocratique des Trente avait été injuste, cruel et implacable, autant les démocrates triomphants avec Thrasybule furent indulgents et généreux ;toute réaction fut défendue, et l'oubli, ordonné par une loi. Celui qui agit autrement s'expose non-seulement à perdre ce qu'il a acquis, mais à faire croire à tous qu'il a acquis ce qu'il possède sans droit et injustement. Celui qui est fort de son droit est indulgent. Quant aux biens injustement obtenus, vous savez ce que dit le proverbe : De bien mal acquis, le tiers hoir ne jouira (Rabelais et son oeuvre par Jean Fleury, Tome I, 1876 - books.google.fr).

 

Ainsi feut empereur de l'univers Alexandre Macedon; ainsi feut par Hercules tout le continent possedé, les humains soullageant des monstres, oppressions, exactions et tyrannies, en bon traictement les gouvernant, en aequité et justice les maintenant, en benigne police et loix convenentes à l'assiette des contrées les instituant, suppliant à ce que deffailloit, ce que abondoit avalluant, et pardonnant tout le passé, avecques oubliance sempiternelle de toutes les offenses précedentes, comme estoit la Amnestie des Atheniens, lors que feurent par la prouesse et industrie de Thrasibulus les tyrans exterminez, depuys en Rome exposée par Ciceron, et renouvellée soubs l'empereur Aurelian (Pantagruel, Livre III, Chapitre I) (Les cinq livres de François Rabelais, Tome 3, 1876 - books.google.fr).

 

La source probable de Rabelais est ici encore Erasme, Adages, II, 1, 94 : Ne malorum memineris [Ne te souviens pas des offenses,], qui rapporte √† la fois la cl√©mence de Thrasybule et la mention qu'en fit Cic√©ron dans un de ses discours. Amnestie est un n√©olog√ģsme. Le mot ne passa dans la langue qu'au XVIIe s. et avec la forme amnistie. A la fin du XVIe si√®cle, Guillaume du Vair, citant la loi de Thrasybule l'appelle la loy d'oubliance, l'oubliance perp√©tuelle (Pantagruel, Tome 5 des Oeuvres de Fran√ßois Rabelais, pr√©sent√© par Abel Lefranc, 1931 - books.google.fr).

 

"Lieu de l'air" : Platon et Eulalie ?

 

Les √©mirs et califes animent une remarquable vie culturelle, qu'imitent tous les Walis de S√©ville, de Merida, de Tol√®de, ou de Valence, ou de Grenade... Abd er-Rahman Ier √©tait sans doute trop pr√©occup√© de vie militaire pour passer son temps √† autre chose. Mais au IXe si√®cle, une belle vie culturelle est anim√©e par Abd er-Rahman II 822-852 ; de m√™me encore au Xe si√®cle le temps des grands califes Abd er-Rahman III 912-961, calife en 929 et Al-Hakem II 961-976. Abd er-Rahman II a voulu orientaliser les mŇďurs de ses Andalous, jusque-l√† stricts Syriens ou Maghr√©bins de style de vie. Il a fait venir de Bagdad des po√®tes fameux, Al-Gazel, et Ziriab qui a appris le maniement du luth √† cinq cordes (al-laud), a tenu √† Cordoue un institut de beaut√©, et a propag√© la po√©sie chant√©e ¬ęandalouse¬Ľ avec ses rythmes et ses rimes, le muwashah et le zadjal. Abd er-Rahman II, ses successeurs du Xe si√®cle, et les Walis des provinces, r√©unissent de grandes biblioth√®ques, d√©sormais conservatoires de manuscrits antiques gr√©co-latins, de Platon et d'Aristote, d'Euclide, de Ptol√©m√©e, d'Hippocrate, de Galien, qu'ils envoient chercher √† Alexandrie, Bagdad, ou √† Byzance, et qu'ils transcrivent du grec √† l'arabe (B√©atrice Leroy, Le Monde m√©diterran√©en du VIIe au XIIIe si√®cle, 2000 - books.google.fr).

