La vision bienheureuse

La vision bienheureuse

 

IV, 31

 

1801

 

La Lune au plain de nuict sur le haut mont,

Le nouveau sophe d'un seul cerveau la veu:

Par ses disciples estre immortel semond,

Yeux au midy, en seins mains corps au feu.

 

Yeux au midi

 

Le midi est la vision bienheureuse selon saint Bernard :

 

O véritable midi ! plénitude d'ardeur et de lumière ! état permanent d'un soleil durable, qui détruit toutes les ombres, sèche tous les marais, bannit toutes les mauvaises odeurs ! O Soupirs d'une solstice éternel et jour sans déclin, ô lumière du midi, fraîcheur du prin temps, beauté de l'été, abondance de l'automne, et, pour ne rien omettre, repos et loisir de l'hiver, ou plutôt, si vous l'aimez mieux ainsi, il n'y a que l'hiver qui s'en ira et se retirera alors. Apprenez-moi, dit l'Épouse, où est ce lieu si plein de clarté, de paix et d'abondance, afin que, comme Jacob, étant encore dans ce corps mortel, vit le Seigneur face à face sans qu'il en mourût (Gen. XXXII, 30), ou comme Moïse le vit, non en figure et en énigme ou en songe, ainsi que les autres prophètes, mais d'une manière excellente et inconnue à tout autre qu'à lui et à Dieu (Num. XII, 8); ou, comme Isaïe, après que les yeux de son esprit furent ouverts, le vit sur un trône très-haut et très-élevé (Isa. VI, 1) (Saint Bernard, 33ème sermon sur le Cantique des cantiques, Oeuvres complètes, Volume 4, 1867 - books.google.fr).

 

Les mains croisées sur la poitrine ("en seins mains" cf. Brind'amour) font partie des représentations des saints en extase : saintt Ignace par Rubens, saint François par le graveur Visscher (certes après la fin du XVIème siècle) ; ou des descriptions de visions comme celles de Françoise Romaine (1384-1440) (Vie de Sainte Françoise Romaine, fondatrice des Oblates de la Tour des Miroirs, 1841 - books.google.fr).

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Les Montagnes de la Lune

 

Ptolémée situait les sources du Nil dans les « monts ou montagnes de la Lune ». On retrouve cette dénomination vers 1200, employée par le géographe arabe Abdellatif, qui place ces monts vers 11° S et affirme que le Nil en descend. Sur une carte génoise, on peut lire en bas la légende suivante : « Ici sont les montagnes de la Lune, qui sont appelées Gebelcan en égyptien, où le Nil prend sa source, lequel en été, quand les neiges fondent, devient un fleuve très large ». Cette théorie ancienne s'efface partiellement aux XVe-XVIe siècles au profit de celles de lacs successifs d'où le Nil serait issu. Ainsi Filippo Pigafetta écrit en 1591 : «[Les monts de la Lune], dont l'appellation indigène est Toroa, ont été mentionnés tant de fois par les Anciens, qui croyaient que le célèbre Nil y prenait sa source, mais en cela ils se trompaient.» (Le voyage aux Indes de Nicolò de Conti (1414-1439), présenté par Geneviève Bouchon, Anne-Laure Amilhat-Szary, 2004 - books.google.fr).

 

Les Arabes les nomment Gebel al Quamar (Kamar, lune), qui se dirigent de l'est à l'ouest depuis le golfe d'Aden jusqu'au centre de l'Afrique (Gabriel Ferrand, Relations de voyages et textes géographiques arabes, persans et turks relatifs a l'Extrême-Orient du VIIIe au XVIIIe siècles (1914), Volume 2, 2014 - books.google.fr).

