Corbeil

Corbeil

 

VII, 35

 

2024-2025

 

La grande Pesche viendra plaindre, plorer

D'avoir esleu : trompés seront en l'âge :

Guiere avec eux ne voudra demourer,

Deceu sera par ceux de son langage.

 

Pologne

 

"pesche" du grec pessikos : qui a la passion du jeu (Anatole Le Pelletier, Les oracles de Michel de Nostredame, Tome 1, 1867 - books.google.fr).

 

Le Pelletier interprète ce quatrain comme l’aventure polonaise du roi Henri III, à la suite de Chavigny, qui lit cependant "poche" à la place de "pesche". (Jean Aimé de Chavigny, De l'advenement a la couronne de France, de tres-illustre et tres-genereux prince Henry de Bourbon, Roy de Navarre, Petri Roussin, 1594 - books.google.fr).

 

Mais on restera sur la pêche (pesche au XIIème siècle du pluriel neutre "persica" passé au féminin, de "persicum" , de Perse : Dictionnaire étymologique Larousse, 1969). De ce fait étymologique on pourrait avoir un lien avec l’Iran (cf. quatrain VI, 65)

 

Pêche de Corbeil

 

La Framboisière, médecin de Henri IV et de Louis XIII, écrivait en 1614 que la meilleure pêche était celle de Corbeil. Corbeil avait cette réputation depuis longtemps, puisque Rabelais, dans son Pantagruel, L. 4, Ch. 59, met les pêches de Corbeil parmi les choses que sacrifient les gastrolâtres à leur Dieu ventrepotent, et que Papire Masson dans sa description des fleuves, en parlant de Corbeil, rapporte comme un dicton populaire : fruict de Corbeil, belle depesche (M. Thiérion, Mémoires de la Société d'agriculture, des sciences, arts et belles-lettres du département de l'Aube, N° 83, 1842 - books.google.fr).

 

Le marchand de pêches joue sur les homonymies du fruit : Pesche de Corbeil, la pesche ! / Qui en prend une, l'on pesche ! / Encore pesche il mieux Celuy qui en pesche deux, citation tirée de la première édition du texte : Les Cri[sic]de Paris /tous nouveaux, /et sont en nombres cent et sept, /tous y sont vieux et nouveaux, / par dictez et motz nouveaux, /second l'ordre de l'alphabet, Paris, 1545 (BnF, Rés., YE-1607), de Truquet (Laurent Vissière, Des cris pour rire ? La dérision au Moyen Age, 2007 - books.google.fr).

 

Les pesches de Corbeil du Livre IV du Pantagruel

 

Les épisodes de Quaresmeprenant ou de messere Gaster au Quart Livre illustrent la forte présence de cet élément dans la deuxième phase de la création rabelaisienne, même si l'analyse de leur intentionnalité pose des problèmes considérables. Pour l'instant il suffira de mentionner la liste de plus de 200 aliments et boissons que les gastrolâtres sacrifient à leur «Dieu Ventripotent», messere Gaster (QL LIX- LX), pour l'apaiser puisqu'«en sa rage il mange tous bestes et gens» (LVII, 673). La description de cet estomac-tyran, soutenue par une érudition classique qui ancre le monstrueux troublant dans la structure dialogique du texte, illustre davantage le rôle de plus en plus inquiétant des monstres grotesques du Quart Livre [...]. En dépit de ce portrait menaçant, il ne faut pas oublier les nuances essentielles qu'apporte le jugement de Pantagruel, qui «détesta les Engastrimythes et les Gastrolâtres» (LVIII), courtisans du «Dieu Ventripotent», sur lequel la critique semble se concentrer de façon bien plus univoque que sur le « premier maistre es ars du monde». Ceci renforce le statut ambivalent de Gaster (Bernd Renner, Difficile est saturam non scribere: l'herméneutique de la satire rabelaisienne, Numéro 427, 2007 - books.google.fr).

 

Où est l'idée, où est la chair, dans les descriptions de Messere Gaster ou celles de Quaresmeprenant ? Regardez Quaresmeprenant : il a, nous dit Rabelais, l'apparence de l'esprit le plus pur, «foisonnant en pardons, indulgences & stations, homme de bien, bon catholique & de grande dévotion. Il pleure les trois parts du jour. Jamais ne se trouve aux noces. . . ». Mais ce qu'il est en réalité, c'est un monstre de matérialité, dont tous les organes & toutes les facultés de l'âme sont des choses : des pages & des pages d'anatomie contre nature, une liste dont la sécheresse finit par lasser, — la tête comme un alambic, l'entendement comme un bréviaire, la raison comme un tabouret... Voyez Messere Gaster : en apparence, c'est «une effigie monstrueuse, ayant les œils plus grands que le ventre, & la tête plus grosse que tout le reste du corps, avec amples, larges & horrifiques mâchoires bien endentelées ... ». (François Rabelais, Pantagruel. Pantagruéline prognostication. Almanach pour l'an 1533. Oeuvres diverses et lettres, présenté par Marcel Guilbaud, 1957 - books.google.fr).

 

Il appelle Gaster «le noble maistre des ars » (LXI, 1. 2), mais méfions-nous, il l'appelle aussi: « messere Gaster» (LVII, titre et 1. 30), or, il n'emploie l'italianisme messere que pour les Italiens, ce qui est normal (cf. livre IV, Prot., 1. 374, éd. Lefranc), mais toujours ironiquement (livre II, XXIV, n. 22, livre, IV, LXVII, 1. 39), pour Lucifer, (livre III, XXII, 1. 23) 5, pour Coqüage (livre III, XXXIII, 1. 39) et, tout particulièrement, pour Priapus (livre IV, Prol., 1. 176 et n. 141, éd. Lefranc) (Études rabelaisiennes, Volume 1, 1956 - books.google.fr).

 

Ce besoin premier, voire tyrannique, de manger est à l'image du "messere Gaster" de Rabelais, qui "ne parle que par signes. Mais à ces signes tout le monde obeist plus soubdain que aux edictz des Praeteurs et mandemens des Roys"." Messere Gaster, qui produit des signes si impérieux, exerce un véritable Magister Artium. [...]. Par cette élection de Gaster, Rabelais tournait en dérision la théorie néoplatonicienne de Marsile Ficin qui faisait de l'amour la force motrice de toute création (Restaurant Spoerri: maison fondée en 1963 : 1, Place de la Concorde, Paris 75008, 2002 - books.google.fr).

 

L'« argument » lui vient ici de Perse, Chol., 10 : « Magister artis ingenique largitor, venter », appelé le Satyricque. Notons que la pêche est malum persica. Retrouve-t-on la Perse incidemment ?

 

Les "pesches de Corbeil" ne font pas partie du menu des jours maigres (Rabelais Quart Livre, De la ridicule statue appellée Manduce: & comment, & quelles choses sacrifient les Gastrolatres à leur Dieu Ventripotent. Chapitre LIX - le-miroir-alchimique.blogspot.fr).

