Conquête de la Franche-Comté par Louis XIV
Conquête de la Franche-Comté par Louis XIV

 

II, 58

 

1673-1674

 

Sans pied ne main, par dent ayguë & forte,

Par globe au fort, de porc & laye nay [port & layné nay] :

Pres du portail desloyal se transporte :

Silene luit : petit, grand emmené.

 

"globe... port et lainé nay"

 

On rappelle le modèle de cette charade paronymique de Milan chez Alciat (Emblèmes, Mediolanum; ed. 1546, f ° 46), suivie de la traduction de Barthélemy Aneau :

 

C'est l'Etymologie du nom de Mylan, lequel on dict auoir ainsi este nommé pour à la premiere fondation y auoir este trouue vng porc biforme demy pourceau & demy mouton couuert demy de seyes, & demy laine d'ond Mylan fut en Francois appelle, en Latin Mediolanum. Lequel nom contient en sa signifiance les armes de deux bonnes villes en France, Cest à sauoir Austun iadis premiere ville des Gaules, qui porte le Porc (comme dict L'auteur.) Et Bourges Metropolitaine de Berry & Guyenne, qui porte le mouton, ville de ma natiuite, ou le Seigneur Alciat auteur du present œuure ha par plusieurs ans interpreté les loix à tresgrande renommée, & en celle vniuersité premierement leu en France.

 

Il existe pratiquement aucune probabilité qu'un tel rébus désigne dans les Prophéties la cité de Milan elle-même (Lucien de Luca, Eurêka Nostradamus, Scholia Nostradamica Libri V - Puzzles, Charades, Rébus, Calembours, 2025 - books.google.fr).

 

Guivre, c'est un autre nom de la vouivre, serpent ailé, qui apparaît sur les armes de la ville de Milan, depuis qu'Ubert, ancêtre des Visconti, tua un dragon affamé qui hantait un gouffre profond sur lequel fut bâtie l'église de Saint-Denis. On la représente sous la forme d'une couleuvre ondée, couronnée et tenant un homme dans sa gueule. L'empereur Barberousse se fit plus tard statufier, assis, ayant sous ses jambes croisées la guivre terrassée (Jean-Paul Clébert, Bestiaire fabuleux, 1971 - books.google.fr).

 

Curieux personnage que ce Watteville, né à Milan et qui, fuyant l'Italie après un meurtre, se découvre, en assistant à un sermon sur l'enfer, une soudaine vocation religieuse. Le voilà chartreux. Mais surpris par le prieur de l'abbaye alors qu'il fait le mur pour aller bambocher, il le tue. Le voilà de nouveau obligé de fuir, en Espagne, puis à Constantinople. Là, il se convertit à l'islam et met son talent militaire à la disposition du Grand Turc... qu'il trahit au profit des Vénitiens en échange de l'absolution de ses crimes par le pape, ainsi que de la charge d'abbé de Baume. Pari tenu ! Jean de Watteville, une fois abbé de Baume, jouera un rôle important dans le rattachement de la Franche-Comté (alors aux mains des Habsbourgs, c'est-à-dire des Espagnols) au royaume de France, en soutenant la conquête de la province en 1688 par les armées de Louis XIV (La France de Stéphane Bern: Les villages préférés des Français, 2020 - books.google.fr).

 

En 1674 : Stéphane Brenne, ou ses nègres, raconte n'importe quoi.

 

On peut reconnaître dans l’expression « porc & laye nay Â» un jeu de mot sur la ville franc-comtoise de Port-Lesney (voir quatrain I, 89) qui se trouve à proximité de Lons-le-Saulnier sous les remparts de laquelle le vicomte d’Apremont échoue alors qu’en 1674, pendant la guerre de Hollande, les Français envahissent la province. L’annexion par la France sera reconnue par la paix de Nimègue signée en 1678.

