Travailleurs, Travailleuses

Travailleurs, Travailleuses

 

V, 58

 

1894-1895

 

De l'Aqueduct d'Uticense Gardoing,

Par la forest, et mont inaccessible,

Emmy du pont sera tranché au poing,

Le chef Nemans qui tant sera.

 

L'Uzège

 

"l'acqueduct d'Uticense, Gardoing" se réfère au pont du Gard, un aqueduc sur le Gardon en Uzégeois (d'abord Territorium Uceticum ou Pagus Uzeticus au Moyen Age, puis Civitas Uticensis en 1096, et Uticensis metropolitana en 1512 : Germer-Durand, 1868, p.250 ; Ménard, 1750-58, T.4, p. 90, col. 2) (Lucien de Luca, La forêt du Touphon & le duc d'Etampes, thaumaturgia optica ? 2005 - nostredame.chez-alice.fr).

 

On retrouverait le pont du Gard dans la chanson de geste Girart de Roussillon à travers le "pont des jarz", selon Paul Meyer, qui sert de frontière au domaine de Girart :

 

Ensuite parla le comte Bernart. C’était un jeune homme grand et gaillard : "Frères, si vous me croyez, vous et Girart, Charles ne repassera pas le pont du Gard, ni la terre où gît saint Léonard, sans que nous ayons fait en France un grand abattis de châteaux." (Paul Meyer, Girart de Roussillon, 1884 - fr.wikisource.org).

 

Dans Pantagruel (chapitre V intitulé «Des faitz du noble Pantagruel en son jeune eage», 1532) de François Rabelais, le pont du Gard est signalé comme étant l'œuvre du héros éponyme lors de son passage à Montpellier (fr.wikipedia.org - Pont du Gard).

 

Le diocèse d'Uzès a tenu un rôle original dans l'histoire du bas Languedoc.  Il le doit tout d'abord à son étendue qui en fait le plus grand des sept diocèses médiévaux. Il couvrait plus de la moitié de l'actuel département du Gard avec, en plus, une frange septentrionale qui englobait une trentaine de paroisses rattachées maintenant à l'Ardèche et une dizaine rattachées à la Lozère. Lors de sa création au IVe siècle, le diocèse d'Uzès était encore plus vaste car il englobait également ce qui compose aujourd'hui une partie de l'arrondissement du Vigan. Ce «pagus Arisitensis» était resté sous la domination wisigothe lorsque les Burgondes, tribus d'origine Scandinave, s'étaient infiltrés jusqu'en Uzège vers la fin du Ve siècle. Compte tenu de cette partition politique, les autorités ecclésiastiques avaient créé en 526, un nouveau diocèse, le diocèse d'Arisitum, qui correspondait à la zone tenue encore par les Wisigoths. L'existence de cet évêché fut relativement courte car il fut rattaché en 798 au diocèse de Nîmes. L'intégration de l'Uzège à la Burgondie, royaume qui s'étendait depuis la Bourgogne jusqu'à la Provence, a marqué profondément son histoire. Lorsque Clotaire I, le fils de Clovis, assujettit les Burgondes en 534, l'Uzège passa dans l'orbite franque tandis que le reste de la Septimanie ne fut conquis par les carolingiens qu'aux environs de 752. La réunification de l'ancienne Septimanie au sein de l'état franc se maintint pendant plus d'un siècle. En 879, le diocèse d'Uzès en fut séparé une seconde fois lors de la création du royaume de Bourgogne-Provence qui recouvrait une partie des territoires de la Burgondie. Le premier souverain en fut Boson, un des beaux-frères de Charles le Chauve. La partition de l'Uzège pendant un demi-millénaire est restée inscrite dans la toponymie. On repère encore les frontières d'états du haut Moyen Age au bois de «Coufines», au sud de Collias, au lieu-dit la Coufine au sud de Sanilhac et au tènement de Coufin concernant les terres du finage de Vézenobres situées sur la rive droite du Gardon. Bien plus évocateur, on rencontre, cinq kilomètres plus au nord, entre Alès et Saint-Christol, le microtoponyme, la Croix de Bauzon, qui rappelle une de ces nombreuses croix que le premier roi de Bourgogne-Provence avait fait implanter pour bien authentifier les limites de son état récemment créé. Ces liens politiques entre le pays d'Uzès et la rive gauche du Rhône expliquent l'ouverture de l'Uzège aux influences provençales et les traits distinctifs du legs roman.

 

Ils expliquent aussi la puissance des évêques d'Uzès dont la richesse patrimoniale a pour point de départ la très longue prélature d'Amelius/Amiel, dont la famille était dans l'allégeance du clan bozonide. Amelius paraît avoir tenu l'épiscopat pendant une soixantaine d'années. Après avoir occupé la charge d'archidiacre, il aurait été nommé évêque vers 887. En 947, il exerçait encore son ministère comme en témoigne sa présence au concile de Tournus où l'on jugeait l'archevêque d'Arles, Manasses. Il était le fils du comte Renard I, alleutier pour l'Uzège de Bozon de Provence. Renard était à la fois comte d'Uzès, vicomte d'Agde et de Béziers, et il apparaît comme le fondateur de la puissante dynastie qui prendra plus tard le nom de Sabran. Il était bien dans les mœurs du temps que le fils d'un comte soit porté à la dignité épiscopale. Pendant toute sa prélature, Amelius s'efforça d'agrandir son domaine pour le plus grand profit de sa famille. En 913, il essaya même d'imposer son neveu Giraud comme archevêque de Narbonne après l'assassinat d'Arnuste. Il avait eu également le patronage sur l'abbaye de Saint-Gilles que lui disputait âprement l'évêque de Nîmes, Gerbert. Parmi les nombreux fiscs qu'il se fit attribuer par le roi de Provence Louis l'Aveugle, le fils de Bozon, ceux mentionnés dans une donation de 896 revêtent un intérêt essentiel. Il s'agit de Sancti Marcelli quem dicunt Deus intus, Sancti Martini ad Marianum Veterem, Sancti Caprasi quem vocant beneficium quondam Orgarii cum Campaniaco et Marbaco. Soit Saint-Marcel qu'on appelle Deus intus, Saint-Martin près Mayran le Vieux et Saint-Caprais qu'on dit être le bénéfice de feu Ogier avec Campagnac et Marbacum. Si le fisc de Saint-Marcel concerne peut-être Saint-Marcel-de-Carreiret, par contre aucun doute n'est possible pour les autres lieux cités dans l'acte. Saint-Martin lès Mayran s'élève au cœur d'un champ de foire celte, Saint-Caprais est un centre de pèlerinage très ancien et surtout ses dépendances de Campagnac et de Marbacum perpétuent les deux oppida pré-romains qui commandaient les gués du Gardon sur chacun des deux itinéraires antiques reliant Nîmes et Uzès (Pierre A. Clément, Églises romanes oubliées du bas Languedoc, 1989 - books.google.fr).