 

Développé autour d'un mythe fondateur de la France qui nous renvoie aux antiquités grecque, latine, biblique et gauloise tout ensemble, le roman de Barthélemy Aneau, Alector ou le coq, histoire fabuleuse, tient un peu en 1560 de toutes ces indications propres à la Renaissance. Nous ne Nous ne résumerons pas ici les récits emboîtés de ce roman qui a pratiqué à merveille, et bien souvent avant l'heure, toutes les inventions narratives derrière l'épopée antique et le roman de chevalerie médiéval et renaissant. Qu'il suffise de de savoir qu'un père, âgé de quelques siècles, nouveau Noé et autre Hercule, Franc-Gal, se joint à une Mélusine appelée Priscaraxe (à la manière d'Annius de Viterbe et de Lemaire de Belges) pour enfanter un homme-coq, Alector (ou «le coq», en grec). Ce patriarche cherche son fils à travers le monde ancien et le nouveau, à bord d'un hippopotame volant auquel il a judicieusement fixé des ailes: vaisseau aérien doté d'une humeur ombrageuse plutôt que cheval chevauché ! On voit ainsi le grand sage cosmopolite civiliser les peuples et donner les fondements d'une monarchie élue et parlementaire qui préfigurerait un idéal français. Père et fils se retrouvent dans une ville imaginaire, située au centre de l'Asie et du monde, une ville ronde justement nommée Orbe, comme l'orbis terrarum lui-même (Marie-Madeleine Fontaine, Barthélemy Aneau et Alector, Architectes et architecture dans la littérature française: colloque international organisé par l'ADIREL sous le patronage de l'Université de Paris IV-Sorbonne et avec le concours du CNRS, en Sorbonne les 23-25 octobre 1997, 1999 - books.google.fr).

 

Si Alector est publié en 1560, avec un privilège datant de 1558, il réunit des idées et des représentations qui ont pu circuler auparavant. On connaît une Jeanne Flore qui publie à Lyon dans les années 1530-1540 des Comptes amoureux parmi lesquels celui de Méridienne où un cierge tient le rôle de la lampe de Psyché. Dans Alector, les hommes reçoivent un cierge (cierges-Faeez) que les filles d'Anange (la grecque Anankè - nécessité) Cleronome, Zodore et Termaine respectivement donne, allume et éteint (Evelyne Wilwerth, Visages de la littérature féminine, 1987 - books.google.fr, Corinne Bonnet, La mythologie de l'Antiquité à la modernité: Appropriation-Adaptation-Détournement, 2016 - books.google.fr).

 

Mais entre tous ces grands et premiers porte-lume (lumière), les plus prudents et mieux avisés d'esprits, et les plus forts et durables de corps se montrèrent être ceux du rang des Macrobes, qui furent enfants d'un bon, sage et riche et noble - non vilain - laboureur nommé Kamat, et d'une vertueuse et excellente dame, singulière ménagère appelée Mme Sophroisne, lesquels deux personnages ne se tenaient point à (pour) vilains ains au contraire estimaient à grand honneur et noblesse d'employer corps et membres, et l'esprit, à tout honnête et fructueux labeur, ou exercice extérieur de corps, et intérieure domestique modération tempérée. Et de fait, de leur sang ont été extraits de très grands rois, princes et vaillants chevaliers. Cyrus, le très renommé roi de Perse, en était descendu et se glorifiait en être; Agathocle, roi de Sicile, s'en vantait; le bon consul romain Marc Curi s'en tenait honoré, et le preux chevalier Serran en faisait ses bravades; le riche roi Hugon, labourant à charrue d'or, en faisait magnifique état pour montrer qu'il était extrait de si haute et généreuse race que du noble seigneur Kamar et de la vertueuse dame Sophroisne: desquels les successeurs furent appelés Macrobes, hommes engendrés de bon, légitime et pudique sang, sous bonne constellation, bien et tempéramment nourris des premiers et meilleurs fruits de leur très saine et très féconde région située en la haute Ethiopie, entre le levant et le midi, au très tempéré climat de Méroé, abondante en tous biens, en bonnes et salubres eaux, et en air très pur et serein, comme d'un perpétuel printemps; gens de très belle forme de corps, de membres forts et robustes, de bon et libéral esprit, aimant et exerçant justice, équité et largesse, honorant révéremment la vieillesse, leurs père, mère, parents et majeurs, et les anciens, et Dieu sur tout qui est le très ancien de tous et de tout, et plus vieux que le temps; tels étaient les Macrobes auxquels, par fortune, ou plutôt par providence, advinrent les premiers, les meilleurs et plus durables cierges, lesquels portant et gouvernant sagement, ils vivaient deux, trois et quatre fois autant que les autres hommes. Et à moi, qui suis de leur extraction, en échut un (cierge) baillé par Cleronome, long, droit, bien ciré et tempéré, durable et de claire lumière. - Où est-il donc ? dit l'archier. L'as-tu déjà offert? ou s'il t'est éteint et failli par la voie? - Non, non, répondit le Franc-Gal, car s'il fût éteint, je fusse mort. - Montre-le moi donc, dit l'archier, pour en voir sa façon. » Adonc le Franc-Gal, souriant, lui répondit: « Montre-moi aussi le tien que Cleronome te donna au commencement de ton pèlerinage. - Moi? dit-il, je n'en ai nul que je sache, et ne suis point pèlerin; et n'ai aucune souvenance que jamais cierge m'ait été donné. — Aussi n'as-tu pas souvenance, dit le Gal, de ta première chemise, qui néanmoins t'a été une rois baillée: ainsi a été ton vital luminaire, comme à moi le mien. Mais ils ne sont pas visibles aux yeux corporels, ainsi chacun les porte sur soi et dans soi-même: dont de leur flamme nous sentons la chaleur naturelle qui défaut quand ils sont éteints; de leur lumière, nous voyons extérieurement et entendons intérieurement comme il nous faut conduire en la voie de notre pérégrination - où nous sommes tous pèlerins dès notre jeunesse et, par diverses voies, aventures et dangers, tendons au temple souverain où nous est promis repos, comme en retour à notre propre maison paternelle (Barthélemy Aneau, Alector, ou Le coq, histoire fabuleuse, présenté par Georges Bourgueil, 2003 - books.google.fr).