 

Ainsi ne font les Genevois [les habitants de Genes] quand, au matin, avoir dedans, leurs escritoires et cabinetz discouru, propensé et resolu de qui et dequelz, celuy jour, ilz pourront tirer denares et qui, par leur astuce, sera beliné, corbiné, trompé et affiné; ilz sortent en place, et, s'entresaluant, disent: Sanita et guadain, messer. Ilz ne se contentent de santé, d'abondant ilz souhaitent gaing, voire les escuz de Gadaigne (Prologue au Quart Livre).

 

"corbiné" [cf. Corbeil] de cor binum : coeur double (Oeuvres de Rabelais, Tome 2, Burgaud des Marets, E.J.B. Rathery, 1858 - books.google.fr).

 

Le platonisme

 

Dans le courant de l'année 1210, un concile provincial assemblé dans la ville de Paris, sous la présidence de Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, défend de lire désormais en public les livres d'Aristote sur la philosophie naturelle, et treize clercs, curés, simples prêtres, diacres, sous-diacres, accusés d'avoir puisé dans ces livres le venin d'une abominable hérésie, sont dégradés dans un champ désert, sous les murs de la ville, pour être ensuite envoyés dans la prison de l'évêque, c'est-à-dire dans une prison perpétuelle, ou bien livrés au bras séculier, c'est-à-dire au bûcher. [...] Vers le milieu du XIIe siècle, après la condamnation d'Abélard, on n'ose plus lire les écrits d'Aristote traduits, interprétés par Boèce; on ne veut plus se faire initier à la science des choses que par le Timée de Platon, commenté par Chalcidius.

 

En 1366 , deux cardinaux, deux légats d'Urbain V décrètent qu'avant de postuler le plus humble des grades en celte université fameuse, modèle de toutes les autres, on prouvera qu'on a pour le moins entendu lire et commenter les diverses parties de la Logique; une autre décision des mêmes légats, de plus grave conséquence, porte qu'on ne sera pas admis aux examens de la licence sans avoir étudié la Physique et la Métaphysique x. Dès lors on n'enseigne plus rien que d'après Aristote, ou, pour mieux dire, il est le pédagogue universel.

 

Quand le moyen âge finit, quand commence l'ère moderne, partout ailleurs qu'en France on divinise Platon. Or, quelle triste fin eut ici, dans le même temps, l'entreprise de l'ingénieux et docte Ramus ! Un édit du roi François Ier (car, avec l'assentiment de l'Église, les rois rendaient alors des arrêts dogmatiques), un édit sollicité non-seulement par des philosophes, mais encore par des théologiens et des légistes, condamne, supprime les écrits de Ramus comme injurieux envers la mémoire d'Aristote, et défend au séditieux sectateur de Platon de jamais reparaître dans une chaire pnblique. On demandait un châtiment plus sévère; on voulait, au rapport d'Omer Talon, relever le bûcher de l'année 1210 pour venger l'honneur de la philosophie et, disait-on, « la liberté de l'esprit humain. » Si le roi refusa de condescendre à cette fureur de vengeance, Ramus expira bientôt sous le poignard d'un assassin (Jean-Barthélémy Hauréau, Grégoire IX et la philosophie d'Aristote. In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 16e année, 1872 - www.persee.fr).

 

Dans le Quart Livre, les Papimanes battent les enfants, et Platon, deux chapitre avant qu'apparaisse Gaster, enseigne aux enfants.

 

Deduautaige, Antiphanes disoyt la doctrine de Platon es parolles estre semblable, lesquelles, en quelque contree bu temps du fort hyuer, lors que sont proferees, gelent et glassent a la froideur de l’aer, et ne sont ouyes. Sembleblement ce que Pluton enseigne es ieunes enfans, a peine estre d’iceulx entendu, lors qu’estoyent vieulx deuenuz. Ores serait au philosopher et rechercher si forte fortune iey seroyt l’endroict onquel telles parolles dogeleut. Nous serions bien esbahyz si e’estoyent les teste et lyre d’Orpheus. Car, apres que les femmes Threisses eurent Orpheus miz en pieces. elles iectarent sa teste et sa lyre dedans le fleuue Hebrus. Icelles par ce fleuue descendirent en la mer Ponticque, iusques en l’isle de Lesbos, tousiours ensemble sus mer naigeanlts. Et de la teste continuellement sortoit ung chant lugubre, comme lamentant la mort d'Orpheus: la lyre, a l’impulsion des vens montent les chordes, accordoit harmonieusement anecques le chant. Reguardons si les voyrons cy autour (Livre IV, chap. 55) (Oeuvre de Rabelais, 1820 - books.google.fr).

 

En faisant du ventre le premier maître ès arts de ce monde, Rabelais s'oppose ouvertement à Marsile Ficin qui, dans son Commentaire du Banquet de Platon, déclarait que l'Amour était le maître et guide de tous les arts. L'antithèse est trop flagrante pour ne pas être délibérée. Rabelais se situe ainsi en réaction contre le néo-platonisme, qui méprise le corps. Cependant, messire Gaster, l'Estomac mais aussi la Matière, recèle sa propre ambiguïté. Principe bienfaisant, il invente toutes choses. Il est à l'origine de tous les arts, de tous les métiers, de toutes les machines, car la satisfaction de ce besoin alimentaire qu'est la faim constitue l'infrastructure dont dépend tout le reste et sur laquelle tout s'édifie: la société, les créations intellectuelles, les aspirations spirituelles. Mais, principe malfaisant et destructeur, il est également le ventre qu'adorent et que déifient les Gastrolâtres. Deux chapitres décrivent le rituel propitiatoire auquel ceux-ci se livrent. Ils fournissent l'occasion d'une extraordinaire profusion gastronomique. Les jours gras, les Gastrolâtres sacrifient à leur dieu toutes sortes de pain, de viande, de soupe, de charcuterie, de volaille et de gibier, de légumes et de desserts dont pas moins de soixante-dix-huit sortes de confitures. Lesjours maigres, ils lui offrent des hors-d'œuvre, des salades et quatre-vingt-douze espèces de poissons que Rabelais énumère. Il n'oublie rien. Or, malgré cette abondance sacrificielle, Gaster ne se prend pas pour un dieu. Rabelais condamne ainsi les excès des  Gastrolâtres mais le ventre demeure pour lui une réalité digne d'être honorée. Comme on le voit, la composition du Quart Livre répond à une structure antithétique. Dans cette optique, l'île de Quaresmeprenant (l'expression signifie en moyen français «jeûner», «faire carême») se révèle l'une des îles les plus extraordinaires pour son incomparable satire de l'ascétisme catholique. Une satire du jeûne et de l'abstinence, du fanatisme catholique. Quaresmeprenant, qui loge en l'île de Tapinois, incarne le refus même de la vie (André Belleau, Notre Rabelais, 1990 - books.google.fr).

