Procès en sorcellerie à Lasserade

Procès en sorcellerie à Lasserade

 

I, 46

 

1591-1592

 

Tout auprès d'Aux, de Lectore et Mirande,

Grand feu du ciel en trois nuicts tombera,

Cause adviendra bien stupende et Mirande,

Bien peu après la terre tremblera.

 

RN 21

 

Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que l'intendant d'Étigny fit construire la grande route allant d'Auch vers les Pyrénées (actuellement route nationale 21 de Paris à Barèges passant par Lectoure, Auch et Mirande) et qui traversait l'extrémité sud du Pardiac par Laguian et Villecomtal. Dans le reste du pays, il n'y avait que des chemins dits "carretères", en langue gasconne, suivant en général la crête des coteaux pour les communications entre villages et des chemins de servitude pour la culture et les communications entre les bordes. Ces derniers, mal entretenus, jamais ou presque jamais garnis de cailloux n'étaient pas toujours accessibles aux piétons pendant les mauvaises saisons et il fallait user des attelages de beufs ou du cheval de trot pour porter le moindre fardeau (Jules Luro, Histoire du Pardiac et de ses bastides, 2004 - books.google.fr).

 

"stupende et mirande" : stupenda et mirabilia

 

La base de données de la Patrologia latina nous fournit au moins 25 occurrences de la combinaison stupenda et miranda, dont les suivantes : O vere miranda ! o vere stupenda ! (Richard de Saint-Victor, De gratia contemplationis) ; sarracenorum conterebantur, multa quidem miranda ac stupenda haberem describere (Gautier le Chancelier, Galterii Cancellarii Antiochena Bella) et Res miranda nimis, res admiratione stupenda (Thomas de Canterbury, Sancti Thomae Cantuarienses Archiepiscopi Epistolae) (Anna Carlstedt, La poésie oraculaire de Nostradamus, 2005 - www.diva-portal.org).

 

Parmi les pouvoirs de l'Antéchirst dont les sorciers sont les représentants : "Faciet enim tam stupenda miracula, ut jubeat ignem de coelo descendere, et adversarios suos coram se consumere, et mortuos resurgere, et sibi testimonium dare" (John Morris-Jones, Sir John Rhys, Elucidarium (1346), Volume 6 de Anecdota oxoniensia : texts, documents and extracts chiefly from manuscripts in the Bodleian and other Oxford libraries, 1894 - books.google.fr).

 

Henricum Bogner in libro nuncupato, Discours des Sorciers: in quibus libris mirabilia & stupenda reperies. Ecce libri præcipui, pluribus alijs omissis quos familiares iam dudum habui, & habeo, qui formant Exorcistas, & necessaria ad illud arduum ac periculofum onus ritè obeundum tradunt (Nicolaus de Borre, Apologia pro exorcistis, energumenis, maleficiatis et ab incubis daemonibus molestatis, 1660 - books.google.fr).

 

Lasserade 1592

 

Jean Michel Laclaverie a su retrouver des documents inédits, parfois difficiles mais parfaitement exploités, d'une affaire de sorcellerie à Lasserade (Gers) en 1592. La seule date figurant aux pièces du procès est le 23 décembre 1592. Les feuilles sont les dépositions qui mentionnent le sabbat, des danses nocturnes, de la magie noire. La période est très dure pour les populations à cause des dégâts causés par les guerres de religions et les conditions météorologiques désastreuses. Il faut des exutoires, des coupables. Les documents énumèrent 17 femmes sorcières, trois sorciers et quelques témoins. Les femmes dénoncent une vieille voisine, une belle mère, le plus souvent de pauvres gens. Elles parlent de réunions nocturnes sur une lande entre Lasserade et Pouydraguin, de rencontres avec le diable qui promet, disent-elles, de l'argent si elles baisent son derrière et renoncent à la religion catholique. Parfois, il abuse de la la plus jolie. Elles reconnaissent parfois les faits sauf deux accusations terribles pour l'époque l'usage du poison et le mauvais sort sur les récoltes ou le bétail. Les témoins (les jurés ?) sont des hommes plus aisés qui viennent de Plaisance, d'Aignan, de Tasque etc. L'un d'eux obtient l'acquittement immédiat de son épouse injustement accusée : est-il très amoureux ou comme le pensent certains, a-t-il peur de perdre une dot intéressante ? La fin de l'histoire n'est pas connue. L'épisode reflète bien l'époque de temps difficiles où le peuple a besoin de dérivatifs, de coupables le plus souvent choisis parmi les pauvres ou les marginaux. [...]