 

Tous les historiens-géographes, à la suite d'Hérodote (III, 23 et sq.), en même temps qu'ils décrivaient Méroé, ont fait état de la longueur de vie remarquable (120 ans et plus) des habitants de l'Ethiopie, qui les fait qualifier, comme les Scythes, de "Makrobioi" ("qui ont une longue vie"). Derrière Hérodote, les auteurs attribuent ce phénomène aux vertus d'une fontaine, qui sert de modèle à la fontaine de Jouvence. Méroé, au centre légendaire de l'Ethiopie, est décrite comme une île triangulaire entre les bras du Nil, terre fertile et heureuse ; au cours du Moyen Age, on placera généralement en Ethiopie le royaume fabuleux du Prêtre Jean. Munster identifie Méroé à l'ancienne Saba (trad. fr. 1556 , p. 1411). Sur Méroé et l'Ethiopie, voir notamment Diodore de Sicile (I, 33 et XVII), Strabon (éd. Toebner, 784-829), Lucain (X), Pomponius Mela commenté par Vadianus (1557, p. 49), etc.; Méroé figure encore très constamment sur les cartes du XVIe siècle (S. Grynaeus 1537, etc.). [...] La pensée de l'enseignement du prêtre Croniel (chapitre XII) se réfère, plus qu'à l'idée chrétienne de Providence divine énoncée en 15v°, aux thèses pythagoricienne et platonicienne du mythe d'Er déjà cité, et surtout à l'un des traits essentiels de l'enseignement d'Hermès : la relation entre nécessité, fatalité et providence, notamment dans l'Asclépios auquel Alector se réfère aussi pour l'idée d'un intellect qui serait la lumière de l'âme comme le soleil est celle du monde (Asclépios, éd. Belles Lettres, 18 ; repris par Ficin, Bovelles, etc.; cf. encore 48v°-49r°). L'opposition entre la partie inférieure de l'homme — qui rejoint l'Hadès — , et la partie supérieure de l'homme bon, l'âme — qui trouve sa récompense après la mort en rejoignant l'âme divine — , vient des mêmes sources (Asclépios, 11 ; voir voir 49r° et la mort de Franc-Gal en 149 v°), ainsi que l'idée, symbolisée ici par le cierge, du souffle de vie que Dieu insuffle à toute chose selon la mesure de sa capacité naturelle (Asclép., 16-17). [...]