 

Pierre de Corbeil

 

Pierre de Corbeil, né à Corbeil vers 1150 et mort le 3 juin 1222 (ou 1221), est un prélat français du XIIe siècle et du début du XIIIe siècle, et l'un des plus célèbres professeurs de théologie de son temps. En 1098, Pierre est chanoine à Paris où il se joint à l'évêque Odon de Sully pour tenter de supprimer la fête des fous. Il est imposé évêque de Sens vers 1199, par le pape Innocent III son ancien élève, contre la volonté du chapitre. Pierre de Corbeil a, dit-on, composé le texte et le chant de l'office de la "Fête de l'âne", contenu dans un diptyque qui se conserve à la bibliothèque publique de Sens, et dans lequel se trouve la fameuse prose si souvent citée : Orientis partïbus, adventavit asinus, etc. Il est également mentionné comme auteur d'une satire contre le mariage (De conjuge non ducenda, ou De optimo matrimonio) (fr.wikipedia.org - Pierre de Corbeil).

 

L'âne et le pêcher

 

Dans la Fuite en Egypte représentée sur les portes de bronze de Bénévent, la porte de la ville vient d'être franchie : c'est un mur droit, percé d'une grande baie cintrée, couronné par une rangée de merlons et se reliant aux maisons dont on voit les façades. En tête marche S. Joseph, en tunique et manteau, pieds nus, qui tient l'âne par la bride et qui, pour soulager la mère, a pris l'enfant qu'il a assis sur son épaule. Le petit Jésus est déjà grand : il est habillé d'une tunique et, pour indiquer sa mission doctrinale dans le monde, il a un rouleau à la main. L'âne chemine gaillardement, la tête haute, comme s'il était fier de porter Marie, qui a la tête voilée et tend les deux bras vers son divin Fils. Enfin, en arrière, suit Dixmas, qui deviendra un jour le bon larron. C'est un adolescent ; d'une main il stimule l'âne avec une verge, de l'autre il tient, à un bâton posé sur son épaule, un baril dont l'eau devait, pendant la route, étancher la soif des fugitifs. Un palmier à branches recourbées dresse sa haute tige entre S. Joseph et l'âne.

 

Cet arbre, dont parle Sozomène (Hist. eccles., lib.V, cap. 21), paraît avoir existé réellement près d'Hermopolis : on le vénérait et on attribuait plus d'un prodige à l'emploi de ses feuilles et de son écorce. Au XIIe siècle, Honorius d'Autun en faisait un pêcher (Specul. eccles., serm. de Innocentib.) : « Fertur etiam quod, cum Hermopolim civitatem intrasset, arbor persicus alta, daemonibus consecrata, coram Salvatore se usque ad terram inclinasset ; quae post multos ibidem annos duravit et multis multa beneficia sanitatum contulit. » (Revue de l'art chrétien, Volume 26 ;Volume 33, Société de Saint-Jean, 1883 - books.google.fr).

 

Sozomène parle d'un persea que certains ont pris pour persica, comme le fit Pline au sujet du persea de Théophraste. Pline, Dioscoride et Galien, qui ont décrit le véritable pêcher sous les noms de mala persica, Persica, (Pl. 15, 11 ; Diosc. 1,131), parlent ailleurs du Persea d'Egypte, que Pline nomme aussi Persica (Pl. 13, 9; Diosc. 1, 146; Gal. de medicam. comp. 2) (Muwaffaq al-Din Abd al-Latif al-Baghdadi, Relation de l'Égypte, traduit par Antoine Isaac Silvestre de Sacy, 1810 - books.google.fr, Revue de l'Instruction Publique en Belgique, 1858 - books.google.fr).

 

Persea est un genre végétal appartenant à la famille des lauracées représenté par plus de 150 espèces d'arbres à feuillage persistant. L'espèce la plus connue est l'avocatier (P. americana), largement cultivé dans les régions tropicales et subtropicales pour son fruit, l'avocat (fr.wikipedia.org - Persea).

 

Le nom de Persea ou persica aura conduit à croire qu'il s'agissait d'un pêcher, puis de n'importe quel autre arbre fruitier fréquent sous notre ciel. Honorius d'Autun, ou d'Augsbourg (si l'on veut épiloguer), y prête un peu ; mais on ne l'avait pas attendu; puisqu'un évangile apocryphe (Histor. de nativitate Mariœ et de infantia Salvatoris, cap. xx), l'un des pires, a prétendu que c'était un palmier à dattes. La trèssainte Vierge jugeant que les fruits de cet arbre seraient fort utiles après deux ou trois jours de voyage, aurait eu grande envie de s'en rafraîchir. Joseph trouvait que c'était une envie déraisonnable, vu la hauteur démesurée du tronc qui ne permettait pas d'atteindre la grappe (régime). Mais l'Enfant Jésus aurait ordonné au palmier de se fléchir, et l'arbre se serait mis immédiatement à la disposition de la Mère de Dieu : courbant sa cime vers la terre jusqu'à permission de se relever. Au moyen âge latin on peint un cerisier en pareil cas, comme portant des fruits plus appétissants pour nous autres Occidentaux, que ne le seraient les dattes.

 

Honor. Augustodun., De innocentibus (Cologne, 1531, fol. 28 V, sq.):

 

Jubet angelus Joseph cum Maria et puero ait AEgyptum pergere, / Dicens Herodem enm quandoqne velle perdere. / Qui quum /Egyptum iugrediuntur, / Ad introitum Cbristi idola corruisse referuntur. / Fertur etiam [quod] quum Hermopolim civitatem iutrasset, / Arbor Persicus alta / Daemonibus consecrata /, Coram Salvatore se usque ad terram inclinasset; / Quae post multos ibidem an nos durait (duravit?), / Et... multis multa beneficia sanitatum contulit. (Arthur Martin, Charles Cahier, Nouveaux mélanges d'archéologie, d'histoire et de littérature sur le Moyen Age, Tome 2, 1874 - books.google.fr).

 

La fête de l'âne et Pierre de Corbeil

 

L'omniprésence de l'âne au cours de la période festive des douze jours de Noël avait eu pour conséquence d'associer cette période de l'année avec l'apparition de l'âne sur la scène des théâtres religieux. Les Prophetæ se jouaient pendant les douze jours de Noël et, selon la plupart des manuscrits, ils mettaient en scène un âne au milieu de personnages saints. Les Chester plays représentent l'histoire de l'âne de Balaam appelé "Burnell". Mais les plus célèbres étaient les Fêtes de l'âne, durant lesquelles on chantait l'Orientis partibus, dit aussi "Chanson de l'âne." Cette chanson énigmatique, attestée dans MS. Madrid 289 (fol. 146-147), MS Egerton 2615 et MS. Sens 46A remonte à la fin du XIe siècle avec des versions connues durant les premières années du XIIIe. Voir Wulf Arlt, Ein Festoffizium des Mittelalters aus Beauvais in seiner liturgischen und musikalischen Bedeutung, 2 vols. (Cologne: Arno Volk Verlag, 1970). Pour la fête de Sens, l'édition de référence reste celle de l'Abbé Villetard, Office de Pierre de Corbeil (Paris: Alphonse Picard, 1907).