 

Célébrité du Pont du Gard

 

L'image et la célébrité du Pont du Gard sont utilisées dans un livre de piété de Charles Louis (1617 - 1680), Electeur du Palatinat, et de Paul Hachenberg (1652-1681) ayant pour titre "Stat mole sua" (Symbolum LXXII) où l'on voit le pont vouté se tenir au milieu des eaux ("Statque, mediis pons cameratus aquis") (Karl Ludwig, Paul Hachenberg, Philothei Symbola christiana Quibus idea hominis christiani exprimitur, 1682 - books.google.fr, Dirk Van der Cruysse, Madame Palatine, 2014 - books.google.fr).

Stat mole sua, disait notre vieille grammaire latine. Il tient par son propre poids

 

Stat mole sua : Il s'agit d'un vers de l'Énéide (X, 771) lorsque le géant Mézence va attaquer Énée (Alain Larcan, De Gaulle inventaire: La culture, l'esprit, la foi, 2003 - books.google.fr).

 

Cf. le Mont Mezenc en Ardèche autre géant (fr.wikipedia.org - Mont Mézenc).

 

On retrouve la "charge" ("moles") au quatrain V, 60 (Clément IV).

 

Main coupée

 

On sait que la cité de Saint-Gilles-du-Gard doit son nom au célèbre ermite provençal qui se serait installé sur son site. Or, à en croire Tristan de Nanteuil, longue chanson de geste composée autour de 1350, saint Gilles serait impliqué dans une étrange affaire de main coupée. Selon ce texte en effet, qui suit, en relatant de manière fantaisiste l'adolescence de tel ou tel saint connu, une tendance générale des chansons de geste tardives, saint Gilles serait le fils de Blanchandin et de Clarinde. Or, Blanchandin est en réalité une jeune fille, Blanchandine, qui a été séparée de son premier mari (Tristan), puis, après avoir été contrainte de s'enfuir habillée en homme, a séduit la fille du sultan (Clarinde) et a été miraculeusement changée en homme. Par la suite, le personnage est amputé d'un bras, qu'il conserve pendant trente années dans un coffret suspendu à son cou, et qui sera miraculeusement ressoudé grâce à l'intervention de son fils, saint Gilles. On voit que cette histoire extraordinaire présente, dans le désordre plusieurs éléments figurant dans La Belle Hélène, dont elle a manifestement subi l'influence. Même s'il s'agit sans doute ici d'une coïncidence, il n'est donc pas impossible que le nom de saint Gilles (ou même Saint-Gilles) puisse se charger, pour un lecteur du milieu du XIVe siècle, de connotations qui nous échappent et renvoient à notre corpus par un détour singulier (Claude Roussel, Conter de geste au XIVe siècle: inspiration folklorique et écriture épique dans La belle Hélène de Constantinople, 1998 - books.google.fr).

 

Jadis Nîmes possédait encore un autre port de commerce qui se trouvait à la fois sur le fleuve et sur la mer par les chenaux navigables des marais de la Camargue ; ce port était celui de Saint-Gilles, où n'abordent plus que les chalands du canal de Beaucaire. Saint-Gilles, que l'on croit avoir été bâtie sur l'emplacement de l'ancienne Héraclea des Grecs, était, au douzième siècle, le port d'embarquement du Languedoc le plus fréquenté par les croisés du midi de la France. De nos jours sa population est bien réduite, ses rues sont presque désertes; mais il lui reste encore de son époque de prospérité une église de style byzantin à la façade merveilleusement sculptée, «immense bas-relief de marbre et de pierre.» (Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, Tome 2, 1877 - books.google.fr).

 

Saint Gilles quitte Arles pour se retirer au désert.

 

Une vieille légende languedocienne raconte que le bon saint Gilles descendit autrefois la gorge du Gardon en se nourrissant exclusivement du lait de sa chèvre.  Il allait lentement et s'abritait dans les grottes. A la Baume-Sourne, il rencontra saint Vérédème, dont le nom était célèbre dans tout le pays. Le solitaire était d'une piété si humble et si fervente que Dieu lui facilitait tous les jours, par un miracle, l'entrée dans sa caverne, perchée en pleine falaise. Longtemps les deux ermites vécurent heureux, dans une pieuse intimité. Mais leur rayonnement était si grand que les disciples s'agglutinèrent. Cela ne fut pas du goût de saint Gilles qui partit et s'en alla vivre dans une autre caverne, plus bas sur le Gardon, sans doute celle de la Salpétrière, près du Pont du Gard (La légende de saint Vérédème et de saint Gilles) (Pierre Minvielle, Guide de la France souterraine, 1970 - books.google.fr).

 

Fixé d'abord auprès de saint Veredéme, dans une grotte au bord du Gardon, saint Gilles vient habiter la montagne de Nuria dans l'évêché d'Urgel, où la sainte Vierge fut particulièrement honorée. Revenu en Gaule, il se fixa dans une grotte au milieu d'une forêt, non loin du lieu où s'élève la ville de Saint-Gilles : c'est là qu'il fut découvert dans une partie de chasse par le roi Wamba, qu'il exhorta à bâtir un monastère dont saint Gilles fut  le premier abbé; il y mourut, et son tombeau, dont on avait perdu la place, y fut retrouvé en 1865 par l'abbé Goubier (Adolf de Culeneer, sur "Saint Gilles, sa vie, ses reliques, son culte en Belgique et dans le nord de la France" de l'abbé Rembry, Revue des questions historiques, Volume 34, 1883 - books.google.fr).