 

Port Lesney

 

Au pied d'un coteau couvert de vignes autrefois, Lesney était un village paisible que la fontaine de Bacchus, qui se trouve près de ruines romaines alimentait en eau. On parlait de Stalino, puis Staulignus, 'lignus' faisant penser au bois. De l'autre côté de la Loue, Portum était un petit village de mariniers qui prit une certaine ampleur au cours des siècles. Les deux villages furent réunis en 1522 sous le nom de 'Port de Lesney'. Le Port et Lesney dépendaient de la seigneurie de Vaulgrenant relevant directement du comté de Bourgogne. Elle comprenait Ecleux, Mouchard, Cramans, Chilley, La Grange des Arsures, Ivrey, Château-Salins, Lesney, le Port-de-Lesney, Grange de Vaivre et Pagnoz. En 1231 vivaient Richard et Etienne de Vaulgrenant. Les descendants de Richard dirigèrent Vaulgrenant. Au cours du XIVème siècle, plusieurs générations de filles héritèrent, toutes épousant des garçons de grande famille. C'est ainsi qu'apparurent les noms de Montferrand, Salins, Gruyères, Vergy, Pontailler, Villers-la-Faye...

 

Lorsqu'il fallut surveiller la route du sel, plusieurs forteresses furent construites. C'est ainsi que celle de Vaulgrenant fut édifiée au XIIème siècle, au-dessus de Pagnoz, sur un appendice de territoire de Port-Lesney formant une arête rocheuse qui domine la voie et la vallée de la Loue. Très imposant, un bâtiment de 50 m de longueur sur 15 m de largeur était flanqué un donjon carré de 10 m de côté et de deux tours carrées de 7 m de côté, à l'extrémité nord. Ses murs de pierre atteignaient 2 m d'épaisseur. Equipé de caves, greniers, prisons, vastes galeries et d'un grand nombre de chambres, il servait de résidence aux sires de Vaulgrenant. Détruit lors de la conquête de la Franche-Comté par Louis XIV en 1674, il ne fut jamais reconstruit (racinescomtoises.net).

 

Autour de Salins, les redoutes du Montrond, de la Croix-Beschet, de Champ-Refond, de l'ermitage Saint-Jean, les forts Millet, de la Regasse, datent des années 1672 à 1674. Le fort Belin, la redoute de la Ratte, de Billerey, furent consolidés dans le même temps. Les dépenses pour les fortifications, pendant les années 1673 et 1674 seulement, s'élevèrent à 38,768 fr., somme alors considérable. Après la conquête définitive de la province, Louis XIV ordonna de reconstruire le fort Saint-André qu'avaient fait sauter les Salinois (Alphonse Rousset, Frédéric Moreau, Dictionnaire géographique, historique, et statistique des communes de la Franche-Comté, Tome 6, 1858 - books.google.fr).

 

Dans la nuit du 12 au 13 février 1674, le duc de Navailles franchit l'Ognon sur deux points différents, et s'empara de Pesmes le lendemain. Le 15 février, le Magistrat de Salins écrivit à Alveyda pour l'informer que, dans la prévision d'une attaque, on travaillait activement aux fortifications, et pour lui demander l'envoi de quelques troupes, notamment le capitaine Colombet avec sa compagnie et des officiers réformés. Le gouverneur fut en même temps prié 1° d'ordonner à la noblesse du bailliage d'aval sujette à l'arrière-ban, de se retirer dans la ville; 2° de pourvoir à la garde des châteaux de Vaugrenans et de Montfort, dont l'occupation par l'ennemi isolerait Salins du reste du pays; 3° de veiller à la défense des ponts de Quingey et de Port-Lesney; 4° d'envoyer des munitions de guerre, surtout des boulets, du blé et une somme de 20,000 fr. pour les fortifications et les besoins urgents (Alphonse Rousset, Dictionnaire géographique, historique et statistique des communes de la Franche-Comté, Tome 6, 1858 - books.google.fr).

 

"Sans pied ne main.... Silène" : la Vouivre et saint Georges

 

Nous, nous l'allons voir à l'œuvre, ce serpent, et, déjà, nous le nommons dès le premier vers qui, pris en son entier, constitue la plus parfaite métaphore pour désigner un reptile : animal «sans pied ne main à la dent aiguë et forte» (Raoul Auclair, Les centuries de Nostradamus: ou, Le dixième livre sibyllin, 1976 - books.google.fr).