 

La célébration avait lieu au cours de la nuit du 31 décembre. La nature exacte de cette fête est toujours sujette à controverse et elle offre la particularité d'être à la fois une cérémonie liturgique d'une beauté surprenante, accompagnée de la musique la plus savante, en même temps qu'elle trahit des affinités subtiles avec les thèmes de la dérision et de la Fête des fous. Des manuscrits attestent la présence de l'âne dans la dramaturgie liturgique de l'époque médiévale, mais il n'en découle pas pour autant qu'on puisse établir une relation directe entre les pièces de Noël et le personnage de Bottom. Pour nous, la tradition qui fait apparaître l'âne dans les drames liés aux fêtes chrétiennes inscrit Bottom dans un contexte calendaire lié au solstice d''été, comme les Prophèteslient leur mise en scène aux douze jours de Noël faisant suite au solstice d'hiver. D'autres apparitions de l'âne lors de dates de transition du calendrier ne sont pas non plus fortuites. Dans le bestiaire médiéval, l'association entre l'onagre et l'un des quatre points cardinaux de l'année est riche de significations et suggère de très anciennes associations entre cet animal, le comput calendaire et l'astrologie. Le braiment de l'âne se rattache à une période de transition cosmologique et saisonnière et il apparaît plus précisément à une date solaire importante qui marque le passage d'une saison à une autre. Contrairement à ce qu'on a pu écrire sur ce point, l'âne avait un rapport étroit avec de nombreuses coutumes et fêtes saisonnières parmi lesquelles la Saint-Thomas, Noël, la fête des Saints-Innocents, la fête de la Circoncision, les Rameaux et, dans la tradition populaire, le Carnaval, le Mardi Gras l'équinoxe de printemps, le premier mai et la Saint-Martin. Cette liste suggère à elle seule que l'âne a bien joué un rôle important dans les fêtes communautaires, où il n'était pas simplement associé aux divers travaux des champs mais figurait également au sein du calendrier qui les ordonnait. L'omniprésence de l'âne dans les diverses fêtes calendaires de l'Antiquité et du Moyen Âge met en évidence un rapport de cet animal avec d'importantes périodes de transition (Anne Witte, Shakespeare et le folklore de l'âne : la métamorphose de Bottom dans Le Songe d'une nuit d'été. In: XVII-XVIII. Bulletin de la société d'études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles. N°55, 2002 - www.persee.fr).

 

La fête de l'Ane fut surtout populaire au XIVe siècle. L'ânesse de Balaam qui avait prophétisé, le doux animal qui avait réchauffé de son haleine le petit Jésus grelottant dans l'étable de Bethléem, l'humble monture qui le porta avec sa mère en Egypte, celle qui l'amena triomphant dans Jérusalem, étaient identifiés en un seul personnage qui bénéficiait à lui seul des glorieux emplois de plusieurs de ses ancêtres. Dans l'octave de Noël, on célébrait, à Notre—Dame de Paris et ailleurs, un office en son honneur. Chaque antienne était terminée par l'imitation du braiement de l'âne. « A la fin de la messe, dit le rituel,- le prêtre tourné vers le peuple, au lieu de chanter: h'e missa est, braira trois fois ; l'assemblée, en place de répondre : Deo gratias, répétera : Hinham, Hinham, Hinham. » Une prose rimée, dont le texte et la musique sont parvenus jusqu'à nous, exaltait la destinée de cette pauvre bête de somme. Son accablement, sa résignation sous le joug ne rappelaient que trop le faix des corvées et le poids des abus qui courbaient les épaules d'un peuple taillable à merci. Aussi lorsque venait l'instant où, à l'âne intronisé dans la chaire de l'évêque, on ofirait dans un boisseau d'or une belle ration d'avoine mondée, était-ce en grande liesse et jubilation que le bon populaire entonnait l'hymne : "Orientis partibus, adventavit asinus" A la naissance de l'Orient, messire âne était présent. Chaque strophe latine se terminait par ce refrain en langue vulgaire : « Eh ! sire âne, mais chantez ! / Belle bouche rechignez : / Vous aurez du foin assez, / Et de l'avoine a planté (en quantité, pleuty) ». Dans les premiers jours du carnaval, venait encore la fête des Fous (Fatuorum). On l'appelait aussi le Depusuit, d'après ces mots du Magnificat : "Deposuii patentes de sede et exaltavit humiles. Il a fait descendre les puissants de leur trône et il a élevé les petits." Ce jour-là, on allait prendre dans l'armoire de la basoche la tiare de carton et la simarre dérisoire du pape des fous. Les dignitaires du clergé se dépouillaient de leurs insignes, et les derniers subordonnés, revêtus pour un jour des titres et des ornements des princes de l'Église, montaient sur le trône. Du haut de ce piédestal et de cette gloire éphémères ils recevaient les saluts, les génuflexions et l'encens qu'on adresse tous les jours à des grandeurs non moins illusoires, aussi passagères, aussi improvisées que la majesté du pape des fous. Peut-être ce renversement de toute hiérarchie, ce sens dessus dessous de l'ordre établi avait-il une signification plus haute et plus philosophique encore, et voulait-il exprimer que, pour prendre une idée juste des dignités de ce monde, nous devrions les considérer au rebours de ce qu'elles apparaissent: les derniers seront les premiers. C'est ainsi qu'en optique les objets extérieurs ne se redressent à nos regards qu'à la condition de venir peindre dans la rétine de l'œil leur image renversée (L. Garreaud, Causeries sur les origines et sur le Moyen Age littéraires de la France, 1884 - books.google.fr).

 

Honorius d'Autun, qui écrivait au début du XIIe siècle, avait fait de l'âne le symbole de la Synagogue ignorante, et obstinée à ne pas admettre la Vérité (Aguiaine, Volume 22, Société d'études folkloriques du Centre-Ouest (France), 1990 - books.google.fr).

 

Messere Gaster est l'inventeur de l'hybridation animal (sorte de "discordia concors" cf. plus loin) :

 

Il, par inuention grande, mesla deux espèces d'animans, asnes et iumens, pour production d'une tierce, laquelle nous appelionsmuletz, bestes plus puissantes, moins délicates, plus durables au labeur que les aultres (Livre IV, chapitre 61) (Oeuvres de Francois Rabelais, Charpentier, 1845 - books.google.fr).