 

Saint Augustin discute des Platoniques estimant que le corps terrestre ne peut être au ciel :

 

Finalement si l'ordre des Elemens est tellement disposé, que selon Platon [Timée], les deux extremes, c'est à dire, le feu & la terre se joignent aux deux du millieu, c'est à sçauoir l'air & l'eau, & l'air tient le plus haut lieu du Ciel, & elle tient le lieu du plus bas,comme si c'estoit le fondement du monde, & pour ceste cause la terre ne peult estre au ciel, pourquoy est-ce que le feu mesmes est enterré ? Car selon c'este raison ces deux elemens, la terre & le feu, deuoient estre tellement en leurs lieux propres,le bas & le haut, qu'ainsi qu'ils ne veullent pas que cela soit au plus haut qui est du plus bas, aussi ce qui est du plus haut ne pourroit estre au bas. Ainsi donques qu'ils pensent que nulle parcelle de la terre ou est ou sera au ciel, aussi ne devions nous veoir aucune parcelle du feu en terre (La Cité de Dieu, Livre XXII, Chapitre XI) (Saint Augustin De la Cité de Dieu, traduit par Francois de Belle-Forest, chez Nicolas Chesneau, rue S. Jaques, à l'enseigne de l'escu de Froben, & du Chesne verd, 1570 - books.google.fr).

 

Le Critias aborde encore ce sujet :

 

Le monde est un composé de feu, d'eau, d'air et de terre. De feu d'abord pour être visible, puis de terre pour être solide, d'eau et d'air enfin pour être bien proporonné. Car la nature des corps solides est faite d'une proporon de deux principes moyens qui en se combinant forment un corps unique, et de tous les principes, pour que ce corps soit achevé et impérissable (Platon, Critias ou l’Atlantide: Nouvelle édition augmentée, 2014 - books.google.fr).

 

Le mythe des sept cités d'or de Cibola est à chercher à Mérida, avec l'archevêque et les évêques de la région d'Estrémadure ou avec le gouverneur Sacaru. Ce mythe rejoint celui de l'Atlantide développé par Platon dans le Timée et dans le Critias (Dominique Lanni, Atlas des contrées rêvées, 2015 - books.google.fr).

 

Dans sa description du martyre d'Eulalie, Prudence d√©crit l'envol d'une colombe depuis la bouche de la martyre, pour d√©signer l'√Ęme (Prud. Perist. III, 161-165) [Cantil√®ne : Quelle d√Ķ raneiet chi maent sus en ciel : Qui veulent qu'elle renie Dieu qui demeure haut en ciel !]. On peut √©galement penser √† un psaume de David o√Ļ le po√®te exprime son souhait de devenir colombe pour rejoindre les hauteurs du Ciel. L'image de la colombe √©tait si famili√®re au Moyen √āge que nous la retrouvons, par exemple, au d√©but du XIIe si√®cle dans la Vision d'Alberic o√Ļ un enfant, le fils d'un noble chevalier, tomb√© gravement malade et immobile comme mort, est emmen√© jusqu'au Ciel par une colombe. L'oiseau mit son bec dans la bouche de l'enfant, puis le souleva de terre. Deux anges et saint Pierre apparaissent alors √† Alb√©ric, puis l'emm√®nent traverser l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis [cf. Dante] [...] Gr√©goire de Tours d√©crivant l'√Ęme d'Eulalie sous la forme d'une colombe, Liber Primus de gloria beatorum martyrum 91 (Albertino Mussato, Ec√©rinide ; Ep√ģtres m√©triques sur la po√©sie ; Songe, traduit par Jean-Fr√©d√©ric Chevalier, 2000 - books.google.fr, Friedrich Alexander Theodor Kreyssig, Geschichte der franz√∂sischen nationallitteratur von ihren anf√§ngen bis auf die neueste zeit, Tome 1, 1889 - books.google.fr).

 

C'est une tradition plus ancienne que le christianisme m√™me que celle qui donne aux √Ęmes des ailes, symbole de spiritualit√©, de puret√© et d'innocence. On conna√ģt l'admirable doctrine de Platon dans le Ph√®dre : les ailes sont arrach√©es aux √Ęmes qui se sont souill√©es pendant leur passage dans le corps, mais elles les retrouvent lorsque, purifi√©es par l'expiation, elles sont admises √† la contemplation du vrai beau. Cette all√©gorie avait un sens si √©lev√© et si conforme aux enseignements de l'Evangile, qu'elle devait √™tre adopt√©e par l'art chr√©tien (Fortune Magne, Abbaye royale de St. Vincent √† Senlis: histoire et description, 1836 - books.google.fr).