 

Une autre histoire beaucoup plus populaire, est celle-ci : Au fond d'un souterrain parfaitement conservé, qui s'ouvre dans le donjon délabré, habite un être fantastique, espèce de serpent appelé la Vuivre, qui porte sur sa large tête plate un diamant gros comme un Å“uf de pigeon, disent nos naïfs paysans. Sa conquête mérite bien des efforts, mais le monstre veille d'autant mieux à la garde de son trésor, qu'il est un talisman auquel sa vie est attachée. Cependant toutes les nuits il est obligé de le déposer au moment où il vient se plonger dans l'eau d'une source cachée sous une voûte obscure, Minuit sonne ! c'est l'heure, mais il faut avoir le bras agile et le cÅ“ur fort, car la moindre hésitation est fatale. Dire combien d'amoureux tentèrent la fortune, ce n'est pas possible. Hélas! aucun d'eux ne reparut. La Vuivre les a dévorés (A. de Vaulgrenant, Château de Vaulgrenant, Revue archéologique, Volume 23, 1855 - books.google.fr).

 

L'image de saint Georges combattant le dragon symbolise la lutte contre le paganisme. La légende situe ce combat, soit à Silène ou Selene, en Libye (d'après Jacques de Voragine, XIIIe siècle), soit plutôt à Trébizonde, sur les bords de la mer Noire. La princesse de Trébizonde (parfois assimilée à sainte Marguerite), délivrée du dragon, personnifie, en effet, la province de Cappadoce que saint Georges aurait évangélisée (Jacques Baudoin, Grand livre des saints, culte et iconographie en Occident, 2006 - books.google.fr).

 

La ville de Silène, Silena, Selene pourrait être un candidat à la signification de "Selin"/"Selyn". Mais ce n'est pas un port.

 

Au château de Vaugrenans vivait autrefois une dame très belle, mais de mœurs si dissolues qu'elle fut changée en vouivre. Sous cette forme, elle se livra à tant de méfaits que son fils, Georges, en vint à la tuer. Il en éprouva un certain remords et demanda à saint Michel ce qu'il fallait penser d'un fils meurtrier de sa mère. «Il doit être tué», répondit l'archange. Georges fut livré aux flammes et ses cendres restèrent sur place, au lieu d'être dispersées par le vent. Un jour, une jeune fille fouilla du pied dans le tas de cendres. Elle y trouva une belle pomme, la croqua et devint enceinte. Elle donna naissance à un beau garçon. Quand on l'eut baptisé, l'enfant ouvrit la bouche et déclara : «Je m'appelle Georges. Je nais pour la deuxième fois». L'enfant grandit, montra beaucoup de sainteté et fut honoré par le peuple sous le nom de saint Georges.

 

Nous bénéficions cette fois de quelques renseignements sur la mère originelle. Son comportement sexuel dépravé s'avère aux antipodes de la chasteté manifeste de la jeune fille qui va devenir la seconde génitrice du héros. À l'instar de Rhiannon, cette «dame très belle», d'extraction noble, doit être d'âge mûr. Sa transformation en vouivre, un serpent mythique vivant dans les profondeurs «de modestes sources et d'étroites anfractuosités», dénote de façon transparente la propriété chthonienne du personnage assimilable à la Terre-Mère et sa relation essentielle à l'eau dont elle est initialement issue. Qualifiée par H. Dontenville de «dévoreuse» dans son enquête minutieuse sur la fée Mélusine qui en prend la forme, cette créature - que son avidité rend dangereuse il convient de rapprocher ici son inassouvissement sexuel de l'insatiabilité alimentaire lié au type démétrien - se livre dans le conte «à tant de méfaits» qu'elle est tuée par son propre enfant.

 

Vaugrenans (près de Pagnoz, Jura) est étymologiquement «la vallée aux grains» (Daniel Gricourt, Dominique Hollard, Cernunnos, le dioscure sauvage, recherches comparatives sur la divinité dionysiaque des Celtes, 2010 - books.google.fr).