 

Paroles gelées

 

Isolé de son contexte, sollicité par les amateurs de clés historiques, l'épisode des paroles gelées (chap. 55-56) a servi bien des causes. Rapide et cependant saturé de références et d'allégories, il semble disponible à des interprétations sans fin. Sans le priver de sa polyvalence, je voudrais montrer que, lu à sa place, entre la fable des Papimanes et celle de Gaster, il offre un sens nouveau, parfaitement net, peut-être privilégié. L'événement est simple : Pantagruel et ses compagnons, sur leur bateau, entendent des bruits dont l'émetteur n'est pas visible. Devant le phénomène, deux modes de perception et deux attitudes interprétatives vont s'opposer ; du même coup s'articulent deux conceptions du langage radicalement distinctes, mais bien dans le prolongement, l'une et l'autre, de l'aberration littéraliste et de sa critique.

 

L'énigme est d'abord appréhendée par Pantagruel. C'est lui qui, toujours à l'affût, entend le premier les voix et qui, pour commencer, expose son point de vue. Le phénomène physique, qui exercera sur les camarades une puissante attraction; lui est indifférent : il sert de support à une réflexion sur les origines du langage, où l'observation n'a aucune part. D'instinct, Pantagruel lui prête une valeur figurée et formule un commentaire abstrait, d'une haute portée métaphysique. Il émet quatre hypothèses : les sons mystérieux seraient issus du Lieu central, le « manoir de Vérité » (chap. 55), où résident les Idées et les signes originels ; ils perpétueraient les paroles d'Homère, « voltigeantes, volantes, moventes et par conséquent animées » ; ou celles de Platon qui, d'abord incomprises, atteignent peu à peu leur maturité ; ou enfin le chant posthume d'Orphée et de sa lyre, qui éternisent le pouvoir de la poésie au-delà de la mort. [...]

 

Prendre au mot, c'est figer la parole, l'abstraire de son contexte réel, donc perpétuer l'abus des Papimanes et autres réducteurs. A quoi s'ajoute la référence à la farce de Pathelin, merveilleusement appropriée dans la bouche de Frère Jean, puisque « vendre à son mot » (au prix fixe) associe les deux notions de rigidité sémantique et de valeur matérielle, quantifiable. Les amis achèvent ainsi l'épisode comme ils l'avaient commencé : fétichistes et littéralistes jusqu'au bout, ils s'emparent des mots comme d'objets solides et contraignants. A l'opposé, le narrateur témoigne sa sympathie à la cause de Pantagruel en jouant, lui, sur les mots, dont il exploite le pouvoir d'adaptation et de recréation. Sous sa plume, c'est le dégel du vocabulaire, la libération des sens multiples, ironiquement révélés dans la polysémie du mot mot qui, l'espace de quelques lignes, revêt quatre acceptions différentes : « prendre au mot », « vendre à son mot », le calembour « prendre au mot/ membre » et « avoir le mot de la dive Bouteille ». Un langage mobile se déploie ici dans toute sa vigueur et, aux paroles gelées des camarades, oppose un désaveu évident.

 

Le même jour, la flotte aborde à l'île de messere Gaster, l'estomac, dieu tout-puissant et inventeur des techniques (chap. 57-62). Le personnage est ambigu, tantôt célébré, tantôt réprouvé, et l'épisode divise depuis longtemps tenants et adversaires du matérialisme, qui trouvent chacun, dans le texte, d'excellents arguments pour défendre leur cause. C'est qu'ils négligent l'essentiel : leur perspective est unilatérale et Gaster est équivoque. Selon une structure rigoureusement parallèle à l'architecture superposée des Paroles gelées, l'objet du discours présente alternativement deux visages opposés, selon l'optique où il est placé. Gaster ne cautionne aucune thèse particulière, mais illustre à son tour l'ambivalence des signes et la nécessité d'une vision dialectique. La seule différence, c'est que l'étagement du sens n'est pas assumé ici par les personnages, mais dépend directement du narrateur.

 

La satire vise peut-être la gloutonnerie des moines, mais porte bien au-delà. Car le texte établit nettement que la monomanie des Gastrolâtres découle à son tour d'une fixation littéraliste : praesentement je le vous diz les larmes à l'œil) ennemis de la croix du Christ, desquelz Mort sera la consommation, desquels Ventre est le Dieu » (chap. 58). Dans le fragment cité, saint Paul dénonce la secte des « judaïsants », assujettis aux observances alimentaires de l'ancienne Loi, aveugles à la signification spirituelle que le Christ donne au rituel hébreu. La comparaison est fondamentale : ça n'est pas la goinfrerie, ni le matérialisme, qui sont en cause, mais le niveau de perception et la sensibilité aux figures. L'articulation binaire de l'épisode et le thème de l'ambivalence des signes revêtent pour Rabelais une telle importance qu'après les avoir formulés en un schéma platonicien, il les souligne encore par une référence à la typologie chrétienne.

 

Le modèle platonicien sous-jacent dans l'épisode renforce cette thèse. Nous savons déjà que placer Gaster dans la mouvance de Penia et Poros, c'est l'impliquer dans une dialectique et esquisser une identité résultant de la pondération de valeurs opposées. Mais il y a plus : Gaster est désigné avec insistance comme « maître des. arts ». Or le maître des arts, selon le Banquet, c'est Amour, en tant qu'il réalise l'unité du dissemblable. Dans le dialogue, Eryximaque emprunte la distinction des deux Eros (comme il y aura, ici, deux Gaster) et prouve que l'Amour supérieur est celui qui maintient l'harmonie dans les corps ; à ce titre, il préside non seulement à la médecine, mais à la plupart des sciences : agriculture, musique, astronomie, magie. Dans son Commentaire, à travers lequel les humanistes ont lu le Banquet, Marsile Ficin reprend cette théorie et démontre longuement comment « Amour est l'auteur et le conservateur de toutes choses » ou encore le « maître et guide des arts 13 » : par désir de se reproduire et de répandre sa perfection, il donne la vie aux êtres, puis maintient leur harmonie en les liant par un amour réciproque. Les indices convergent donc pour désigner en Gaster une réplique de l'Amour platonicien. La parodie est évidente, mais n'altère pas la justesse et la pertinence de l'analogie. Le « bon » Gaster en ressort plus complexe, plus multiple, principe dynamique d'une création continue. Ce signe dégelé, affranchi des acceptions restrictives, dont Rabelais déploie la polyvalence tout au long de la séquence étudiée, le voilà donc appréhendé, par l'intermédiaire des philosophes, comme un équilibre instable. Garant de l'harmonie des contraires, Amour exerce à la Renaissance une forte attraction : il fonctionne comme l'un des emblèmes privilégiés de la discordia concors, idéal que l'humaniste s'attribue volontiers — il cherche à réaliser dans sa conduite le mariage de qualités antagonistes — et auquel il recourt pour définir l'Un suprême — fusion de toutes les forces adverses. Edgar Wind a étudié la vogue de ce motif et de ses innombrables figurations plastiques 1S. Parmi elles, il cite, à côté d'Amour, les engins de guerre, souvent adoptés comme symboles de la coïncidence des opposés.