 

Conflit entre l'évêque d'Uzès et celui de Nîmes

 

Une pièce du cartulaire de Saint-Gilles, recueil de documents relatifs à ce monastère, formé à Saint-Gilles, et datant du XIIe au XIVe siècle, est datée du 21 juillet 878. Elle est adressée à Amelius, prêtre, et à Léon, abbé; elle leur concède ce qu'ils ont demandé, à savoir : le monastère de Saint-Pierre, avec toutes les celles et toutes les dépendances, où repose le corps du bienheureux Gilles, dans la Vallée Flavienne, au passus de Nîmes, au pays de Gothie : lieu que Flavius, jadis roi, avait donné à saint Gilles, qui en avait aussitôt fait rétrocession au Saint-Siège, après y avoir érigé deux, églises en l'honneur des apôtres Pierre et Paul. Le Saint-Siège, absorbé par d'autres soucis, n'ayant pu sauvegarder sa propriété sur ce monastère, si éloigné de Rome, l'évêque de Nîmes, Gerbert, se l'était approprié et avait fait sanctionner cette usurpation par un précepte du roi de France ; puis, non content de cette faveur, il s'était rendu à Rome et avait surpris la religion du pape. Le pape Nicolas, de sainte mémoire, bien qu'abusé, eut soin dans sa confirmation de sauvegarder toute revendication ultérieure. «Mais nous, après avoir compulsé nos archives, nous avons trouvé le précepte donné à saint Gilles. Plus tard, étant à Arles, poulies affaires de l'Eglise, rappelant ces événements, nous avons commis pour enquêter sur cette affaire notre avoué de Ravenne, Deodat. Gerbert, mandant ses légats, voulait se défendre a moyen de la bulle de Nicolas, Mais Rostang, archevêque d'Arles, et un certain nombre de prélats (dont les noms suivent), ayant entendu lecture de cet acte, reconnurent aussitôt qu'il était sans valeur, et jugèrent que l'évêque Gerbert devait rendre le monastère à Amélius et à Léon abbé, et qu'il devait nous payer une amende...». Le pape ordonne qu'on restitue le monastère à Léon, abbé, et à Amélius, prêtre. Celui-ci, plus tard évêque d'Uzès, fut en effet, comme l'attestent plusieurs bulles postérieures, préposé par le pape au gouvernement du monastère de Saint-Gilles. Le fut-il en 878 ? Certainement non, car c'est une bulle de Marin Ier (882 à 884) qui lui confère cette charge pour la première fois. Remarquons aussi que cette histoire de Nicolas Ier, représenté comme insoucieux de ses droits, ressemble peu à ce que nous connaissons de ce pape. La seconde bulle de Jean VIII, datée du 18 août 878, n'est, comme nous l'avons vu, que la confirmation de la précédente. Toutes deux paraissent suspectes pour deux raisons : 1° à cause des longues formules d'anathèmes qu'elles renferment, inusitées à cette date ; 2° à cause de l'année de l'Incarnation 4 employée pour dater la seconde, procédé inconnu à la chancellerie pontificale avant le pape Jean XIII (965 à 972). Or il existe une troisième bulle de Jean VIII que ne contient pas le cartulaire de Saint-Gilles. Stilting la connut, mais il n'en tira aucune conclusion. G. Paris l'a négligée. C'est le n° 191 des bulles de Jean VIII dans l'édition de Migne. Cette pièce est datée du 14 juin 879. [...] Donc, selon cette pièce, en 879, un an après les événements racontés par les deux autres bulles, le Pape s'adresse à Rostang, archevêque d'Arles, à Sigibode, archevêque de Narbonne, et à Robert, archevêque d'Aix, pour les prier de convoquer Tévêquede Nîmes qui s'est attaqué à un monastère que le Saint-Siège venait justement d'acquérir sur ce prélat. Les archevêques doivent ordonner à l'évêque de Nîmes de restituer les biens du monastère et de ne plus molester les moines; s'il refuse, le Pape sera forcé de l'excommunier et de le mander à Rome pour trancher lui-même l'affaire. Il est impossible de voir dans cette lettre la suite, à une année de distance, des deux pièces que nous venons d'examiner. Elle est visiblement en contradiction avec elles. A laquelle, donc, faut-il ajouter foi ? Nous avons donné les raisons qui nous font douter des pièces de 878. La preuve de l'authenticité de la lettre de 879 achèvera de démontrer leur fausseté. Cette preuve existe : la lettre de 879 fait partie du registre de Jean VIII, registre dont l'authenticité a été établie. Les deux autres bulles n'en font pas partie. Ce sont donc des faux. Elles n'en restent pas moins apparentées à la Vita. Quelle est la source de toutes ces pièces, quel fut leur but, et à quelle date furent-elles fabriquées ? A en juger par d'autres documents, par la bulle de Marin Ier citée plus haut par exemple, le monastère de la Vallée Flavienne était, encore au IXe siècle, un établissement très modeste, nullement l'abbaye considérable, propriétaire de terres à plusieurs lieues à la ronde, que décrivent les bulles de 878. Il est dit : «Monasterium quod vocatur Vallis Flaviana.» Entre 904 et 911, on l'appelle «Monasterium sancti Pétri in Gothia». A cette date il n'est pas encore sous l'invocation de saint Gilles. Dans toutes ces pièces, le pape se borne à affirmer son autorité sur le monastère ; il n'y est question ni de bulle antérieurement concédée, ni de voyage à Rome ; le nom même de saint Gilles n'est pas prononcé. La première fois que nous rencontrons la légende de saint Gilles c'est dans une bulle de Benoît VIII de 1014 environ. [...] Plusieurs bulles postérieures rappellent la même histoire en des termes semblables. Il faut examiner maintenant les revendications de Nîmes. Est-il possible de voir clair dans ce démêlé, et de juger laquelle des deux parties eut le bon droit pour elle ? Les titres exploités par Nîmes nous sont indiqués par le Catalogue des Evêques de Nîmes, catalogue tiré d'un lectionnaire du XIIIe siècle. La première partie de ce texte est précisément consacrée à l'affaire qui nous occupe. On n'avait plus, au moment où on le rédigeait, aucun renseignement valable sur la série des évêques antérieurs au XIe siècle ; mais on connaissait : Gerbert, à qui Charlemagne donna l'abbaye de Psalmody ; Chrétien, à qui Louis donna l'abbaye de Saint-Gilles et celle de Tornac ; Crocus, contemporain de saint Gilles et du roi Flavius ; Isnardus, à qui Nicolas céda ces monastères ; Anglardus : qui reçut une pareille cession ; Rainardus, à qui le pape Jean céda les mêmes monastères ; Utbertus, à qui le pape Serge céda les mêmes monastères. Ces bulles de cession, de Nicolas, de Jean VIII, de Serge III, nous ne les avons plus. Nous ne savons même pas si elles ont jamais existé, si elles furent authentiques ou supposées ; nous n'avons affaire ici probablement qu'à une réplique aux prétentions de saint Gilles, contemporaine donc de la Vita Sancti Aegidii et des bulles soi-disant de 878. Pour les diplômes royaux, il en va autrement. Nous n'avons plus les originaux, mais nous savons qu'ils ont existé et nous en connaissons la teneur. De l'acte de Louis le Pieux, nous avons un vidimus de l'an 1334. Cet acte rapporte qu'en 814, le 28 novembre, Louis le Pieux, à la demande de Chrétien, évêque de Nîmes, confirme à ce prélat un diplôme de son père, Charlemagne, diplôme par lequel celui-ci «accorde à Chrétien, évêque, l'immunité de l'église de Nîmes, dédiée à la Vierge et à saint Baudile, et lui concède un petit monastère appelé Tornagus, construit en l'honneur de saint Etienne, et l'abbaye appelée Vallis Flaviana qui est construite en l'honneur de saint Pierre». Cet acte de Charlemagne a disparu. Mais Ménard en donne un résumé qui montre bien que celui de Louis le Pieux ne faisait, en effet, que le confirmer : les petites «celles» de Tornac et de la Vallée Flavienne y sont également soumises à l'évêque de Nîmes. L'authenticité de ces actes n'a soulevé aucune discussion. Nous avons vu que Jean VIII dans la bulle de 879 avoue n'avoir acquis le monastère que «dernièrement». L'évêque de Nîmes avait donc sans doute tout de suite fait valoir ses droits, et les menaces du Pape ne suffirent pas à l'intimider. Le différend se poursuivit pendant les Xe et XIe siècles ; ce n'est qu'en 1091 qu'Urbain II trouva moyen d'y mettre fin par une transaction ; il eut l'idée de conseiller aux moines de Saint-Gilles, tout en leur confirmant leurs privilèges, de demander l'ordination de leurs prêtres aux évêques de Nîmes. Nous arrivons donc au résultat suivant : il y avait dans la Vallée Flavienne, dans le premier quart du IXe siècle, un monastère dédié à saint Pierre ; monastère dont nous ne discernons pas encore bien nettement l'origine, mais que nous voyons, à cette date, protégé par le roi et soumis par lui à l'évêché de Nîmes. Ce monastère, le Pape l'acquit, vers 878, dans des circonstances que nous ignorons également. Alors survint une contestation entre le monastère, qui voulait dépendre uniquement du Saint-Siège, et l'évêque de Nîmes qui entendait sauvegarder son autorité. Les décisions mêmes de la papauté ne réussirent pas à trancher la question. On se battit à coups de faux : Nîmes, armé de ses diplômes authentiques, répétait que le Pape lui-même avait cédé le monastère de Saint-Gilles ; tandis que le Pape promettait l'indépendance au monastère, tout en essayant peut-être de se concilier Nîmes. Les moines de Saint-Gilles, de leur côté, prirent sur eux de se défendre : ils s'abritèrent sous l'autorité d'un saint fondateur. Leur Vie de saint Gilles répondit à tout : si le Pape seul avait de l'autorité sur leur monastère, c'est que leur fondateur, saint Gilles, prévoyant les dangers avenir, avait été lui-même à Rome, et avait, en personne, soumis son monastère au Pape : témoin les deux portes données par le Pape et placées par le saint même au portail de son église en signe visible du pacte entre le monastère et le Saint-Siège ; témoin, d'ailleurs, le précepte donné par le Pape, qu'ils fabriqueront tout à l'heure. Inutile de parler d'un diplôme de Louis ni de Charlemagne ; le monastère fut fondé avant leur temps ; saint Gilles connut et eut des relations avec le roi de France, mais c'était après la fondation de son monastère et le roi de France n'y fut pour rien ; le monastère fut fondé par un roi du pays, un roi Flavius ; d'ailleurs, l'évêque de Nîmes avait assisté à l'entretien de ce roi avec saint Gilles, et on saurait bien si, par hasard, le roi avait mis le nouveau monastère sous la protection de l'évêque voisin : il n'en fut rien ; l'évêque de Nîmes s'inclina avec le roi, devant saint Gilles, et ce fut tout. Tel est visiblement le but qui inspira la composition de la Vita Sancti Aegidii, telle que nous l'avons. Le personnage du saint fut-il, cependant, créé de toutes pièces à cette fin, ou bien a-t-il eu une existence indépendante de la nécessité où se trouvèrent ses moines d'avoir un autre champion que le Pape ? Pour le déterminer, il faudra examiner chacun des éléments qui demeurent, une fois notre histoire tendancieuse écartée. Avant de procéder à cette recherche, précisons les dates déjà acquises. La dispute entre Nîmes et Saint-Gilles a duré depuis 879 jusqu'à 1091. La vie de saint Gilles fut connue au nord de la France avant 1029, puisqu'elle fut utilisée par Fulbert de Chartres pour l'Office dont nous avons déjà parlé. Nous pouvons remonter plus haut. S'il faut en croire la Chronique de Figeac, Saint-Gilles était un but de pèlerinage déjà en 988, année où y mourut Adacius, abbé de Figeac, qui faisait à Saint-Gilles une étape de son pieux voyage à Rome. Une charte de donation de Nîmes de l'an 923 en voulant délimiter un terrain nomme la vigne de Saint-Gilles. [...] Un bréviaire de Saint-Gilles, rapporté par Saxius, parle d'une invention du tombeau de saint Gilles qui eut lieu en 925. [...]