 

SILÈNE, SILENUS, père nourricier de Bacchus, était, selon Diodore, roi de l'île de Nysa, formée par le fleuve Triton en Libye (Encyclopédie du dix neuvième siècle, Tome 22, 1844 - books.google.fr).

 

En France de l'Est, la Vouivre peut être un dragon, un serpent, un serpent volant, parfois aussi un crapaud à tête de chat, ou oiseau - serpent couronné d'or, ou encore un serpent à tête de bouc terminée par un bec d'aigle (É. Montelle, 1998 : 16-20) (Jean-Loïc Le Quellec, Bernard Sergent, Dictionnaire critique de mythologie, 2017 - books.google.fr).

 

Georges est une grande figure en Orient : six églises lui sont consacrées à Constantinople, patron de l'Angleterre en 800, et de la Chevalerie (Paul Roque, Alain Philippon, Les peintres primitifs niçois, guide illustré : retables, peintures murales, itinéraires de visite, 2001 - books.google.fr).

 

L'invention des corps de saint Denis (Dionysos/Bacchus) et de ses compagnons se célébrait le 22 avril (Ferdinand de Guilhermy, Robert de Lasteyri, Inscriptions de la France du Ve siècle au XVIIIe, 1883 - books.google.fr).

 

Et le 23 c'est la Saint Georges, de deux mots grecs qui signifient : ouvrier de la terre, cultivateur. Ce martyr pourrait bien n'être qu'un emblème des travaux agricoles (Jean Marie Ragon, La messe et ses mystères comparés aux mystères anciens, 1882 - books.google.fr).

 

Economie de guerre

 

Le siège profite à bon nombre de professions. Les plus actives sont celles des maçons, des charpentiers, des maréchaux, des serruriers, des muletiers et des charretiers. Un messager est envoyé en 1670 à Arbois, Poligny, Lons-le-Saunier de la part du marquis de Listenois, gouverneur de Salins, pour «faire venir les massons estants esdites villes pour travailler aux fortifications de Salins». Ils jouent aussi le rôle de de sapeurs; ce sont eux qui sont envoyés pour rompre les ponts de Quingey et Port-Lesney.

 

Les charpentiers travaillent tout autant à «palissader» les brêches, à élever des palissades sur le glacis, qu'à restaurer la toiture ou les huis des tours et portes. Aux maréchaux et aux serruriers revient le renforcement d'armatures de certains édifices mais également la fabrication de bon nombre d'outillage sur lequel nous reviendrons et le ferrage de ces nombreux mulets qui sont mobilisés. Les muletiers et charretiers, parmi lesquels les comptes désignent souvent une femme, Simone Sage, sont certainement parmi les plus actifs. Citons les plus assidus François Paget, Louis Desmoly, Georges Gravier qui travaillent pendant 80 jours à conduire des mulets en 1670 puis trois mois en 1672. A ceux-ci viennent s'adjoindre plus épisodiquement des paveurs, des couvreurs, des taillandiers, des canonniers, des tonneliers, des gypsiers. Les manoeuvres sont recrutés parmi la population locale; ce sont le plus souvent des vignerons. Il s'en trouve également venant des environs. Les troupes sont mises à l'épreuve. Il n'est pas rare de relever des mentions de la participation des nombreux corps de troupe stationnés à Salins à ce vaste mouvement de défense. Dix soldats de la compagnie de Mr de Patornay travaillent au fort de Bracon, la milice à Bracon et à la tour Bénite, les soldats suisses trois jours à la porte Malpertuis, ceux d'un régiment de dragons à Bracon, d'autres du régiment du comte de Berg à fabriquer des chevaux de frise ou à couper du bois à faire les palissades.