 

Le symbolisme du tison de Méléagre, qui le tue jeté au feu par sa mère après avoir assassiné ses oncles maternels, selon la prophéties des Parques (les trois Fées d'Alector) selon est exploité analogiquement par Aneau dans celui du cierge de vie, avec sa constante intuition des relations entre les fables. Ce mythe de Méléagre et son interprétation allégorique liée au cierge de vie qui se consume plus ou moins est à rapprocher d'un sonnet de Du Bellay, où il n'est qu'alludé, mais où la philosophie cachée est identique (Regrets, 117, "Celuy vrayement estoit & sage & bien appris..."): "Le corps est le tison de ceste ardeur espris" [cf. "le corps au feu"] [...]

 

Sophroisne: "la sage, la modeste", mot forgé par Aneau, à partir du gr. "sophrôn", "sage", peut-être avec une coquille, pour Sophrosine. Il semble en effet qu'il a pensé à Sophrosyne, "sagesse" [cf. "nouveau sophe"] (Barthélemy Aneau, Alector, ou, Le coq, présenté et annoté par Marie-Madeleine Fontaine, 1996 - books.google.fr).

 

7000 ans

 

Toujours au début des années 1530, paraît un ouvrage qui aura une influence considérable sur Nostradamus : Le periode cest a dire, la fin du monde de l'astrophile et cyclologue Pierre Turrel. Bien que l'ouvrage sente le soufre, il est repris et plagié par le chanoine de Langres Richard Roussat, et Nostradamus fait allusion à plusieurs reprises à ces ouvrages, notamment dans ses quatrains, dans la première préface à ses Prophéties, et aussi pour le découpage structural de son oeuvre versifiée (Les vignettes de Nostradamus - cura.free.fr).

 

Nostradamus s'inspire du modèle astrologique des cycles planétaires, mentionné dans le Liber rationum de l'astrologue juif espagnol Ibn Ezra (ou Avenezra), et abondamment exploité par les cyclologues français Pierre Turrel (1531) et Richard Roussat (1550) dans leurs spéculations sur la fin du monde : le temps historique, réparti sur un cycle d'environ 2480 ans, se divise en sept périodes de 354 ans et 4 mois, chacune égale à une "grande année lunaire" d'après le cycle de lunaison, et régie par une planète du Septénaire, de Saturne au Soleil en passant par Vénus, Jupiter, Mercure, Mars et la Lune, selon l'ordre inverse de la semaine planétaire. [...] La doctrine des périodes de 354 ans fut reprise l’année suivante, en 1508, par Trithemius, le maître de Cornelius Agrippa dans un petit ouvrage intitulé Le Traité des causes secondes sous titré La chronologie mystique. Trithème fait remonter le début de l’histoire à -5208 (Roussat à -5200) et la déroule selon des périodes de 354 ans 4 mois. Voici le calendrier mentionné qui va de l’an zéro à l’an 7441 avec les correspondances planétaire. L'âge lunaire a commencé le 15 juin 1533 ; il sera suivi de l'âge solaire du 15 octobre 1887 au 15 février 2242. Roussat a donc choisi de dater son ouvrage 694 ans exactement avant cette échéance du 15 février 2242, date du retour de l'âge saturnien pour un quatrième cycle hypothétique : "si ce pendant le Monde ne se terminoit ou prenoit sa fin". L'an 7000 tombe selon Trithème en 1793, en 1801 selon Roussat qui suit Eusèbe de Césarée (Patrice Guinard, La lettre de Nostradamus à César, 2016 - cura.free.fr, ramkat.free.fr).

 

La durée d'une centurie selon la méthode de ces interprétations est de 73 ans 7 mois, comparable à la durée "de la neufve Babylone" (Lettre à Henri second roi de France). On peut remarquer que 354,333 - 73,58 = 280,7 ans, période donnée au quatrain X,91 comparable aux Jours de la Faveur divine des Hillukh, texte samaritain du VIIIème ou IXème siècle, et proche de la période donnée par Pierre du Moulin (né en 1568 à Buhy et mort à Sedan en 1658), ami de Joseph Juste Scaliger (www.nostradamus-centuries.com - X, 91).