 

Or cette image précise, Rabelais la développe longuement au chapitre 62 : « il inventoit lors art et moyen [...] que les boulletz [...] restassent coy et court en l'air ». Il choisit en outre de faire culminer les vertus de Gaster maître es arts dans son doigté de grand artificier. C'est faire entendre, avec toute la précision souhaitable, que l'estomac, pour qui ne fige pas les signes, réalise en soi la fusion des contraires, accueille des qualités jugées incompatibles et, comme tel, n'exclut aucune identité. Autant le Gaster des Gastrolâtres est aberrant parce qu'univoque, autant celui-ci apparaît, et avec quelle insistance, protéiforme et polyvalent.

 

Gaster et Amour se ressemblent (nous l'avions perçu dès le début) ; or il y a deux Amours comme il y a deux musiques ; donc il y a deux Gaster. Au cas où le lecteur n'aurait pas encore compris, il est invité, m extremis, à reconnaître dans le texte deux couches de signification et à démêler deux avatars du même personnage. L'apologue final confirme que le récit, autant que son héros, lorsqu'ils sont appréhendés comme des réalités simples, sont stériles ou nocifs, tandis que, chargés de leur polysémie, ils irradient comme des foyers toujours actifs.

 

D'un bout à l'autre de la séquence, il est question de littérature autant que de morale et des implications de l'une sur l'autre. Le problème que traite Rabelais est celui du comportement du récepteur face aux messages extérieurs ou aux signes : donc un problème d'interprétation. C'est de déchiffrement, ou de lecture, qu'il s'agit ; en quoi le texte est bien réflexif. A travers l'opposition de Pantagruel et des littéralistes de toute espèce, il répète la consigne déjà énoncée dans le Prologue de Gargantua : ne vous braquez pas sur les significations univoques ; rejetez les grilles qui, même polyvalentes, menacent la fécondité du texte ; cherchez, approfondissez, il y a toujours un au-delà du sens, qui dépend de votre initiative. Qu'il l'expose ou qu'il l'applique, le programme de Rabelais comme écrivain demeure au fond remarquablement stable : garder à la parole, même écrite, son dynamisme et sa créativité, conserver aux signes leur pouvoir d'expansion. Les matérialistes lui imporrtent peu ; ceux qui le menacent, et qu'il attaque de front, ce sont les réducteurs de sens, les exégètes intolérants. Il suffit donc de savoir lire pour invalider d'emblée et rejeter définitivement toutes les interprétations monovalentes - même si elles sont légion. Quant au commentaire esquissé ici, il ne saurait s'achever sans se contester lui-même. A son tour il revient sur soi pour dénoncer son insuffisance et s'écarter devant la poussée qui suivra le dégel (Michel Jeanneret, Les paroles dégelées (Rabelais, Quart Livre, 48-65). In: Littérature, n°17, 1975. Les jeux de la métaphore - www.persee.fr).

 

1562

 

Dès le début des conflits, les campagnards de la région parisienne durent subir les passages et les exactions des compagnies de soldats, appartenant aux deux partis, qu'il fallait nourrir et loger. Au printemps 1562, après avoir rompu avec la Cour, le Prince de Condé, à la tête de deux mille cavaliers, prit la direction du Sud, par Palaiseau et Arpajon, et concentra son armée autour d'Orléans.. Dans la capitale comme dans toutes les villes fortifiées des environs, on se hâtait de remettre les murailles en état et d'organiser la défense. Dès le 8 mai, un mois après le manifeste de Monsieur le Prince, Etampes recevait une garnison de cinq compagnies de cavaliers et d'une « bande » d'hommes de pied. Afin de ravitailler l'armée royale en formation, Charles IX ordonnait, le 13, d'inventorier les disponibilités en vivres et de constituer des magasins. Le bailli, Nicolas Petau, recevait à cet effet une commission. Prête à la fin du mois, l'armée quitta la capitale le 31, campa quatre jours à Longjumeau, puis à Châtres, à Etrechy. Elle s'installa ensuite au Sud d'Etampes, à Guillerval, avant de poursuivre vers le Loire. La ville, en quelques semaines, dut livrer 60 muids de blé en grains, plus de 80 000 pains de munition, 147 poinçons de vin et verser 2 780 livres tournois. L'ère des réquisitions et des contributions commençait. A l'automne, renforcé par l'armée d'Andelot, Condé se décida à marcher sur Paris. Il prit Pluviers (Pithiviers) le 11 novembre. Pour protéger les passages de la Seine, le Roi retira d'Etampes la garnison qui fit mouvement sur Corbeil, sous le commandement du maréchal de Saint-André. Attirée par les dépôts de vivres, l'armée protestante occupa Etampes le 13 novembre. Les ecclésiastiques et les riches bourgeois avaient fui, les pauvres gens subirent le pillage. Aux alentours, La Ferté-Alais et l'abbaye de Villiers-Cerny, dont les religieuses s'étaient réfugiées à Melun, eurent le même sort. Hésitant sur la route à suivre, Condé se dirigea vers Corbeil. La ville fut sauvée grâce à un échevin « qui se trouva à la porte, abbatit promptement le tapecul, qui fit visage de bois aux ennemis ». Tandis qu'on sommait la ville, le 17 novembre, l'avant-garde s'installa à Essonnes, le gros de l'armée à Saint-Fargeau, l'arrière-garde à Ballancourt. Le petit groupe des réformés de Corbeil, animé par le prévôt, Claude Berger, et un procureur, Jacques Le Roy, tenta en vain de livrer la ville aux assaillants qui levèrent le siège le 22 novembre. Tout le territoire environnant resta désolé : « Il ne demeura aucun arbre fruitier debout, ny maison avec sa couverture » (Jean de la Barre, Antiquités de Corbeil, 1647). Avec 8 000 hommes, 5 000 chevaux et quelques canons, l'armée protestante marcha sur Paris. Campant à Juvisy et « ès villaiges de Chastillon, Atis, Mons, Ablon, Villneufve-le-Roy, Orly, Le Thiers (sic), Vittry et autres villaiges venans à Paris, lezquelz ils ont tous pillez et saccagez, principalement les esglises », le Prince arriva sous les murs de la capitale. Mais ses lenteurs avaient laissé le temps aux Parisiens de se fortifier et l'assaut du faubourg Saint-Victor échoua. « Il fallut contenter du logement assavoir des gens de pied à Montrouge... et à Vaugirard, le prince et l'admiral ensemble à Arcueil, les forces de Guienne à Sceaux, et le reste accommodé par tous les villages de ceste étendue ». Menacé par l'approche de l'armée royale de Normandie, Condé leva le camp le 8 décembre. Il était à Palaiseau le 9, à Chevreuse le 10, à Limours le 11, à Saint-Arnoult, « où furent tués quelques hommes qui voulaient refuser les portes », le 13. Six jours plus tard, près de Dreux, les princes catholiques battaient les troupes protestantes. Pour les habitants de la région parisienne, la première guerre de Religion était terminée. La garnison protestante décampa d'Etampes, la garnison royaliste de Corbeil fut retirée. La vie reprit son cours. Partout des ruines disaient l'acharnement de la lutte.