 

Il se peut que les choses se soient passées ainsi ; que les reliques furent déterrées pour être mises en lieu de sûreté au moment du danger [invasion des Hongrois]. Dans ce cas, il faut supposer que le culte de saint Gilles était bien établi en 924, qu'il avait même déjà pris une certaine importance. Il se peut aussi que le mot invention ne désigne que la découverte officielle, pour ainsi dire, des reliques de notre saint. C'est plutôt cette hypothèse que nous paraissent appuyer les résultats auxquels nous sommes parvenus. Un autre fait vient s'ajouter à ceux-ci : c'est du Xe siècle que doit dater le tombeau de saint Gilles, qu'on a déterré de nouveau dans la crypte de l'église actuelle en 1865. C'est un sarcophage grossier en calcaire tendre et qui porte l'inscription suivante : "In hoc tumulo quiescit corpus beati Aegidii. Cette inscription est tracée, avec peu de soin, sur la face interne du couvercle, un peu de côté. M. de Lasteyrie la date du Xe siècle d'après le système d'abréviation employé. En tout cas, il semble que l'adoption de saint Gilles comme patron du monastère de la Vallée Flavienne ne précéda que de très peu la rédaction de la Vita Sancti Aegidii que nous possédons. Gomme il est prouvé qu'elle n'a été composée que dans un but tendancieux, il est invraisemblable qu'une rédaction antérieure ait existé. Nous concluons que saint Gilles fut considéré comme le patron de ce monastère dans le premier quart du Xe siècle. Sa vie fut composée au cours de ce siècle ; nous ne croyons pas possible de préciser davantage. L'existence antérieure du saint sera donc toute légendaire (Ethel Cecilia Jones, Saint Gilles; essai d'histoire littéraire, 1914 - archive.org).