 

Pour se préparer à un siège différentes mesures s'imposent : ravitaillement en vivres, ravitaillement en munitions. Dès 1670, on voit rentrer en une seule fois 1359 mesures de froment dans les greniers de la ville. D'où vient ce blé ? Un commissionnaire, Denis Bousson, est envoyé à Clerval deux fois consécutives. En 1672, 860 mesures sont de nouveau stockées. Le fort Saint-André reçoit 200 émines de froment. A côté du blé, base de l'alimentation d'Ancien Régime, 3 tonneaux de vinaigre sont conduits au fort Saint-André pour «rafraîchir et nettoyer les canons», sans omettre le foin pour les mulets de corvée. En ce qui concerne les munitions, la liste est encore plus impressionnante. En 1672, 1004 livres de poudre sont emmagasinées. En 1673, Besançon envoie 13998 livres de plomb, 500 grenades, 300 boulets; plus tard, ce sera encore 475 grenades. La grosse artillerie nécessite l'achat de «vieilles ferrailles pour charger les cartouches des canons et de la toile pour faire des sacs pour les mettre dedans». Les canons sont essayés. Les montures et les affûts sont vérifiés par des maréchaux et des charpentiers. Les affûts et les essieux supplémentaires sont fabriqués à Pontarlier. On réquisitionne les bosses pour «mestre la matière pour le canon pour l'envoyer à la fonderie de Pontarlier. La restauration des murailles nécessite de grandes quantités de clous (Jean-Claude Voisin, Louis XIV et Salins, Memoires, Société pour l'histoire du droit et des institutions des anciens pays Bourguignons, Comtois et Romands, Dijon, 1978 - books.google.fr).

 

"desloyal"

 

On peut reconnaître dans le « desloyal Â» Dom Juan de Watteville qui, ayant pu entrer dans la ville franc-comtoise de Gray déguisé en colporteur avec le Marquis d’Yenne (« près du portail… Â»), conseilla la capitulation de la ville, mais en 1668. Louis XIV donnera « 2000 pistoles à Dom Juan de Watteville – version 1668 des 30 deniers de Judas, estimeront les patriotes convaincus de sa félonie [1] Â». Cette année 1674, il est rappelé de Paris par le roi alors au siège de Besançon, arrive à Gray mais n’ira pas plus loin par peur des patriotes.

 

Le marquis de Yenne, ayant capitulé devant les Français, sortit du château de Joux "le lendemain à trois heures de nuit, et s'alla rendre au camp du roi très-chrétien, qui cependant s'étoit porté devant la ville de Gray, où il conféra le 18e dudit mois avec plusieurs officiers principaux, et se laissa employer par ledit roi très-chrétien avec Don Jean de Wateville, pour solliciter ceux de ladite ville de Gray, étant bien la meilleure de la province, de se rendre sans coup férir aux armes de France; ce qu'ils exécutèrent avec tant de promptitude, que le même jour s'étant présenté à la Porte-Haute, et fait en sorte qu'on les laissât entrer au corps de garde de ladite ville, ils firent tant d'exhortations pernicieuses et criminelles, qu'ils persuadèrent aux députés du conseil, aux notables et plusieurs autres de se rendre sans la moindre résistance. Si bien que le même jour il fut résolu de faire ladite capitulation, laquelle fut conclue, et arrêtée le jour suivant, et de suite toute la province réduite sous le pouvoir dudit roi très-chrétien" (Jules Chifflet (1610 - 1676), Mémoires, Mémoires et documents inédits, pour servir a l'histoire de la Franche-Comté, publiés par l'académie de Besançon, Tome 5, 1867 - books.google.fr).

 

"emmené"

 

Le dernier vers semble résumer succinctement le projet fait par des comploteurs soutenus par l’Espagne et la Hollande d’enlever le dauphin et si possible le roi [2] (« petit, grand emmené Â»). « Le moment est venu, le pays n’en peut plus, cette guerre lui coûte trop cher. La Bretagne, la Guyenne, la Normandie surtout gronde. La ville de Rouen vient d’être taxée d’une nouvelle contribution exceptionnelle et les Normands, écrasés d’impôts s’agitent. Tout est prêt. Le comte de Monterey, gouverneur des Pays-Bas espagnols, a promis son aide, la Hollande n’attend que ce moment pour entrer en action [3] Â». Le complot est découvert et les conspirateurs sont arrêtés et exécutés, en particulier le chevalier de Rohan, pris le 11 septembre 1674 et décapité le 27 novembre.