 

La thèse de la Grande année (chapitre XV), jointe aux considérations de Pierre d'Ailly sur le thème astrologique du Déluge, a provoqué une répartition de l'histoire du monde en quatre périodes de 7.000 ans, qui place le Déluge à la fin des sept mille premières années commencées à Adam, et qui détermine trois autres périodes du monde jusqu'à la fin du monde : 7.000 ans de Moïse, 7.000 ans du Christ, et 7.000 dernières années de l'Antéchrist thèse développée au XVIe s. par Nostradamus et, avant lui, par le Bourguignon Pierre Turrel, qui divise la période de 7.000 ans en quatre périodes de 1750 ans (il publie ses thèses, peut-être à Lyon, en 1528-1531 ; elles sont reprises par Richard Roussat, publié également à Lyon en 1550). Cette thèse est violemment attaquée dans la Mantice de Tyard en 1558 (éd. cit., p. 128-130), et si Aneau la soutient ici, il s'offre a posteriori aux attaques de Tyard (cf. sur P. Turrel, P. Brind'Amour, loc. cit.; et J.-P. Boudet, "L'astrologie et les spéculations sur la fin du monde au M. A. et dans la première moitié du XVIe s.", Le Temps, sa mesure et sa perception au M. A., B. Ribémont éd., Orléans, 1992). Il nous semble qu'Aneau peut d'autant plus être sensible à la thèse de Turrel que celui-ci publie encore en 1553 à Lyon, d'après Gesner, qui le cite en 1555 (Epit. et Append.), et qu'il est loué significativement par l'évêque d'Avranches Robert Ceneau dans sa Gallica Historia, que nous jugeons lue par Aneau (1557, fol. 40r°), en même temps que Budé, Longueil, Germain Brixius, Lefèvre d'Etaples, Clichtove, Bovelles, Champier, Ravisius Textor, Briçonnet, Gaguin, Erasme, Pierre Gilles, Belon, etc. — non des moindres! — , pour leurs connaissances en hébreu, chaldéen et grec, d'autant que l'éloge de Turrel, comme astrologue, y est dithyrambique. Toutes références fort susceptibles d'influencer Aneau. Enfin, nous ne saurions trop insister sur le fait que Pierre Turrel, né à Autun, peut être rattaché à un courant illustré dans cette ville autour de l'évêque Jacques Hurault et largement répercuté à Lyon, où ces auteurs sont publiés (B. Roussel, "La formation biblique du clergé d'Autun entre 1540 et 1550...", Horizons de la Réforme en Alsace, Strasbourg, 1980, p. 318), courant auquel ont appartenu des théologiens catholiques comme Claude Guilliaud, lecteur de Paolo Ricci (Renato Camillo, ou Philene), Jacob Ziegler — philosophes qui passent par Ferrare —, Florent Wilson, Sadolet, Postel, etc. : tout un courant enfin manifestement hébraïsant et hermétiste, et dont plusieurs sont par ailleurs qualifiés par C. Ginszburg de "nicodémistes" (Il nicodemismo, Turin, 1970, chap. 6). Aneau flirte avec d'autres explications fort peu sérieuses et les mêle manifestement avec un certain humour, mais on ne peut douter qu'il considère ce phénomène comme un signe extraordinaire marquant sans doute le début d'une grande année du monde, au moment où le cosmopolite Franc-Gal inaugure ses pérégrinations fondatrices. On ne peut douter non plus qu'il l'assimile au moment du Déluge — le terme "cataclysme" du titre situe bien le passage dans un tel contexte —. Il n'est pas inintéressant de noter, comme me l'avait obligeamment signalé Pierre Brin-d'Amour, que l'assassinat d'Aneau est considéré a posteriori prévu par une Centurie de Nostradamus dans la Premiere face du Janus François de Jean Aimes de Chavigny (Lyon, P. Roussin, 1594, p. 72-73, "Chronologie 1560, Centurie 9, quat. 70). Aneau a-t-il été en relation avec des tenants de ces thèses, qui perpétueraient ainsi sa mémoire ? (Barthélemy Aneau, Alector, ou, Le coq, présenté et annoté par Marie-Madeleine Fontaine, 1996 - books.google.fr).