 

Ph√®dre traite de la beaut√© et de l'amour, ainsi que des incarnations de l'√Ęme humaine. Quant √† la chute finale des Atlantes, elle n'est pas sans √©voquer la chute des √Ęmes dans le Ph√®dre (248a-b) : seule est sauve l'√Ęme qui a vu le divin.

 

La th√©orie de Platon sur les id√©es place le ressouvenir de l'√™tre en soi au centre de la connaissance humaine. Un √™tre en soi pareil est dans la litt√©rature m√©di√©vale la passion du Christ, et le ressouvenir est l'"imitation". Plus tard les saints jouent ce r√īle (Alexius). On peut suivre la ligne de direction au Nord par la religiosit√© orthodoxe de la S√©quence de Ste-Eulalie, par la Passion et par la L√©gende de Leodgarius, et au Sud par l'esprit payen proche de l'h√©r√©sie des fragments de Bo√©thius et par la L√©gende de Sancta Fides jusqu'√† l'√©pop√©e h√©ro√Įque fran√ßaise et √† la po√©sie des troubadour. La premi√®re grande synth√®se de ces deux id√©ologies est la Chanson de Roland. Ganelon repr√©sente la nostalgie de l'antique, Roland par contre l'esprit asc√©tique du christianisme (M. Clauser, sur Les d√©buts de la litt√©rature fran√ßaise (A francia irodalom kezdetei) de J. Gy√īri) (Revue des revues litteraires et scientifiques hongroises, 1937 - books.google.fr).

 

Pour Platon, la philosophie est l'anamn√®se, ou la restauration dialectique de l'√™tre en soi, r√©prim√© par le sensible et, par cons√©quent, perdu de vue dans la vie quotidienne. Le travail dialectique de l'anamn√®se, constitutif de la philosophie, est d√©crit par Platon comme deuxi√®me navigation qui ne se laisse pas aller spontan√©ment aux vents du sensible, mais exige un effort suppl√©mentaire de la dialectique. [...] La premi√®re navigation est la m√©taphore que Platon utilise pour d√©crire la condition naturelle dans laquelle l'homme se comprend illusoirement, i.e. imm√©diatement √† partir du sensible, qui n'est que l'image de l'√™tre v√©ritable (Robert PetkovŇ°ek, Le statut existential du platonisme: Platon dans l'analytique existentiale de Heidegger, 2004 - books.google.fr).

 

La pestilence

 

Concernant la synagogue de la Ghriba √† Djerba, et selon les juifs de l'√ģle, cet √©difice serait construit au temps du roi David, car nous rapporte-t-on "on a trouv√© un jour √† l'endroit dudit √©difice une pierre avec l'inscription suivante : jusqu'√† ce point est venu Jacob Ben Zeruja le g√©n√©ral du roi David". Lorsque le voyageur juif Joseph Benjamin (il a entrepris son voyage en Tunisie au milieu du XIX√® s. √† la recherche des traces des dix tribus isra√©lites r√©parties dans la M√©diterran√©e) voulut la consulter, on lui affirma qu'elle √©tait scell√©e dans un mur √† l'endroit o√Ļ se dresse le sanctuaire contenant l'Arche sainte. - Le m√™me voyageur, inform√© par le Rabbin de la ville de Sfax, voulut consulter une autre inscription grav√©e au dernier √©tage de l'amphith√©√Ętre d'El Djem et indiquant l'arriv√©e du m√™me g√©n√©ral Jacob Ben Zeruja en Tunisie. Apr√®s de grandes peines, il ne put trouver que quelques bribes de lettres en Saphardim (langue plut√īt proche du portugais). Il en conclut qu'elles y avaient √©t√© ins√©r√©es ult√©rieurement. D'autres l√©gendes int√©ressent l'ancienne synagogue juive qui se trouvait dans la " Hara " de Tunis (d√©truite en 1964). Elles sont plut√īt de simples proph√©ties, mais elles d√©notent quand m√™me, toujours dans le m√™me esprit, d'une volont√© chez les juifs de s'attacher au sol tunisien. Autour de la salle de pri√®re (Slat el Achra : la salle des pri√®res des dix) une intervention miraculeuse du proph√®te Elie serait √† l'origine de sa pieuse cons√©cration. Celui-ci aurait pris la place de l'un des rabbins qui avaient l'habitude de se r√©unir pour c√©l√©brer cette pri√®re. L'absence de ce rabbin devait rester aussi myst√©rieuse que l'apparition du proph√®te. Toujours au sein de la m√™me synagogue, on devait conserver dans un placard mur√© une Bible qu'on disait appartenir au c√©l√®bre Rabbin Ben Azra (1092-1167). Il aurait m√™me conclu un pacte avec "L'ouba" (la peste) qui d√©cimait isra√©lites et musulmans. Afin de pr√©server les habitants, il lui a consacr√© cette Bible. Il √©tait alors interdit √† quiconque, fut-il rabbin, d'y porter la main par peur de d√©cha√ģner ce fl√©au (Histoire communautaire: histoire plurielle, la communaut√© juive de Tunisie : actes du colloque de Tunis organis√© les 25-26-27 F√©vrier 1998 √† la Facult√© de la Manouba, 1999 - books.google.fr).