 

Franciscus van den Enden

 

Franciscus van den Enden, latinisé en Affinius, né autour du 5 février 1602 à Anvers et exécuté par pendaison à Paris le 27 novembre 1674, est un philosophe originaire des Pays-Bas espagnols. C'est durant les années 1660 qu'émerge la réputation d'athée de Van den Enden. Celui-ci adopte la devise : intus ut libet, foris ut moris est, ce qui signifie «en dedans penser ce qu'on veut, en dehors obéir à l'usage», en vertu de quoi il dissimule sa libre pensée sous des dehors catholiques.

 

Le philosophe ouvre à Paris une nouvelle école de latin, située à Picpus, où il reçoit les visites du janséniste Antoine Arnauld et de Gottfried Wilhelm von Leibniz. Son école s’appelle l’Hôtel des Muses. Il héberge un jeune militaire, Jean Charles du Cauzé de Nazelle. Son pensionnat abrite également les réunions destinées à préparer le complot de Latréaumont du nom de son principal instigateur, et dont la direction est confiée au chevalier Louis de Rohan. La rébellion vise à établir en Normandie une république inspirée par les idées de Van den Enden. C'est aussi par l'intermédiaire de ce dernier que les conjurés sollicitent l'appui du gouverneur espagnol à Bruxelles, le comte de Monterrey. En revenant d'une mission auprès de celui-ci, le 17 septembre 1674, Van den Enden apprend l'arrestation du chevalier de Rohan, dénoncé par Cauzé de Nazelle à Louvois. Latréaumont est tué en ripostant lors de son arrestation. Van den Enden tente alors de fuir mais les autorités françaises le rattrapent et le conduisent à la Bastille. Le vieux philosophe (il a alors 72 ans) est interrogé et torturé à plusieurs reprises. Dans ses interrogatoires, il expose non sans fierté ses idées sur la république démocratique dont il prônait l'instauration. Le 27 novembre 1674, alors que les autres conjurés, tous nobles, sont décapités, Van den Enden, roturier, est pendu dans la cour de la Bastille (fr.wikipedia.org - Franciscus van den Enden).

 

La conspiration, la Franche Comté et Georges du Hamel

 

"La nation séquanoise, la plus ancienne du royaume de Bourgogne, se maintiendra toujours en Comté franche ; S. M. lui ayant promise et jurée la conservation de ses privilèges par les capitulations et traité de Nimègue, elle doit continuer à se régir, comme du passé, en pays d'états, elle ne cessera d'en réclamer la jouissance et la défendre avec autant de courage qu'elle en manifestera pour les services d'un roi qui serra bon et juste pince" (Procès-verbal pour les États, du 5 août 1679).

 

Le roi ne tint pas compte de ce chantage, ni des recommandations des gentilshommes franc-comtois qui souhaitaient faire trancher le litige entre le roi et leur nation par-devant le parlement. Il fut d'autant plus ferme qu'il avait dû faire face en 1674 à une conspiration qui prévoyait le rétablissement des États de Normandie dans toutes leurs prérogatives. L'entreprise du chevalier de Rohan, associé à Duhamel de Latréaumont et au médecin Van den Enden, échoua. Elle révélait cependant la vivacité des convictions politiques d'une noblesse d'opposition qui voyait dans les assemblées une panacée institutionnelle contre l'absolutisme et dans le recours à l'Espagne, le moyen de recouvrer sa liberté. On mesure ici l'opposition fondamentale qui séparait les juristes du royaume de France et l'idéal de gouvernement nobiliaire par États. En dernière analyse donc, il est clair que les corpus juridiques sur lesquels certaines provinces fondèrent leurs prétentions politiques, n'étaient guère que des énoncés de privilèges résiduels (Marie-Laure Legay, Contestation des pouvoirs intermédiaires en France, État, pouvoirs et contestations dans les monarchies française et britannique et dans leurs colonies américaines (vers 1640-vers 1780), 2018 - books.google.fr).

 

La conspiration du chevalier de Rohan ne prend de l'importance que par ces complices. Deux personnages encadrent Rohan, Georges Du Hamel, sieur de La Tréaumont, gentilhomme normand, et Francois-Affinius van den Enden, Hollandais. [...] La Tréaumont connaissait le Hollandais qui lui avoit prêté de quoi retourner en France en 1669. [...]