 

"Le chef nemans qui tant sera terrible"

 

Donc, selon cette pièce, en 879, un an après les événements racontés par les deux autres bulles, le Pape s'adresse à Rostang, archevêque d'Arles, à Sigibode, archevêque de Narbonne, et à Robert, archevêque d'Aix, pour les prier de convoquer l’évêque de Nîmes qui s'est attaqué à un monastère que le Saint-Siège venait justement d'acquérir sur ce prélat. Les archevêques doivent ordonner à l'évêque de Nîmes de restituer les biens du monastère et de ne plus molester les moines; s'il refuse, le Pape sera forcé de l'excommunier et de le mander à Rome pour trancher lui-même l'affaire.

 

"tranché le poing"

 

On se battit à coups de faux : Nîmes, armé de ses diplômes authentiques, répétait que le Pape lui-même avait cédé le monastère de Saint-Gilles ; tandis que le Pape promettait l'indépendance au monastère, tout en essayant peut-être de se concilier Nîmes. Les moines de Saint-Gilles, de leur côté, prirent sur eux de se défendre : ils s'abritèrent sous l'autorité d'un saint fondateur. Leur Vie de saint Gilles répondit à tout.

 

L'Empereur Lothaire condamna les Faussaires à avoir la main coupée. Othon le Grand declara que lorsqu'on voudroit se servir d'un titre accusé e fausseté, on en prouveroit la verité par serment, & que l'accusateur seroit obligé de soutenir dans un combat singulier ce qu'il auroit avancé. Il paroît aussi que dans ces temps là, on employoit quelquefois le fer ardent dans l'examen des titres (Journal des sçavans, 1706 - books.google.fr).

 

Juger faux l’acte, c’est se donner l’occasion de débusquer un ou des faussaires. Les lois ne sont pas muettes à leur sujet. En ce domaine aussi, le Moyen Âge est l’héritier de la tradition romaine, à commencer par la lex Cornelia de falsis, reprise entre autres par la loi romaine des Burgondes. Les lois nationales puis les capitulaires prévoient l’amputation de la main ou du pouce, avec ou sans possibilité de rachat, pour celui qui s’est rendu coupable de faux, qu’il s’agisse de chartes, de monnaies ou de serments puisque le registre du délit est le même, celui du parjure ; on distingue parfois selon la qualité de la personne ou celle du document (François Bougard et Laurent Morelle, Prévention, appréciation et sanction du faux documentaire (VIe-XIIe siècle), Juger le faux, Ecole nationale des chartes, 2011 - books.openedition.org).

 

Deux miniatures retracent ce principe de l'amputation de la main réservé aux faussaires à travers un seul et même supplice qui fut ordonné en 1343 par le roi de France contre une bande ayant contrefait le sceau royal. Ces fabricants de  «faux scels» ayant réalisé ces contrefaçons à l'aide de leurs mains, c'est en toute logique que «on leur couppa les deux poings» pour rappeler à l'assistance le délit commis. Le crime étant énorme, puisqu'il portait atteinte à la personne du roi à travers son sceau, l'amputation fut suivie de la mort, puisqu'ils «furent traynes au gibet et pendus». Dans les Fleurs des chroniques de Bernard Gui, le peintre a tenu à rendre claire l'identité criminelle des deux hommes placés sur l'échafaud : sur leurs têtes, deux couronnes de parchemin sur lesquelles on peut lire les termes de «faulx sceleurs» explicitent leur crime. Agenouillés face à un billot qui reçoit leurs la main du bras - la blessure est rehaussée d'un trait rouge -, souligne l'aspect irréversible du supplice. D'ailleurs le condamné, de son autre main, paume ouverte vers le haut, signifie sa compréhension et son acceptation de la sentence. Rares sont les textes normatifs précisant si c'est la main droite ou gauche qui doit être coupée. On pourrait s'attendre à ce que la répression judiciaire s'abatte sur le côté gauche, qui par opposition à la droite évoquerait le mal ; cependant,  ni les peintres ni les juristes ne s'embarrassent d'un tel symbolisme. De plus, lorsqu'un texte juridique se préoccupe d'énoncer la main devant être victime du châtiment, il s'avère que c'est toujours la main droite que l'on cite. Il semblerait que les faussaires en écriture soient particulièrement sujets à cette prescription, ainsi que les hommes ayant provoqué la mort en versant le sang de leurs poings. [...] 

 

Dans les Coutumes de Toulouse, les notaires qui auront fait de faux actes auront la main droite coupée. Les autres faussaires auront la main coupée, leurs biens seront confisqués et ils seront bannis à perpétuité. Même assertion dans les Assises de Jérusalem  (Barbara Morel, Léon Pressouyre, Une iconographie de la répression judiciaire: le châtiment dans l'enluminure en France du XIIIe au XVe siècle, 2007 - books.google.fr).

 

Alphonse Ciccarelli, médecin italien du XVIe siècle, né à Bévagna dans l'Ombrie, fut condamné comme coupable de falsification et de suppositions de titres, et comme pseudo-historien, a avoir la main coupée et a être ensuite pendu en place publique; il subit cette sentence en 1580, sous le pontificat de Grégoire XIII. Il avait fabriqué un assez grand nombre de généalogies, et écrit l'histoire de plusieurs familles nobles, spéculant sur la faiblesse des grands dont ses fourberies flattaient l'orgueil, pour masquer ses coupables intentions (Dictionnaire historique, 1829 - books.google.fr).

 

Autrement : "tasché au poing"

 

D'autres versions des Centuries ont "tasché" au lieu de "tranché".

 

"tâche" est issu du latin taxare toucher souvent) qui a plus de précision et d'énergie que tangere (toucher), dont il est le fréquentatif (Jean-Pierre Charpentier, Felix Blanchet, Oeuvres complètes d'Aulu Gelle, Tome 1, 1863 - books.google.fr).

 

On peut penser à la tâche, travail tarifé, au tâcheron (à l'oeuvrier) ainsi qu'aux rixes (au poing).

 

Les compagnons s'organisent en deux clans rivaux à partir du XVIe siècle, le Devoir (auquel appartiennent les Enfants de Soubise) et le Devoir de liberté. Leurs associations sont centrées sur la pratique du tour de France et sur l'entraide mutuelle, ce qui n'empêche pas une hostilité permanente de régner entre confréries rivales, et des rixes sanglantes d'éclater, entre « gavots » et « dévorants » (Élodie Bouygues, Genèse de Jean Follain, Tome 1 de Études de littérature des XXe et XXIe siècles, 2009 - books.google.fr).

 

Saint Gilles et les ponts

 

Boleslas III, dit Krzywousty (Bouchetorse), duc de Pologne (1102-1138) était fils de Vladislas Herman et de Judith, sœur de Vratislas de Bohême; ses parents avaient envoyé des présents au tombeau de saint Gilles, en Languedoc, pour obtenir une  postérité par l'intercession de ce thaumaturge que l'episcopus poloniensis Franco leur avait fait connaître (Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, Tome 9, 1937 - books.google.fr).