 

Corbeil avait un corps de ville, formé de trois échevins, élus pour trois ans et renouvelés par tiers chaque année. (Le Paire, Histoire de Corbeil, p. 78) (Jean Jacquart, La crise rurale en Île-de-France: 1550-1670, 1974 - books.google.fr).

 

Pour lors il y avoit quantité de maisons autour de l'Eglise Saint-Nicolas hors la ville ; les Protestans s'approchèrent de ce costé là, et firent facilement retirer les soldats de Pavan qui estoient sortis à l'escarmouche mais l'un des Eschevins qui se trouva à la porte, abbatit promptement le tapecul, qui fit visage de bois aux ennemis, et les Arquebusiers qui estoient sur les murailles de la Ville les contraignirent de se retirer au gros de l'armée qui se logea aux villages circonvoisins (Jean de La Barre) (L. A. Delaunay, Étude sur les anciennes compagnies d'archers, d'arbalétriers et d'arquebusiers, 1879 - books.google.fr).

 

De là peut-être déplorer ("plaindre, plorer") l'attitude de l'échevin "esleu", cause de la colère des protestants qui n'ayant pu entrer dans la ville saccagent les environs.

 

Point de différence entre les partis : Après le départ des huguenots de Condé en 1562, aux environs de Corbeil, « il ne demeura aucun arbre fruitier debout, ny maison avec sa couverture », mais les soldats d'Alexandre Farnèse, appelés par la Ligue à l'automne 1590, « enlevèrent tous les bestiaux, vins et grains de la Brie, du Gastinois et de la Beausse, ils fouroient tout dedans leurs grands chariots et le portoient vendre à Paris bien chèrement, et le plat pays demeura vuide et nettoyé au ballet » (Jean de La Barre) (Michel Mollat, Univers de la France, 1971 - books.google.fr).

 

Corbeil. Oignons de Corbueil. Oignons rouges de Corbeil. (Dit de l'Apostoile.) XIIIe siècle.. C'est fruict de Corbel belles despeches. Elles sont belles et bonnes les pesches de Corbeil. (Adages françois.) XVIe siècle.

 

On trouve quelquefois des peches, mais ce n'est qu'un mauvais jeu de mots; voici une des circonstances qui a donné lieu à cet adage. Il s'agit du duc de Parme, que les auteurs de la Satire Ménippée ont si joliment plaisanté sous le nom de Jean de Lagny roi de Brie, duc prétendu de Corbeil et vicomte de Neufchâtel. Ce prince, qui s'était rendu maître de Corbeil avec beaucoup de peine, fut obligé de quitter cette ville en une nuit, et comme on le dit fort bien, chap. 10 du Supplément au Catholicon d'Espagne : « Enfin, Jean prist Lagny et Lagny Jean, l'un vaut l'autre... et de ceste gloire s'engendra en luy l'envie de manger des pesches de Corbeil ; mais il luy cousta bon. Et se voyoit en un mesme tableau la prise de la dicte ville comme il fist despesche et furent ses gens despechez. » Quant aux pêches de Corbeil, on dit qu'une ancienne famille de cette ville, la famille du Donjon, plaçait au-dessus de l'écusson de ses armes une tige droite surmontée d'une boule. Les Corbeillais s'emparèrent de cet emblème héraldique, et y reconnurent une pêche; mais on a prétendu que ce n'était qu'une pomme et même un oignon ; à l'appui de cette dernière explication l'on citait une pièce du XIIIe siècle dans laquelle certaines villes de France sont désignées par ce qu'elles avaient de singulier et dans laquelle on trouve oigneus de Corbeil. Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître, dans le second adage, un sens ironique qui prouve que déjà au XVIe siècle les pêches de Corbeil n'étaient plus estimées.

 

Corbeil. Prendre Paris par Corbeil. Brantôme, dans son Éloge du maréchal de Saint-André, dit que ce dernier n'ayant pu empêcher la jonction de l'amiral d'Andelot et du prince de Condé, se jeta dans Corbeil, sachant que l'intention des Huguenots était de s'emparer de cette ville et de prendre Paris par là (comme on dit en commun proverbe). Capitaines françois, t. II, p.387 des OEuvres complètes. Pasquier, dans une de ses lettres (de 1562), rapporte le même fait et il ajoute : « Pour ceste cause court maintenant un commun proverbe : Prendre Paris par Corbeil, quand après avoir peu venir à chef d'une petite entreprise on se promet de parvenir à une grande. » La situation de Corbeil sur la Seine et l'importance de cette situation, d'où l'on peut facilement empêcher les approvisionnements de Paris, ont donné lieu à ce proverbe.

 

On disait aussi à propos de quelqu'un qui se trompait lourdememt : Prendre Paris pour Corbeil. « Je retourne chez mon hoste, lequel en riant, dist que je m'estois lourdement mesconté, prenant Paris pour Corbeil. » (Contes d'EUTRAPEL , fol. 95 v°.) XVIe siècle. (Adrien Jean Victor Le Roux de Lincy, Le livre des proverbes francais, 1842 - books.google.fr).

 

Le Prince de Condé abusé et l'âne

 

Pendant la trêve qui suit la paix de Longjumeau, le Prince de Condé, Louis Ier de Bourbon, se retire à Noyers. Il en fuit le 23 août, menacé par les troupes royales, et rejoint La Rochelle avec Coligny le 19 septembre. Ils y retrouvent Jeanne d'Albret et ses Gascons, accompagnée du sieur de Piles, de ses gentilshommes périgourdins, des cavaliers du sénéchal de Poitou Fonteraille, puis plus tard par le baron d’Acier. L’affrontement avec l’armée royale a lieu le 13 mars 1569 à Jarnac. Blessé durant le combat, Condé tente de se rendre lorsqu'il est assassiné d'un coup de pistolet par Joseph-François de Montesquiou, capitaine des gardes du duc d'Anjou appelés les manteaux rouges. Promené sur une ânesse, son cadavre est l'objet des quolibets de l'armée catholique avant d'être exposé pendant deux jours sur une table au château de Jarnac (https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Ier_de_Bourbon-Condé).