 

Selon les conjurés, à partir de la place de Guilleboeuf, il serait possible de soulever toute la province. La Tréaumont a déjà fait deux essais infructueux, en 1657 avec le maréchal d'Hocquincourt, en 1659 avec le comte d'Harcourt. Rohan est donc son troisième essai. Des discussions entre La Tréaumont, Rohan et Van den Enden ont lieu lors de la déclaration de guerre à la Hollande en 1672. [...]

 

En avril 1674, La Tréaumont écrit au comte de Monterey, gouverneur et président du Conseil de Flandre, pour inviter les Espagnols, avec des armes et de l'argent (2 millions de livres), à envahir la Normandie où les rejoindraient les gentilshommes du cru car, selon ses dires, cette province serait prête à se soulever. Monterey, en septembre 1674, juge le moment mal choisi car la flotte hollandaise est indisponible, mais il promet 100.000 livres. Les préparatifs en Normandie sont surveillés par Versailles. [...]

 

Néanmoins, selon La Tréaumont, le climat est favorable à la révolte en raison des impôts extraordinaires décidés pour la conquête de la Franche-Comté : Rouen a dû verser une contribution supplémentaire de 80000 écus (A. Sedmley-Weill, Un conspitareur au temps de Louis XIV : le chevalier de Rohan, L'état classique, regards sur la pensée politique de la France dans le second XVIIe siècle, 1996 - books.google.fr).

 

Acrostiche : SPPS

 

SPPS : sacris publicis praesto sunt ( René Cagnat, Cours d'épigraphie latine, 1889 - www.google.fr/books/edition>).

 

Le collegium tibicinum Romanorum qui sacris publicis praesto sunt («collège des auletes romains qui sont de fonction aux sacrifices publics») était une institution très ancienne. La présence de joueurs de flûte pendant les sacrifices est attestée par des documents iconographiques (Théodore Gérold, Histoire de la musique des origines à la fin du XIVe siècle, 1936 - www.google.fr/books/edition).

 

Ils étaient tenus et regardés de la manière la plus honorable ; on les favorisait extrêmement et ils aspiraient aux plus hautes charges de l'état (Carlo Blasis, Code complet de la danse, 1830 - www.google.fr/books/edition).

 

Marsyas était un Silène phrygien qui ayant trouvé et ramassé les flûtes rejetées par Athéné provoqua Apollon à entrer en lice avec lui. Il fut convenu entre les deux rivaux que le vainqueur pourrait à volonté disposer du sort du vaincu. Les Muses furent choisies pour juger du talent des deux musiciens. Dès que ceux-ci eurent commencé à jouer, l'un de la lyre ou de la cithare, l'autre de la flûte, Apollon changea de mode et commanda à Marsyas d'en faire autant. Mais comme le jeu des flûtes ne permettait point ce changement, le Silène fut obligé de s'avouer vaincu, et Apollon l'ayant attaché à un pin, l'écorcha tout vif ou bien emprunta pour ce supplice le ministère d'un Scythe (Charles Lenormant, Jean Joseph Antoine Marie de Witte, Elite des monuments ceramegraphiques; materiaux pour l'histoire des religions et des moeurs de l'antiquite, Tome 2, 1857 - books.google.fr).

 

Affinius van den Eden, le philosophe du Latréaumont d'Eugène Sue (1840), finit lui aussi en martyr. En dépit de l'irréalisme et de la démesure (que l'auteur souligne à l'envi) de son idéal de «société libre», il a entrepris de donner un corps vigoureux - le peuple - à «l'âme de ses veilles». Il échoue, et meurt sous la torture des sbires du roi-soleil. Faute de pouvoir inscrire sa doctrine dans le corps populaire, le philosophe expose le sien au bourreau. Le corps martyrisé - christique - du philosophe à la fois signifie son échec : la non-incarnation de la philosophie dans le peuple, et symbolise son aspiration : l'incarnation de la philosophie dans le peuple.