 

Il s’agit du rabbin dont Roussat et Trithème ont repris les théories chornographiques.

 

Les troupes de Frédric Barberousse qui assiègent Rome en 1167 sont décimées par une maladie pestilentielle. En 1168, il y avait à Jérusalem une telle peste, que presque tous les pélerins moururent. Là, Guillaume, comte de Nevers, mourut sans héritier, et eut pour successeur Guy, son frère (Chronique latine de Guillaume de Nangis de 1113 a 1300 avec les continuations de cette chronique de 1300 a 1368, Tome 1, 1843 - books.google.fr).

 

La peste qui d√©cima une bonne partie de l'humanit√© europ√©enne est plut√īt l'√©pid√©mie du XIV√®me si√®cle dite la "Peste noire".

 

La grande peste des XIVe-XVIIIe siècles n'est donc pas une affaire européenne ou méditerranéenne au sens large. Il s'agit bien d'une pandémie mondiale touchant trois continents, l'Asie, l'Afrique du Nord et l'Europe. Il semble même vraisemblable qu'elle sévissait déjà en Inde dès le XIe siècle, et donc probablement dans d'autres régions de l'Asie orientale (peut-être dans le Yunnan dès 1165 (Frédérique Audoin-Rouzeau, Les chemins de la peste: Le rat, la puce et l'homme, 2015 - books.google.fr).

 

Les trois sectes

 

Le rouge symboliserait la lignée du prophète Mohammed, le blanc les Omeyyades de Damas (661 - 750), le noir les Abbassides de Bagdad (750 - 1258), et le blanc les Fatimides du Caire (969 - 1171).

 

La secte "du milieu" devrait être les Fatimides, géographiquement entre l'ouest omeyyade espagnol (première) et l'est abbasside (troisième).

 

Les Abbassides sont la la deuxi√®me dynastie qui r√©gna sur le monde musulman et succ√©da en 750 aux Omeyyades. Ceux-ci se distingu√®rent par leur despotisme et le m√©contentement croissant qu'il engendra les mena √† leur perte. Depuis Damas, leur capitale, ils dirig√®rent l'Empire en se reposant sur les solidarit√©s claniques et tribales arabes. L'appel √† la r√©volte contre les Omeyyades, √† l'initiative des Abbassides en 747, fut lanc√© au nom des Hach√©mites, la Famille du Proph√®te, avec les descendants d'Abou T√Ęlib et d'Al-Abb√Ęs, les oncles paternels de Mahomet, comme des descendants d'Ali. Les Abbassides arboraient le drapeau noir de la famille d'Al-Abb√Ęs et s'enorgueillissaient de leur filiation directe avec le Proph√®te (Pierre-Jean Luizard, Chiites et Sunnites, la grande discorde en 100 questions, 2017 - books.google.fr).