 

Plus énigmatique, le philosophe et mathématicien Pierre Turrel (vers 1470-1547), figure importante de la Renaissance spirituelle à Dijon, ce brillant lettré débuta ça carrière comme recteur des écoles de Dijon (de 1517 à 1531) avant de devenir astrologue et écrivain. Natif d'Autun, il fut l'auteur de trois livres, "le Computus novus", "Le période du monde" et "l'almanach pour l'an 1523" qui lui valurent un procès pour sorcellerie en 1526. Pierre du Chatel (Arc-en-Barrois, 1490-1552) est au collège de Dijon à 10 ans. A 17 ans il enseigne dans son collège le grec et le latin. En 1526 il défend son ancien professeur Pierre Turrel accusé de magie et astrologie avec grande éloquence et lui évite la mort (www.archipicture.free.fr, arcpatrimoineetculture.eklablog.com).

 

Florentin : "semond" et "un seul"

 

Florentin est martyrisé, langue tranchée et tête coupée, par Chrocus (Vandale du Vème sicèle ou Alaman du IIIème). Une vie tardive (Xe siècle) associe saint Florentin à un certain Hilaire et situe le martyre à Sedunum ; il s'agit de Semond, dont le château dominait le village de Brémur-en-Duesmois. On connaît 4 translations principales : 1) En 833, Godelaine, sœur du châtelain de Castrodunum, se rend à Semond et en rapporte la tête du saint qu'elle confie à l'abbaye des Bénédictines qu'elle venait de fonder : ainsi se forme la ville de Saint- Florentin ; 2) Vers 850, des reliques parviennent à l'abbaye d'Ainay, à Lyon ; 3) En 875, des reliques sont envoyées à l'abbaye de Bonneval au diocèse de Chartres ; 4) En 1094, le reste du corps est donné à l'abbaye de Lagny (Jacques Baudoin, Grand livre des saints: culte et iconographie en Occident, 2006 - books.google.fr).

 

Certains linguistes disent l'impossibilté de passer de Sedunum à Semond. On situe aussi Sedunum à Suin, dans le diocèse d'Autun, connu pour sa Butte, un des plus haut sommets du Charolais.

 

Dans l'entourage de Barthélemy Aneau, on trouve Florence Wilson, écossais, qui prit nom latin Florentius Volusenus.

 