 

Le vendredi est réputé néfaste un peu partout en Gascogne traditionnelle. La nuit de vendredi à samedi est celle qui ouvre le sabbat (alias samedi). […]

 

Les chirurgiens traquent la marque du diable à l'aide d'aiguilles parfois impressionnantes qu'ils plantent dans tout le corps de l'accusée. Jean Dubroqua, chirurgien de Lasserrade est pourtant présent lors de nombreuses comparutions. Mais rien n'indique qu'il ait mis son art au service du tribunal. Les seuls frais que nous indiquent les documents sont les rétributions des gardes des sorcières emprisonnées, mais rien pour le paiement d'un chirurgien. [...]

 

En 1592 les juges n'ont pas écouté les sorcières et ont imposé à leurs victimes des aveux tirés de manuels de démonologie, et en particulier du plus célèbre d'entre eux, le Malleus maleficarum, le «marteau des sorcières». En France le  En France le peuple était passionnément catholique. Les procès de sorcellerie étaient bien vus par l'opinion, le pouvoir était souvent plus indulgent que la nation. Mais que sont devenus les accusés ? Ont-ils été exécutés ou bannis. Nous ne disposons malheureusement pas d'éléments concrets de réponse. Quelle est la nature des faits de sorcellerie à Lasserrade ? Superstition ou manigances diaboliques ? Quoi qu'il en soit en 1900, un homme accusait encore sa voisine de sorcellerie : «Pour que je guérisse, il faudrait que cette femme meure !». Elle s'appelait Jeannette, et habitait au lieu de Mormez, comme l'une des sorcières de 1592. Curieuse coïncidence (Sorcellerie dans le bas-Comté d'Armagnac en 1592, Bulletin de la Société archéologique, historique, littéraire & scientifique du Gers, Volume 105, Numéros 1 à 4, 2004 - books.google.fr).

 

Les procès contre les "sorciers" et les hérétiques organisés par le pouvoir religieux et politique et non le "peuple" sont là pour prouver qu'il était plus prudent de les "bien voir" et de rester cacatholique. Etait-ce vraiment un choix ? Que les autorités fassent preuve de mansuétude révèle leur rôle de pompiers pyromanes. Comme on avait besoin de bras pour engraisser les nobles et les cucurés, une persécution générale n'était pas souhaitable, il suffisait de faire des exemples et la psychologie des foules fait le reste.

 

La chasse aux sorcières dont fut victime la communauté en 1592 est aussi le signe de l'importance de la pauvreté. C'est peut-être également un aspect de la rupture entre la culture urbaine et la culture paysanne. Les citadins protestants ou catholiques veulent «changer l'homme», et se sont heurtés à un refus des communautés paysannes (Bulletin de la Société archéologique, historique, littéraire & scientifique du Gers, Volume 108, Numéros 1 à 4, 2007 - books.google.fr).

 

Feu du ciel

 

La foudre est aussi l'arme favorite des jetteux de (mauvais) sorts, de ceux qu'on dénonçait comme tempestaires, des sorciers et des sorcières réputés pour leurs pouvoirs sur la nature. [...] Ces individus usent d'un langage mystérieux, d'un rituel complexe et de recettes étranges, transmises de bouche à oreille dont une, tirée du Marteau des Sorcières de 1487, est décrite par les inquisiteurs Jacques Sprenger et Henri Institoris : “Premièrement, au milieu des champs, nous usons de certaines paroles pour demander au chef des démons d'envoyer l'un des siens pour frapper celui que nous désignons. Ensuite, ce démon étant venu, nous offrons un poulet à un croisement de routes en le lui jetant en l'air ; saisi par le démon, il lui obéit et se met aussitôt à battre l'air. Alors il fait tomber la grêle et la foudre, pas toujours cependant aux endroits désignés par nous mais selon la permission du Dieu vivant." (Jean-Pierre Leguay, Les catastrophes au Moyen Age, 2005 - books.google.fr).

 

Pour les trois nuits (de sabbat ?), notons qu'il y avait trois sorciers (et 17 sorcières) à Lasserade en 1592.