 

L'empire des Omeyyades, bas√© √† Damas, s'√©tend √† la plaine de l'Indus √† la Transoxiane et √† l'Espagne. En 747, les Abbassides de Damas, soulev√©s contre la trop grande centralisation du pouvoir omeyyade, se sont impos√©s. Ils soumettent aussit√īt le bassin m√©diterran√©en, massacrant la famille des Omeyyades, √† la seule exception d'Abd alRahman al-Daklil (√† ne pas confondre avec le chef des arabes √† la bataille de Poitiers de 732). Ce dernier s'installe en Espagne en 755, ralliant les Berb√®res et les Arabes. C'est la fondation de l'√©mirat ind√©pendant de Cordoue (Philippe Valode, Les Grands Coups de bluff de l'Histoire, 2011 - books.google.fr).

 

A partir de 929, Cordoue devient la capitale d'un califat ind√©pendant, apr√®s que l'√©mir Abd al-Rahman III a rompu tout lien avec les Abbassides de Bagdad et s'est lui-m√™me proclam√© calife. Durant les ann√©es 1009 √† 1031, le califat de Cordoue s'effondre et se divise en plus d'une dizaine de petits √Čtats, les ta√Įfas. Cordoue n'est plus que la capitale d'un de ces √Čtats, qui tombe en 1069 aux mains de l'√©mir de S√©ville. Elle est occup√©e ensuite par les Almoravides en 1086, puis par les Almohades en 1149. Cordoue reste sous contr√īle musulman jusqu'en 1236, date de la prise de la ville par Ferdinand III de Castille (fr.wikipedia.org - Cordoue).

 

Ainsi, 750-751 marque bien un tournant dans l'histoire du Moyen Age : tandis qu'en Occident les M√©rovingiens c√®dent la place aux Carolingiens avec P√©pin le Bref, en Orient les Abbassides remplacent les Omeyyades, et la conqu√™te musulmane est bloqu√©e √† Talas (Georges Minois, Histoire du Moyen √āge, 2016 - books.google.fr).

 

√Ä Talas donc, une fois de plus, le sort des armes est favorable √† l'islam. Les troupes chinoises sont √©cras√©es, l'√©tendard du Proph√®te flotte sur Tachkent et le Turkestan passe sous la domination du calife abbasside de Bagdad. Mais la ¬ę victoire de Talas ¬Ľ, qui suit de peu le renversement des Omeyyades et qui se solde par de lourdes pertes pour les forces musulmanes, marque aussi la fin de la progression arabe vers l'Orient. C'est dans ce contexte qu'eut lieu le transfert technologique, sous la forme d'une sorte de prime impr√©vue dans le butin d'une op√©ration militaire r√©ussie : parmi les nombreux soldats chinois faits prisonniers √† Talas par les arm√©es musulmanes se trouvaient plusieurs artisans papetiers engag√©s de force dans les troupes de l'empereur de Chine. Conduits en captivit√© √† Samarcande, sous l'autorit√© de Ziy√Ęd.fiis de C√Ęlih, ils se firent conna√ģtre et propos√®rent de r√©v√©ler le secret de leur art. Magnanimes, les vainqueurs offrirent aux prisonniers la chance de se racheter en exer√ßant leur m√©tier. Les artisans chinois furent charg√©s par les autorit√©s musulmanes de mettre imm√©diatement en Ňďuvre des ateliers de production (Pierre-Marc de Biasi, Karine Douplitzky, La saga du papier, 2002 - books.google.fr).

 

La révolution abbasside a été portée par la "plèbe", un mouvement populaire mécontent des Omeyyades, irrigué par des mystiques professant le "renoncement".