 

Des raisons de patronage, soit pour les ponts, soit pour les villes baignées par une rivière, ont fait représenter d'autres saints encore sur un pont ou près de là. C'est ainsi que saint Gilles se voit sur un pont dans certaines images de Styrie parce qu'il est patron de la ville de Graetz située sur la Mur. De même sainte Maxence, vierge et martyre dans le Beauvaisis (20 novembre), à cause de Pont-Sainte-Maxence qui a gardé son nom. Saint Pierre de Luxembourg, comme patron d'Avignon, a été plusieurs fois représenté près du pont de cette ville. Mais dans les images postérieures au XVIe siècle, ce pont (comme aussi pour saint Bénézet) est ordinairement interrompu, parce que le Rhône avait fini par en emporter plusieurs arches (Charles Cahier, Caractéristiques des saints dans l'art populaire, Tome 2, 1867 - books.google.fr).

 

Pont Sainte Maxence se trouve près de Pontpoint.

 

Ce village de 800 habitants, que Charles le Chauve appelait, en 842, fiscus noster Levandriacus, alio nomme Pomponnus, fit partie du douaire de la reine Adélaïde, mère de Louis VII, qui lui donna sa charte de commune en 1153, avec des privilèges analogues à ceux de Royal-Lieu-lez-Compiègne. Ces franchises communales ne l'empêchèrent pas de s'endetter. Pour se libérer, les habitants de Pontpoint cédèrent, en 1189, les droits utiles de leur mairie à Hilduin, trésorier de la collégiale de Saint-Frambourg-de-Senlis. Les successeurs d'Hilduin, cherchant à tirer de cette mairie tout le bénéfice possible, ne tardèrent pas à empiéter sur les attributions de la commune, Saint Louis dut intervenir. Le trésorier renonça alors à ses droits sur le village, moyennant une redevance annuelle de 60 livres parisis. Les finances de Pontpoint n'en devinrent pas plus prospères. En avril 1309, Philippe le Bel établissait au hameau du Moncel, dépendance de Pontpoint, une abbaye de clarisses En juin 1319, son fils Philippe le Long assignait aux religieuses 611 livres parisis de rente annuelle sur la commune de Pontpoint. Les clarisses ne réussirent guère à se faire payer. Au bout de quarante-cinq ans, en 1364, la dette de la commune s'était singulièrement accrue. Une transaction devint nécessaire. Les habitants abandonnèrent les droits de leur mairie à l'abbaye du Moncel. Ils se réservèrent toutefois de nombreux privilèges, notamment la jouissance de tous leurs marais, chaussées et pâtis, avec la récolte des foins, la coupe des épines pour faire des haies et la liberté de ramasser de l'éteule ou chaume partout après la Saint-Martin; l'usage de leurs mesures au blé, à l'avoine et au sel, ainsi que de leurs poids et balances; le droit de chasse et de pêche; la faculté de s'assembler comme auparavant dans leur maison commune, d'y payer leurs redevances et d'y porter leur champart; celle de se faire servir les premiers aux moulins banaux, etc. (Bulletin philologique et historique, Comité des travaux historiques et scientifiques, 1896 - books.google.fr).

 

De même on peut faire de "Emmy le pont" un Moyenpont (Somme, "medius pons"), célèbre pour un pèlerinage qui remonterait aux croisades, en rapport avec un Gilles seigneur de Marquais (Paul de Cagny, Histoire de l'Arrondissement de Peronne, 1869 - books.google.fr).

 

Pont et faussaires

 

L'argument du chant XXIX de l'Enfer de Dante met en scène un pont et des faussaires

 

Les deux poètes arrivent à la cime du pont qui domine le dernier des dix bolges du cercle de la Fourbe. Assaillis par des plaintes déchirantes, ils descendent jusqu'au bord du bolge et découvrent des âmes gisant et se traînant, rongées d'ulcères, dévorées par la lèpre. Cette lèpre, alliage impur de leur chair, rappelle leur crime. Ce sont les alchimistes et les faussaires. Deux de ces damnés, Griffolino d'Arezzo et Capocchio, attirent l'attention de Dante (Louis Ratisbonne, L'Enfer du Dante, Tome 2, 1859 - books.google.fr).

 

De maçons à francs-maçons

 

Les «Antiquités nationales» - le pont du Gard, le temple de Diane et les arènes de Nîmes, les arènes d'Arles - sont à l'épicentre stéréotomique de la France moderne. Le berceau appareillé par rouleaux de gros voussoirs est une spécialité locale. Elle se perpétue jusqu'au Moyen Age dans le pont Saint-Bénézet d'Avignon. Sur l'itinéraire des compagnons, le pont du Gard reste à une étape de la vis de Saint-Gilles  (Jean Marie Pérouse de Montclos, L'Architecture à la française: XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles, 1982 - books.google.fr).

 

L'examen d'une chronologie des marques compagnonniques de passage fournit à ce niveau des éléments de réflexion dans la mesure où elle reflète un schéma général d'évolution du Tour de France. En effet, la période faste de ces marques correspond aux XVIIIe et XIXe siècles. Dans la mesure où il n'existe toujours pas d'inventaire systématique des marques de passage des compagnons sur l'ensemble du territoire, prenons à titre d'exemple le cas de celles relevées sur le Pont du Gard en août 1951 par Louis Malbos, conservateur du musée des Beaux-Arts d'Aix-en-Provence. Sur les trente-cinq dates, précises ou approximatives, indiquées, neuf sont du XVIIe, onze du XVIIIe, douze du XIXe et deux du XXe siècle. Mais on peut encore préciser les choses. Une seule mention existe avant les années 1640, et encore ne s'agit-il pas d'un nom compagnonnique mais d'un certain «L. BENOIST», tandis que pour le XIXe siècle, une seule indication est, avec certitude, postérieure aux années 1850. L'essentiel de ces inscriptions relève ainsi d'une période qui s'étend du milieu du XVIIe siècle à la première moitié du XIXesiècle. Autrement dit, les marques s'inscrivent dans ce premier temps du Tour, celui où la mobilité suffit à produire une contrastant avec les ouvriers mariés et sédentaires, souvent plus âgés. Puis, le Tour parvenant progressivement à la conscience des compagnons et devenant en même temps, dans la première moitié du XIXe siècle, un instrument de formation et explicitement d'initiation, retrouver le temps n'a plus la même importance. En effet, celui-ci peut être mieux appréhendé dans la mesure où se dessine durant l'itinérance une progression, de l'aspirant vers le compagnon, avec un balisage de plus en plus évident de nos jours (Barbara Stollberg-Rilinger, Les vieux habits de l'Empereur: Une histoire culturelle des institutions du Saint-Empire à l'époque moderne, 2013 - books.google.fr).