 

Arnaud Sorbin, né vers 1532 à Montech et mort le 1er mai 1606 à Nevers, un prélat français du XVIe siècle et du début du XVIIe siècle, écrit dans son Histoire contenant un abrégé de la vie, mœurs et vertus de Charles IX, Paris, 1574 :

 

La paix longuement traictée à Longeumeau, et finalement conclue et arrestée, signée, publiée et enregistrée, fut de telle durée que celle dont parle le prophète, disant : « Il n'y a point de paix aux meschans. » Car au mois d'aoust certaine mousche piqua ces bons fidèles et les achemina à La Rochelle et par tout le Poictou; et brief taschèrent de rechef à surprendre villes, chasteaux et forteresses, comme Angoulesme, Coignac, Lusignan, Nyort, Parthenay et plusieurs autres, avec bonne volonté de pis faire, sans l'empeschement de la perte qu'ils feirent près de Coignac,le neufiesme de février, l'an 1569, où M. le prince de Condé fut tué, plus trompé par la malice et cautèle de ceux qui l'avoient acheminé à cela que par autre moyen (Archives curieuses de l'histoire de France, 1836 - books.google.fr).

 

Déjà, chez Ronsard, parmi les autres allocutaires de la Remonstrance figure le prince de Condé (v. 611-758), qui fait l'objet d'une véritable remontrance dans la remontrance. Chef du parti protestant, celui-ci est déjà apostrophé dans le Discours (v. 293-306). Dans la Response, écrite une fois la paix revenue, Ronsard se défendra d'avoir voulu l'offenser (v. 1059- 1090). De fait, même si Ronsard le traite sans concessions, comme un ennemi dont la mort est souhaitée (v. 827-835), il reconnaît sa vertu et sa haute naissance (« Prince genereux, race du sang de France », v. 61 1). Ronsard adopte face à Condé une tactique qui permettait de le ménager en espérant, tôt ou tard, le ramener dans le giron du parti catholique. Présenté comme noble et magnanime, il est censé ignorer les exactions commises par ses troupes : Ce pendant ils vous font un Roy de tragedie, Exerceant dessoubs vous leur malice hardye, Et se couvrant de vous, Seigneur, et de vos bras, Ils font cent mille maux, et ne le sçavez pas [...] (Remonstrance, v. 635-638). Il s'agissait de rejeter l'essentiel de la faute sur les troupes de Condé, pour ne pas hypothéquer son ralliement éventuel. Ronsard le représente entraîné par une « tourbe mutine » (v. 743), mais évite soigneusement de le compter lui-même au nombre des séditieux. Notons toutefois que cette tactique avait peu de chance d'abuser Condé, car il la dénonçait déjà dans une remontrance parue l'année précédente (Véronique Ferrer, Frank Lestringant, Alexandre Tarrête, Sur les Discours des misères de ce temps de Ronsard: "D'une plume de fer sur un papier d'acier", 2009 - books.google.fr).

 

Dès qu'éclatent les guerres de Religion, au printemps 1562, Ronsard met sa plume au service de la cause catholique et royale. "D'une plume de fer sur un papier d'acier", il compose quatre longues pièces d'alexandrins qui déplorent les misères de la France, battent le rappel des bonnes volontés et stigmatisent les protestants : Discours des misères de ce temps (1562), suivi de Continuation des discours des misères de ce temps et Remontrance au peuple de France (1563) puis une Réponse aux injures et calomnies de je ne sais quels prédicants et ministres de Genève, qui l'avaient attaqué pour sa défense du catholicisme. cela sera suivi des Nouvelles poésies dans lesquelles Ronsard règle ses comptes avec ses détracteurs protestants (fr.wikipedia.org - Pierre de Ronsard).

 

Le traitement infâmant du Prince mort exhibé sur un âne a lieu en 1569, 3 ans après la mort de Nostradamus. Il n'est pas mentionné dans le quatrain mais correspond au contexte. Ironie de l'histoire prophétique, ou quatrain écrit par un autre. Il existerait cependant une édition à 7 centuries en 1557 : Les Propheties de M. Michel Nostradamus Dont il en y à [sic] trois cents qui n'ont encores jamais esté imprimées Lyon, Antoine du Rosne, 1557, in-16, 122 pp. (& 160 pp.) (cura.free.fr - Patrice Guinard, Les premières éditions des Prophéties 1555-1563, 2018).

 

"trompez seront en l'aage"

 

Nous auions dit, que le Roy pouuoit estre trompé en son aage, & dans ses grandes occupations : cét homme malin dit : On met en auant l'aage du Roy, comme s'il estoit en enfance. On est trompé en tout aage : nous auions dit que Salomon l'a esté, auec toute la sagesse que Dieu luy auoit donnée (Mathieu de Morgues Sieur de Saint Germain, Diverses Pieces Pour La Defense De La Royne Mere Du Roy Tres-Chrestien Louys XIII, Tome 2, 1644 - books.google.fr).

 

« tromper en l'aage » voudrait dire tromper un enfant. Ce sont des enfants qui seraient trompés.

 

Les "trompez... en l'aage" seraient les rois mineurs, fils d'Henri II et de Catherine de Médicis, comme François II et Charles IX. Déjà lors de la conjuration d'Amboise, en 1560, les protestants avaient voulu retirer le roi à l'influence des Guise catholiques.

 

Longtemps, les tendances les plus radicales, très minoritaires, ont été sèchement interdites dans les rangs des Français réfugiés à Genève. Le duc de Soubise, quoiqu'il tienne Lyon contre le gré de Catherine et Charles IX, n'hésite pas, en 1563, à faire brûler un texte protestant jugé trop subversif, La Deffence civile et militaire des innocens et de l'Église de Christ. Longtemps, les chefs révoltés s'abritent derrière une fiction : ils croient ou feignent de croire que le prince est mal conseillé, trahi par ses proches serviteurs qui lui cachent ou déguisent la vérité. Tout l'argumentaire du prince de Condé, dans les années 1560, repose sur le thème du roi captif, que ses vrais fidèles entrés en révolte entendent libérer de ses geôliers, rendre à lui-même et à la bonne administration de son royaume, œuvrant ainsi en faveur de l'ordre et non du désordre (Patrick Cabanel, Histoire des protestants en France: XVIe-XXIe siècle, 2012 - books.google.fr).

 

On a vu qu'après le massacre de Wassy du 1er mars 1562, le Prince de Condé quitte Paris le 23 : "Guiere avec eux ne voudra demourer".

 

Les misérables et malheureux entrepreneurs, non contents des advertissemens que Dieu leur avoit donnez, tant à la bataille de Dreux qu'au recouvrement des citez susdites, qu'à celui du Havre-de-Grace, ausquels lieux toutes les choses leur avoient dit à rebours et à contrepoil, encores attentèrent-ils de venir assiéger pour la deuxième fois leur Roy en son jeune aage, dans sa ville de Paris, mais en vain (Arnaud Sorbin, Vie de Charles IX) (Archives curieuses de l'histoire de France, 1836 - books.google.fr).

 

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