 

L'attitude de retrait est renforc√©e par la vertu sp√©cifique du wara' qui rejoint l'aspect fondamentalement juridique de la morale islamique. La traduction habituelle de ce mot par ¬ę scrupule religieux ¬Ľ occulte le trait profond qui est l'obsession de la souillure, si √©loign√©e qu'en soit la cause. Cela conduit donc au ¬ę renoncement ¬Ľ (zuhd), pratiqu√© surtout par les pr√©dicateurs populaires, les traditionnistes et, bien s√Ľr, les asc√®tes. Bien qu'en marge du monde officiel des hommes de religion, ils r√©cup√©raient √† leur fa√ßon le culte de la Loi. L'histoire a donn√© une tribune aux adeptes du renoncement lors de l'installation de la dynastie umayyade, son √©talage de richesse suscitant ce qu'on a appel√© un ¬ę pi√©tisme oppositionnel ¬Ľ. La r√©volution abbasside a exploit√© celui-ci de sorte que, bien que la dynastie issue d'elle n'ait pas chang√© de fa√ßon d'agir, le pi√©tisme n'a plus √©t√© n√©cessairement une forme d'opposition. [...] Le mot sufi se r√©pand au cours du IIIe/IXe si√®cle pour d√©signer les adeptes d'une vie religieuse ax√©e sur l'exp√©rience √©motionnelle. [...] Le soufisme se distingue en effet du simple renoncement par son caract√®re √©labor√©, d√©bouchant facilement sur une v√©ritable doctrine (Dominique Urvoy, Histoire de la pens√©e arabe et islamique, 2006 - books.google.fr).

 

Vers 880 se d√©veloppe, au sein du Chi'√Įsme dans les villes du Kufa et Bassora, un schisme diff√©rent, le Souffisme (habill√©s de laine ou souf) appel√©s par d√©rision ¬ępauvres d'esprit¬Ľ. Ils v√©n√®rent Ali et se regroupent en Zaou√Įya, (communaut√©s ferm√©es). Ils ont une interpr√©tation all√©gorique du Coran orient√©e vers l'intuition bien plus que vers la raison. Des traces chr√©tiennes, zoroastriennes et hindoues (nirwana) se retrouvent dans leur doctrine et leurs pratiques, les poussant √† des manifestations extr√™mes d'ann√©antissement de la personnalit√© propre dans l'√™tre divin seule r√©alit√©, √† travers des rites r√©p√©titifs et masochistes pouss√©s √† l'extr√™me. Th√©oris√© par Ibn Arabi ¬ę tout √©mane de l'essence divine et y retourne ¬Ľ (Charles Clarac, Fran√ßais, Islam, Europe au XXIe si√®cle, 1999 - books.google.fr).

 

En juin 747, un ancien esclave, agitateur de g√©nie, Abu Muslim, peut-√™tre d'origine turke, n√© vers 727, lan√ßa au Khorassan et, particuli√®rement pr√®s de Merv, √† Mahuwan, un vaste mouvement populaire, connu plus tard sous le nom de ¬ę r√©volution abbasside ¬Ľ. Il rassemblait les mubayyida, paysans, marchands et m√™me esclaves, combattant tous sous des √©tendards noirs, symboles des esp√©rances messianiques, √† fortes connotations chiites, de la r√©volte. Ils s'insurgeaient contre la dynastie omeyyade, en faveur de celle des Abbassides, descendants d'Abbas, oncle paternel du Proph√®te. Ceux-ci avaient envoy√© Ab√Ľ Muslim au Khorassan comme √©missaire et propagandiste. Leur succ√®s vint sans doute, en grande partie, de ce qu'ils proclamaient l'√©galit√©, particuli√®rement en mati√®re fiscale, entre musulmans arabes et non arabes, les maw√Ęli (clients), ainsi qu'une plus grande tol√©rance √† l'√©gard des non-musulmans (Andr√© Kamev, Le Turkm√©nistan, 1980 - books.google.fr).

 

"Dog" et "Doham" sont souvent traduits par Gog et Magog, ce qui peut représenter les Mongols à Bagdad ou les Chinois à Talas.

 

En 1258 les Mongols dirig√©s par Houlagou Khan envahissent et d√©truisent Bagdad en massacrant la population par dizaines de milliers. Le 37e khal√Įfe abbasside Al-Mustassim est parmi les victimes ce qui provoque une profonde √©motion dans l'ensemble du monde musulman. Cet √©v√©nement est per√ßu par les populations comme un sentiment d'√©croulement de l'Islam, d'apocalypse civilisationnel et religieux (Nas E. Boutammina, Les Ennemis de L'Islam - Le Regne Des Antesulmans, 2012 - books.google.fr).