 

Chef-d'œuvre de la taille des pierres, la vis de Saint-Gilles a été épargnée des destructions. L'escalier forme une excroissance cylindrique à l'angle du chœur et du transept nord. L'entrée se fait par un palier en encorbellement et un court escalier droit, établi dans l'épaisseur du mur qui donne accès à la vis. Celle-ci est inscrite dans un massif de maçonnerie éclairé par des jours. La volée est constituée de marches rayonnantes encastrées, d'une part, dans un noyau central de 88 cm de diamètre, en pierres de taille appareillées et, d'autre part, dans le mur cylindrique de la cage dont le parement porte de nombreuses marques de compagnons. Une voûte porteuse en berceau hélicoïdal clavé, avec des voussoirs d'épaisseur égale, sert d'appui pour l'ensemble de la volée. Chaque voussoir est une fraction d'hélice soigneusement appareillé selon la technique de la stéréotomie. Jusqu'à la partie supérieure détruite, cinquante-six marches sont conservées, soit plus de deux révolutions. Chaque marche a une hauteur d'environ 20 cm. L'arrachement au sommet a mis à nu l'extrados des claveaux liés au mortier de chaux et les marches posées sur un remplissage porté par la voûte (Martine Diot, Escaliers - Etude de structures du XIIe au XVIIIe siècle, 2018 - books.google.fr).

 

Au XIXe siècle, on réalise la première datation officielle de l’escalier à vis voûté qui se situe à l’Abbaye de Saint-Gilles dans le Languedoc, et on lui attribue donc comme date de construction le XIIe siècle. Encore aujourd’hui, des doutes subsistent quant à sa datation. Plusieurs chercheurs ont étudié le modèle depuis des optiques très diverses : l’archéologue Hartmann-Virnich propose une origine clairement romane, probablement au XIIe siècle ; Luc Tamborero le situe au XIIIe siècle, le professeur Sakarovitch au XIVe siècle et l’historien Pérouse de Montclos avance même l’hypothèse que l’escalier aurait été construit à la Renaissance, déjà à la fin du XVe siècle ou au début du XVIe. Pour justifier sa thèse, Pérouse de Montclos utilise deux types d’arguments, certains historiques et d’autres de l’ordre de sa construction. Il y a la citation de Philibert de L’Orme sur la vis-de-Saint-Gilles dans laquelle il fait référence à sa jeunesse, probablement entre 1520 et 1530. À cela s’ajoute la preuve que la construction de l’église perdure encore au début du XVIe siècle, après une longue interruption provoquée par la Guerre de Cent Ans, ainsi que l’hypothèse que la dernière zone construite coïncide avec l’emplacement de l’escalier, entre l’abside et la nef. Tout cela fait penser à Pérouse que la datation de l’archétype, comme il aime bien l’appeler, soit plus tardive. Dans tous les cas, les arguments qui peuvent nous sembler les plus convaincants sont ceux en rapport avec le type d’appareil et avec la perfection de celui-ci. Pérouse s’accorde avec Viollet et avec des études postérieures23 dans lesquelles les voûtes hélicoïdales romanes sont construites avec un appareil rudimentaire, prévues pour être revêtu dans beaucoup de cas. À la fin du XVe et au début du  XVIe siècle, on réalise en France une série d’escaliers en vis Saint-Gilles, d’une grande qualité stéréotomique, liées à la figure de Martín Chambiges. Sa thèse soutient que l’escalier de l’abbaye de Saint-Gilles est contemporain à ces dernières. Pérouse conclut que «nous n’avons pas encore trouvé une seule vis médiévale qui puisse rivaliser, par la torsion du plan, la dimension et la régularité des voussoirs, la finesse des joints, la plénitude de l’arc générateur en plein-cintre, avec la vis de l’abbaye de Saint-Gilles» Postérieurement, le professeur Hartmann-Virnich a publié une étude liée à ce sujet, qui réfute la théorie de Pérouse. L’archéologue affirme textuellement que «pourtant, rien ne permet d’y reconnaître une addition du début du XVIe siècle». Le lien intime entre l’escalier et l’édifice, son intégration dans un système de circulation murale et l’incontestable origine romane de l’oculus central sont les éléments qui soutiennent son argumentation. Il reconnaît, toutefois, que la régularité et la perfection stéréotomique de la voûte sont telles qu’elles peuvent remettre en question son authenticité. Parmi ce groupe d’escaliers situés dans le Languedoc-Provence, on remarque celui de la tour occidentale de Notre-Dame-des-Doms d’Avignon qui date du dernier tiers du XIIe siècle. Construite, de même que la vis-de-Saint-Gilles, avec des voussoirs de grandes dimensions, elle est le résultat d’une grande dextérité, bien qu’elle ne présente ni sa régularité ni son exactitude dans les joints. Pour Hartmann-Virnich la vis-de-Saint-Gilles peut être le point culminant d’un système de construction utilisé, fondamentalement, à l’étape romane, qui se caractérise par le voûter des volées, système substitué, progressivement, par les vis à marches portant un noyau gothiques (Alberto Sanjurjo Alvarez, La Vis-de-Saint-Gilles : analyse du modèle dans les traités de coupe des pierres et de son influence sur les traités espagnols de l’âge moderne, 2010 - www.researchgate.net).

 

Le plus ancien document faisant référence à l'organisation du métier en France est le Livre des métiers d'Étienne Boileau rédigé en 1268. Il traite notamment de l'organisation des maçons, des tailleurs de pierre, des plastriers et des mortelliers. Le franc-maçon serait un artisan qui a reçu une franchise et qui serait libre de se déplacer. Il est d'ailleurs précisé que seuls les tailleurs de pierre et les mortelliers étaient francs, c'est-àd-ire exonéré du « guet ». [...] On y trouve aussi la plus ancienne mention du chef d'oeuvre.

 

Datés de 1248, les statuts de Bologne décrivent l'organisation d'une Société de Maîtres du mur et de la charpente soumise aux lois de Bologne. Ils ont été rédigés en vue de l'obtention d'une patente. Il s'agit du plus ancien document médiéval connu concernant la maçonnerie opérative. [...] L'article 46 des statuts de Bologne (1248) traite des «réunions particulières», laissant supposer qu'il y avait des assemblées n'ayant pas de «rapport» avec l'administration du métier. Ces réunions étaient cloisonnées entre la Compagnie des Maîtres du mur et celle des Maîtres de la charpente (David Taillades, De la franc-maçonnerie opérative au rite Émulation: Secrets d'une histoire et d'une tradition spirituelle, 2016 - books.google.fr).