 

Acrostiche et tremblement de terre

 

L'acrostiche TGCB serait à décomposer comme T GC B ou T Jessé B.

 

Jessé de l'hébreu ISAI : don de dieu de schai (don) ou de jesch (qui existe) (Augustin Calmet, Dictionnaire historique, archéologique, philologique, chronologique, géographique et littéral de la Bible, Tome 4, 1859 - books.google.fr).

 

On en arrive au tremblement de terre du 9 janvier 1593, quelques jours après le 23 décembre 1592, mais seulement mentionné par Théodore de Bèze (T B) dans une lettre à Grynaeus du 6/16 janvier 1593 ("Puisse le tremblement de terre du 4/14 janvier n'être pas annonciateur d'une catastrophe") (Volume 34 de Correspondance de Théodore de Bèze, Théodore de Bèze, 1960 - books.google.fr, Alexis Perrey, Mémoire sur les tremblements de terre, Mémoires Sur Les Questions Proposées Par L'Académie Royale Des Sciences Et Belles-Lettres De Bruxelles Qui Ont Remporté Les Prix, Volume 18, 1845 - books.google.fr).

 

Le futur Théodore de Bèze s'appela primitivement Dieudonné ou Déodat. Il signera les lettres de sa jeunesse du sigle D, où Herminjard voit l'initiale de son prénom. Sa première mention dans un document genevois (son inscription sur les registres d'habitation), le désigne comme un «sieur Dieudonné de Besze, natiffz de Vézelay en Bourgongne» (Paul Frédéric Geisendorf, Théodore de Bèze, 1967 - books.google.fr).

 

Il ne faut pas s'étonner de ce que Théodore de Bèze, dans l'Histoire ecclésiastique des Eglises réformées au royaume de France, maltraite, à plusieurs reprises, le prélat dont Ribier a cru devoir dire : «Il bruloit de zèle et de ferveur pour la foy catholique et fit guerre ouverte aux nouveaux religionnaires.» Tantôt Théodore de Bèze l'appelle bien étrangement (t. I, p. 157, sous l'année 1558) «l'un des plus invétérés apostats de France» ; tantôt il raconte (Ib., p. 325, sous l'année 1560) que «le cardinal d'Armagnac vint à Nérac, portant une grande bulle, par laquelle le Pape excommuniait Boynormand, le sieur de La Gaucherie, précepteur de M. le prince de Navarre, et leurs adhérens, mais on ne tint grand conte de luy, ni de ses bénédictions qu'il fit à l'entrée de la ville, tout le monde s'en mettant à rire» (Philippe Tamizey de Larroque, Lettres inédites du Cardinal d'Armagnac, 1874 - books.google.fr).

 

Georges d'Armagnac est un membre de la Maison d'Armagnac issue du lignage des anciens ducs de Gascogne dont l'origine remonte au VIIIe siècle ou IXe siècle. Il est le fils de Pierre d'Armagnac, bâtard de Charles Ier d'Armagnac, et capitaine des guerres d'Italie. Pierre fut légitimé par le roi Louis XII en 1502. Il était comte de l'Isle-Jourdain. Sa mère était Fleurette de Lupé (fr.wikipedia.org - Georges d'Armagnac).

 

La seigneurie de Lasserade, et celle de Tieste, appartenaient encore en 1568 à François de Lupé. Ce dernier est le descendant de Gaillard de Lupé qui reçut la seigneurie de Lasserade des mains du comte d'Armagnac en 1390, en récompense de services rendus (Jean-Michel Laclaverie, Une dame gasconne de la noblesse rural, Bulletin de la Société archéologique, historique, littéraire & scientifique du Gers, Volume 104, Numéros 1 à 4, 2003 - books.google.fr).

 

Au plan local, pour les communautés concernées par le procès de l'hiver 1592-1593, les guerres de religion ont eu des conséquences importantes. L'église de Croute dépendant spirituellement de Pouydraguin et située sur les terres du seigneur de Lasserrade, a été ravagée par les hordes huguenotes et meurtrières de Montgomery en 1569. C'était un peu plus de vingt ans avant le procès qui nous intéresse ici (Sorcellerie dans le bas-Comté d'Armagnac en 1592, Bulletin de la Société archéologique, historique, littéraire & scientifique du Gers, Volume 105, Numéros 1 à 4, 2004 - books.google.fr).

 

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