 

Stechades

 

Aux premiers √Ęges du monachisme de nombreux anachor√®tes v√©curent dans ces √ģles, et selon Denis Faucher (Annales proven√ßales 1777-1786), saint Honorat qui fonda en 375 le c√©l√®bre monast√®re de L√©rins serait venu d'abord se recueillir aupr√®s de Caprais, un pieux ermite retir√© dans les Stoechades, v√©ritable berceau du christianisme gaulois. Vers le Ve si√®cle, les moines de L√©rins, fond√®rent une succursale dans l'√ģle du Levant; successivement, d'autres monast√®res s'install√®rent √† Port-Cros et √† Porquerolles. L'√©tablissement de Porquerolles, d√©pendant alors du couvent du Thoronet subit, d√®s 1160, le pillage des Maures d'Afrique. Ce monast√®re fut renvers√© plusieurs fois avant cette date, et aurait √©t√© reconstruit par dom Hilaire au X√®me si√®cle (Bouche, Histoire de Provence). Leurs incursions se renouvelleront d√®s lors sans cesse jusqu'√† la fin du XVIIe si√®cle. Du Xe au XIIIe si√®cle les √ģles furent comprises dans les d√©pendances du fief d'Hy√®res, appartenant √† la maison de Fos; mais Porquerolles, en particulier, √©tait plut√īt la propri√©t√© des Sarrazins qui, √† partir de 1198, y avaient fond√© des colonies r√©guli√®res. Leur occupation dura jusque vers 1505 ; leurs monnaies, trouv√©es en petit nombre, ont pu cependant fixer l'√©poque de leur domination dans l'√ģle. Selon Jean de Nostradamus, Rom√©o de Villeneuve exila √† Porquerolles lei troubadour Rambaud d'Orange, seigneur de Courtezon, pour faire ¬ę p√©nitence de ses effronteries et des lascivit√©s de sa plume ¬Ľ. Le po√®te passionn√© ayant c√©l√©br√© dans ses vers les charmes de Marguerite, fille a√ģn√©e de Raymond-B√©ranger V, comte de Provence, qui devint reine de France en 1234 (Emile Jahandiez, Petite Histoire des √éles d'Hy√®res (des origines √† 1930): Presqu'√ģle de Giens - Porquerolles - Port-Cros - √éle du Levant, 2016 - books.google.fr).

 

"la cité du Soleil de Melite"

 

Les Kerkennah sont un archipel tunisien de la mer M√©diterran√©e situ√© √† 17,9 kilom√®tres au large de Sidi Mansour, dans la p√©riph√©rie nord-est de Sfax. Il est compos√© de deux √ģles principales ‚ÄĒ Gharbi, aussi appel√© Mellita du nom du village qu'elle abrite, et Chergui ou Grande Kerkennah ‚ÄĒ et de douze √ģlots (fr.wikipedia.org - Kerkennah).

 

Mais la r√©volte de Sfax et l'arriv√©e des Almohades en Ifriqiya ont vite raison du royaume normand d'Afrique qui tombe en 1160, entra√ģnant dans sa chute la disparition de la chr√©tient√© africaine (Michel Balard, Les Latins en Orient (XIe-XVe si√®cle), 2015 - books.google.fr).

 

Cette ann√©e 1159 o√Ļ nous voyons se r√©aliser l'unit√© du Maghreb sous une autorit√© unique est une date importante pour la Berb√©rie. C'est la seule fois dans son histoire que l'unit√© g√©ographique qui va du golfe de Gab√®s √† l'Atlantique est devenue une unit√© politique command√©e par des chefs issus du terroir maghr√©bin et non plus par des orientaux. L'empire almohade a form√© un tout homog√®ne de 1160 √† 1212 puis il s'est disloqu√© progressivement jusqu'en 1248. (Robert Cornevin, Marianne Cornevin, Histoire de L'Afrique: Des origines au XVIe si√®cle, Tome I, 1962 - books.google.fr).