 

La date de 1268 marque aussi la fin du pontificat de Clément IV : cf. quatrain V, 60.

 

Au XVIIème siècle, deux Maçonneries sont déjà en présence. La Compagnie continue à grouper les seuls professionnels, tandis que l'Acceptation est ouverte aux profanes. C'est l'époque trouble des révolutions et des guerres de religion. Pour les hommes qui veulent se réunir sans attirer l'attention, il y a intérêt à le faire sous le couvert d'organisations professionnelles séculaires qui pratiquent la bienfaisance. Si ces organisations sont pauvres, elles y trouvent en compensation de nouvelles ressources financières. Les Loges Opératives sont maintenant complètement noyautées par la Maçonnerie Spéculative. En 1620, les loges opératives sont noyautées par la maçonnerie spéculative. C'est le moment où la maçonnerie spéculative prend le pas sur la maçonnerie opérative qui dépérit peu à peu. Les ouvriers vont, pour défendre leurs intérêts, se rassembler dans des organisations différentes. Un mouvement va naître ainsi : le Compagnonnage (J.A. Faucher, A. Ricker, Histoire de la franc-maçonnerie en France, 1978 - books.google.fr).

 

Surnom (cf. quatrain V, 57)

 

Agricol Perdiguier (1805 - 1875), ancien Compagnon menuisier, au faubourg Saint-Antoine, élu représentant du peuple en 1848, et auteur d'un ouvrage fort intéressant, intitulé : Le Livre du Compagnonnage (1841), s'appelle parmi ses confrères Avignonnais-la-Vertu (fr.wikipedia.org - Agricol Perdiguier).

 

"Exclus du gouvernement du métier comme de celui de la cité, ils forment de plus en plus des sociétés clandestines, ou «compagnonnages». Si nous laissons de côté les éléments pittoresques et mystérieux des divers «devoirs», que trouvons-nous d'essentiel sur le terrain économique ? Une tentative pour assurer aux compagnons eux-mêmes le monopole du placement, les rendre maîtres du marché de la main-d'œuvre et par conséquent empêcher la baisse des salaires. Grâce à leurs correspondances de ville à ville, au viatique qui doit permettre au compagnon d'aller chercher du travail plus loin, à la mise en interdit des maîtres récalcitrants ou même de certaines villes, les «Enfants de maître Jacques» et ceux de «maître Soubise» exercent une action occulte et redoutable. Dès 1605, à Dijon, nous les voyons «dresser articles et rôles des noms et surnoms des compagnons, tenir bon contre les maîtres de leur donner prix des besognes qu'ils font». Contre ces sociétés clandestines de résistance ouvrière se lèvent non seulement les maîtres et les municipalités, mais l'Église. Sorties des confréries, mais forcées de transporter leurs cérémonies de la chapelle corporative au cabaret de la 'Mère', leurs naïves, touchantes et maladroites imitations des saints mystères de la messe passent pour des parodies sacrilèges d'autant plus que le secret, qui ne doit pas même être révélé au tribunal de la Pénitence, les rend suspects" (M.H. Hauser, La prépondérance espagnole, 1807). Des confréries encore plus suspectes parce que sorties totalement du contrôle de l'Église. On sait comment au début du 18e siècle, le rituel et la technique de communication du compagnonnage très particulier des maîtres d'œuvre serviront au démarrage ou au nouveau départ de la franc-maçonnerie, curieux compagnonnage au service d'une méta-Église à la dogmatique simplifiée, d'abord, rapidement, dans l'Europe catholique, canal de diffusion de la contre-dogmatique d'une anti-Église (Pierre Chaunu, Rétrohistoire : Racines et jalons, portraits et galerie, 1984 - books.google.fr).

 

Bien que l'Angleterre n'ait pas eu de Compagnonnage, les rituels du Mark-Mason se rapprochent beaucoup de l'esprit des rituels compagnonniques : on y retrouve la pierre taillée, qui est la clef de voûte non reconnue immédiatement, et qui donne lieu à un catéchisme particulier (Jean Pierre Bayard, Le compagnonnage en France, 1990 - books.google.fr).

 

There are records of Mark Lodges in Scotland long before this period and, according to the Aberdeen MSS. the Mark Book dates from 1670. The Mark was emphasized as a stamp of identity in the English laws of the twelfth century, while in Scotland, as early as 1600, each Mark man was required to register his Mark, the rule applying equally to the Laird of Auchinloch, William Boswell, who was not an Operative Workman, but a Mark Mason (Charles Albert Snodgrass, Light from the Sanctuary of the Royal Arch, 1951 - books.google.fr).

 

Je jure et promets en présence du Grand Architecte et de cette Respectable Loge de Mark-Masons rassemblés sous le nombre Neuf, de ne jamais révéler les secrets qui vont m'être confiés à aucun frère non revêtu de ce grade sous la peine d'avoir le poing coupé. (Ici chaque Mark-Mason agite son épée et la frappe sur celle de son voisin) et d'être réputé parjure a tous officiers. Je jure et promets aussi de conserver toute ma vie la marque de Mark-Mason qui va m'être donnée par cet acte et de ne jamais la mettre en gage sans une nécessité absolue. «Que Dieu me soit en aide ! Amen (quatre fois).» (Pierre Mariel, Rituels des sociétés secrètes: Carbonari, Compagnonnage, 1961 - books.google.fr).

 

Typologie

 

À la haute époque de la IIIe République, c'est le gouvernement qui contenait le plus de francs-maçons, celui de Léon Bourgeois en 1895 (six Maçons sur douze ministres), qui a eu le souci le plus fort de modifier la politique symbolique du régime dans un sens plus républicain (Les Francs-Maçons, 2011 - books.google.fr).

 

À partir de 1884, la loi Waldek Rousseau autorise les associations ouvrières patronales et de ce fait reconnaît les organisations syndicales. Les syndicats ouvriers ont le droit de se constituer sans autorisation gouvernementale. Ils deviennent de plus en plus puissants et prennent la relève du compagnonnage qui avait si longtemps lutté pour la défense des droits de l'ouvrier.

 

Les compagnons n'adhèrent pas à la Confédération générale du Travail créée en 1895, où le contexte politique joue un rôle de plus en plus prépondérant. Sur le marché de l'embauche, les Bourses du Travail (1887) remplacent les Devoirs (Armand Pouille, Des maçons médiévaux aux compagnons d'aujourd'hui: éthique et valeurs à transmettre à la formation par apprentissage, 2002 - books.google.fr).

 

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