Florent Wilson, en latin Volusenus, naquit l'an 1500, à Elgin, dans le comté de Murray, en Ecosse. Il fit ses études à Aberdeen, et quand il les eut achevées, le cardinal Wolsey lui ayant confié son neveu, il le conduisit a Paris, ensuite a Basle, où ils suivirent les leçons d'Erasme. Après la mort du cardinal Wolsey (novembre 1530), Wilson revint a Paris, où il entra au service de l'archevéque Jean du Bellay. Grâce a la protection de ce prélat, il lui fut permis d'occuper une chaire de philosophie au collège de Navarre. En 1536, il vint professer la même science à Lyon, où il avait été recommandé a Jean de Lorraine, archevêque de cette ville, par Jacques Sadolet, évêque de Carpentras. Il y compta parmi ses amis lettrés Gilbert Ducher et Barthélemi Aneau, qui l'un et l'autre cultivaient avec un médiocre succès la poésie latine. Lui-même aussi s'y appliqua, mais avec moins de persévérances, et quelques-unes des pièces qui nous restent de lui ont été reproduites dans les Delitiæ poetarum Scotorum. En 1539, il publia, chez Sébastien Gryphe, un volume ayant pour titre : Commentatio quaedam theologia, sive Precatio tanquam in aphorismos redacta, in-8° (réinprimé à Basle, 1544, in-12). L'année suivante (1540), il fut visité par Conrad Gesner, qui lui a rendu ce beau témoignage, fol. 245 de sa Bibliotheca, édition de 1545: "Nos hominem (Florentium Volusenum) Lugduni vidimus, anno 1540, a juvenili adhuc ætate : et magnum ab ejus eruditione perventuram ad studiosos utilitatem expectamus." En 1543, sortit des belles presses de Gryphe le plus connu des ouvrages du docte Ecossais, son Dialogue de Animae tranquillitate, petit in-4°, plusieurs fois réimprimé. L'auteur nous semble appartenir à l'école cicéronienne de cette époque, et l'on pourrait croire qu'il a pris pour modèle les Tusculanes de l'orateur romain. Le lien de l'entretien est une villa sur la colline de Fourvières, appartenant à François Micheli, noble Lucquois établi a Lyon, qui est l'un des trois interlocuteurs; les deux autres sont l'auteur, et Démétrius Caravalla, personnage qui nous est tout-à-fait inconnu. Wilson, qui habitait le quartier de St-Jean, suppose que, la veille, il avait traversé la Saône pour aller visiter les boutiques des libraires qui étaient nombreuses et bien garnies; il y avait appris deux nouvelles fâcheuses : l'Angleterre levait une armée pour marcher contre l'Ecosse, et l'Italie avait vu fuir plusieurs théologiens éminents qui étaient allés en Allemagne se joindre aux partisans de la Réforme. De ce nombre étaient le général des capucins, Bernardin Ochin, Pierre Martyr et Paul Lacisa. La plus grande corruption régnait partout, et l'hérésie faisait de rapides progrès; comme de nos jours des myriades de remoras s'unissaient pour arrêter le vaisseau de l'Etat et le faire sombrer. Toutes ces circonstances amènent les trois amis a parler de la tranquillité de l'âme, disposition morale si nécessaire dans les temps de troubles. Ils semblent prendre pour texte de leur conférence, ces beaux vers d'Ange Politien :

 

Felix ille animi, divisque simillimus ipsis, / Quem non mendaci resplendens gloria fuco / Sollicitat, non fastosi mala gaudia luxus : / Sed tacitos sinit ire dies, et paupere cultu / Exigit innocuæ tranquilla silentia vitæ.

 

Wilson, chaque fois qu'il prend la parole, se montre un zélé catholique; néanmoins il donne de grands éloges a Erasme, auquel il n'a manqué, dit-il, qu'un peu plus de philosophie et un style plus élégant pour l'emporter sur les écrivains de son siècle, et même sur ceux des siècles précédents. Ces curieux dialogues contiennent quelques anecdotes contemporaines, et l'auteur y a glissé quelques pièces de vers de sa composition, parmi lesquelles nous signalerons une Fable en dix vers élégiaques, le Pommier transplanté, sujet que Milton a aussi traité en douze vers du même rhythme, dont les deux premiers sont à peu près les mêmes que ceux de Wilson ; - un Eloge de la laine d'Angleterre en dix-huit vers; - un Apologue du même nombre de vers, composé a Londres, à la plus grande gloire d'Antoine Bonvisi, gentilhomme Lucquois établi à Lyon ; c'est une allégorie assez ingénieuse dans laquelle la Vertu, après avoir cherché en vain un asile dans une grande ville, vient, accompagnée de la Louange, dans la villa de Bonvisi, qui leur donne l'hospitalité; - enfin, une Ode sur la Tranquillité de l'âme que l'auteur récite a ses deux amis en terminant leur entretien, et dans laquelle, comme il le remarque lui-même, on ne voit figurer aucune des divinités de l'Olympe. - Ce doit être vers la fin de 1547 que Jacques Sadolet, qui avait une grande estime pour Wilson, le fit appeler a Carpentras pour lui donner la direction de l'école de cette ville. Il n'hésita pas sans doute a s'y rendre, car depuis la mort de François Ier, les espérances d'avancement qu'il avait conçues, se trouvèrent ruinées par la disgrâce de Jean du Bellay qui avait perdu son rang et son crédit par lesintrigues du cardinal de Lorraine. S'il fallait s'en rapporter à Watkins (Biographical dictionary), Wilson aurait séjourné dix ans a Carpentras, mais on le retrouve en 1551, a Lyon, où il prononça, le 26 décembre, a l'occasion de l'élection des nouveaux échevins, l'oraison obligée dite de la Saint Thomas. Le Consulat qui l'en avait prié, lui donna pour honoraires, vingt livres tournois, « sans tirer à conséquence, pour ce qu'il ne s'estoit trouvé en la ville, ni advocat ni autre homme de lettres qui se soit voulu charger de faire ladite oraison...» Il paraît qu'après s'être acquitté de cette tâche, Wilson serait retourné à Carpentras, et que, vers 1557, désireux de revoir son pays natal, il partit de cette ville pour aller s'embarquer à Calais, mais il tomba malade en arrivant à Vienne en Dauphiné, et y mourut. Un des plus célèbres poètes latins du XVIe siècle, George Buchanan, qui parcourut la France vers 1565, a cru devoir honorer la mémoire de son compatriote, des quatre vers suivants qui méritent a plusieurs égards d'être rapportés :