 

Fulgence de Ruspe (Thelepte, 462 ou 467-1er janvier 527 ou 533) fut √©v√™que de la ville de Ruspe, province romaine d'Afrique, aujourd'hui Henchir-Sbia en Tunisie. En Byzac√®ne, il a √©t√© canonis√© comme saint. Plus tard, Fulgence se retire dans un monast√®re √† l'√ģle de Circinia (Kerkennah). Il est cependant rappel√© √† Ruspe, et y demeure jusqu'√† sa mort le 1er janvier 533 (fr.wikipedia.org - Fulgence de Ruspe).

 

Illustration d'un monde inachev√© dans la vision de l'univers des Sto√Įciens, l'espace des Syrtes est per√ßu chez Lucain par exemple, comme une fronti√®re incertaine entre le domaine maritime et le domaine terrestre. Syrtes vel primant mundo nalura figurant cum daret, in dubio pelagi terraeque reliquit. "Les Syrtes, alors que la nature donnait au monde sa premi√®re forme, semblent avoir √©t√© laiss√©es par elle ind√©cises entre la terre et la mer." Lieux de tous les √©chouages, les Syrtes libyques finissent m√™me en m√©taphore pour marquer, sous la plume √©difiante de saint J√©r√īme, √† quel enlisement nous entra√ģnent nos vices : Libycis uitiorum Syrtibus. Mais l'exemple de Fulgence de Ruspe, retir√© dans un monast√®re dont les traces ont √©t√© reconnues sur un √ģlot du banc des Kneiss, montre que la Syrte peut √™tre aussi, pour qui s'est d√©gag√© de la lise du p√©ch√©, un lieu d'asc√®se et de m√©ditation (Pol Trousset, La vie littorale et les ports dans la Petite Syrte √† l'√©poque romaine, Histoire et arch√©ologie de l'Afrique du Nord: spectacles, vie portuaire, religions : actes du Ve Colloque international r√©uni dans le cadre du 115e Congr√®s national des Soci√©t√©s savantes (Avignon, 9-13 avril 1990), 1992 - books.google.fr).

 

Il suffit de citer ici l'interlocuteur sto√Įcien du De Natura deorum de Cic√©ron (II, 80) : Postremo cum satis docuerimus hos esse deos, quorum insignem uim et inlustrem faciem uideremus, solem dico lunam et uagas stellas et inerrantes et caelum et mundum ipsum et earum rerum uim quae inessent in omni mundo cum magno usu et commoditate generis humani. Dans ce passage, Lucilius Balbus cite le soleil en t√™te de la liste des dei : il faut se souvenir √† ce propos du fait que Cl√©anthe faisait du soleil le si√®ge de l'hegemonikon du cosmos, la raison du monde (ap. Arius Didyme, Epit., 29, 7 = Dox. gr. 465, 5, S.V.F., I, 499; Aetius, Planta, II, 4, 16 = Dox. gr. 332, 23), non sans faire intervenir l'identification d'Apollon et d'H√©lios, consid√©rant que le soleil est le plectre avec lequel Apollon ram√®ne le monde √† l'harmonie (ap. Cl√©ment d'Alexandrie, Strom., V, 8, 49 = S. V.F. I, 502) (Gilles Sauron, Qvis devm ? 1994 - books.google.fr).

 

Selon la tradition, la ville de Lixus sur la c√īte occidentale du Maroc, occup√©e un temps par les Almohades, aurait √©t√© fond√© par des navigateurs tyriens vers 1100 av. J.-C, aux confins occidentaux du monde, l√† o√Ļ le soleil se couche. Durant l'√©poque punique, elle se pr√©valut du titre de Makom Shemesh, ou de Cit√© de Shamash (du Soleil) sur certaines monnaies √† l√©gende punique : Makom Shemesh peut signifier autant ¬ę la ville du soleil ¬Ľ que le ¬ę temple du soleil ¬Ľ. L'ancienne ville de Lixus se nommait Tchemich avant l'arriv√©e des Arabes. Selon Pline l'Ancien, Hercule aurait vol√© ici les pommes d'or du jardin des Hesp√©rides, le onzi√®me de ses 12 travaux. Faut-il ajouter que le disque solaire occupe une place importante dans l'iconographie religieuse de Carthage ?

 

Mais Sfax fut prise auparavant par les Normands en 1148 (voir "Jovialistes et Achem").

 

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