 

Hic, Musis, Volusene, jaces, carissime, ripam / Ad Rhodani, terra quam procul a patria ! / Hoc meruit virtus tua, tellus quæ foret altrix / Virtutum, ut cineres condcret illa tuos (Antoine Péricaud ainé, Florent Wilson, Guillaume Postel et Louis Castelvetro, 1850 - books.google.fr).

 

On trouve une référence De Animi Tranqvillitate Dialogvs sous le nom de Florentinus Volusenus publiée à Leyde (Lugduni Batavorum) par Sébatien Gryphe en 1543. Mais cet imprimeur était à Lyon à l'époque et publiait le même ouvrage cet auteur sous le nom de Florentius Volusenus la même année à Lyon (www.worldcat.org).

 

(mais) "un seul (cerveau)" peut se dire en latin "sed unum", qui recollé donne Sedunum, nom gallo-romain attribué à Semond ("Par ses disciples estre immortel semond" ?).

 

"ainsi, en prononçant que le Père est tout-puissant, le Fils tout-puissant, le Saint-Esprit tout-puissant, nous ne reconnoissons pas trois tout puissants, mais un seul" : "ita seque Patrem, ac Filium, et Spiritum sanctum omnipotentem, nequetamen tres omnipotentes, sed unum omnipotentem esse confitemur" (Jean-Marie Doney, Catéchisme du Concile de Trente, Volume 1, 1826 - books.google.fr).

 

Saint Florentin, porcher de Bonnet dans la Meuse, ascète originaire d'Ecosse du VIIème siècle, est invoqué pour la guérison des fous ("cerveau" et lune-lunatique) (fr.wikipedia.org - Bonnet (Meuse)).

 

Citons encore, pour n'en rester qu'aux principaux sanctuaires et à la France, celui de saint Florentin à Bonnet (Meuse), de saint Grat (Aveyron), de saint Front à Périgueux (saint au nom tout indiqué, auquel a été pédagogiquement ajouté un saint Mémoire). [...] La tête des fous préalablement rasée fait en effet l'objet d'une sollicitude particulière. Dans l'église de saint Florentin à Bonnet, on les coiffe d'une couronne de cuivre dont un médaillon contient un fragment d'os du saint (Claude Quétel, Histoire de la folie, de l'antiquité à nos jours, 2013 - books.google.fr).

 

Les registres des sépultures mentionnent plusieurs funérailles de pèlerins. L’abbé Frussote mentionne Christophe Thiéry, «arrivé en ce lieu de Bonnet pour y faire sa neuvaine à saint Florentin, patron dudit Bonnet et récupérer son esprit altéré, par l’intercession de ce grand saint, y est décédé le 7e jour de son arrivée le 11 mars 1673 ; idem Claude-François Stainville, prévôt de Chatenois et laboureur, altéré de son esprit, guéri et bien confessé et areçu ses sacrements est décédé ; idem messire Christophe Crystallin, curé de Gerar-Voisin, Dominique Henry, de Villeroy, en 1709, Jean Thomas, de Juvigny, en 1740... » (Christian Jouffroy, L’homme fou, entre diableries et sainteté, Mémoires de l’Académie Nationale de Metz, 2010).

 

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