 

Affinius van den Enden a été le maître de Spinoza, qui du reste apparaît dans le roman. Sue s'inspire ici de «La vie de B. de Spinoza» de Jean Colerus (cf. par ex. Oeuvres complètes de Spinoza, R. Caillois, M. Frances et R. Misrahi, Pléiade, 1954, Appendice, p. 1509 et sq) et peut-être de l'article «Spinoza» du dictionnaire de Bayle.

 

Les véritables acteurs de l'histoire, ignorant toute philosophie, transforment en victime, en nouveau Socrate, en nouveau Jésus, celui qui aurait pu les éclairer (Georges Navet, Le philosophe et ses diables. Les romans du philosophe sous la Monarchie de Juillet. In: Littérature, n°86, 1992. Littérature et philosophie - www.persee.fr).

 

Dans cette Athènes où l'on rend hommage à la beauté, dans la vie quotidienne comme dans l'art, dans une culture où le vertueux est appelé "beau et bon" (kalas kagathos), Socrate est passablement laid. Ménon le compare à un poisson torpille et Alcibiade, dans Le Banquet de Platon, à un silène. Celui-ci, dans la mythologie grecque, est le sage éducateur de Dionysos, représenté comme grotesque, chauve, le nez camus, avec un ventre proéminent. Mais le silène est aussi, chez le potier, une statue en bois de facture grossière, creuse, qui recouvre et protège une Å“uvre précieuse. Alcibiade poursuit sa comparaison au niveau moral. Le "silène Socrate" renferme le "satyre Marsyas". Ce dernier avait acquis la maîtrise de la flûte inventée par Athéna, au point de défier Apollon et sa lyre, en suscitant la vengeance du dieu. Platon ne met pas l'accent sur cette triste fin, mais il file la métaphore : les propos de Socrate sont des "chants divins qui ont le pouvoir d'enchanter les cÅ“urs". Ses discours ressemblent exactement à des silènes qui s'ouvrent. "Grotesques, tels sont les mots dont il enveloppe sa pensée... Il parle d'âne bâté, de forgerons, semblant dire toujours les mêmes choses dans les mêmes termes, prêtant à rire aux lourdauds ignorants." Mais qu'on pénètre à l'intérieur, ils renferment un sens que n'ont point tous les autres. Ils sont les plus divins et les plus riches images de vertu. De grande portée, ils embrassent tout ce qu'il convient d'avoir devant les yeux pour devenir honnête homme  (Maryvonne David-jougneau, Socrate dissident: Aux sources d'une éthique pour l'individu-citoyen, 2017 - books.google.fr).

 

Cf. l'interprétation du quatrain précédent II, 57 - Guerre de Hollande où Louis XIV est comparé à Phaéton :

 

Tum canit Hesperidum miratam mala puellam;

Tum Phaethontiadas musco circumdat amara

Corticis, atque solo proceras erigit alnos.

 

Silène chante ensuite la jeune fille que séduisirent les pommes d'or des Hespérides. Puis il enveloppe de la mousse d'une écorce amère les sœurs de Phaeton et les change en aunes qui se dressent fièrement dans les airs (Gustave Hinstin, Oeuvres de Virgile, Tome 1, 1891 - books.google.fr).

 

Par Jupiter ! dit son accusateur, il enseignoit à mépriser les lois reçues : c'étoit folie, disoit Socrate, qu'une fève décidât du choix des chefs de la république, tandis que l'on ne tiroit au sort, ni un pilote, ni un architecte, ni un joueur de flûte ("neque tibicine" en latin), ni d'autres semblables artistes, dont les fautes sont bien moins dangereuses que celles des magistrats. Par de tels discours, si l'on en croit son accusateur, il échauffoit l'esprit des jeunes gens, il leur inspiroit le mépris des lois, il les rendoit violens. Pour moi je pense que ceux qui font leur étude de la sagesse, et qui se croient capables d'éclairer leurs concitoyens sur leurs véritables intérêts, ne sont point du tout violens; ils savent que la violence engendre les haines et tous les malheurs, tandis que la persuasion inspire la bienveillance sans être jamais dangereuse. L'homme que vous contraignez, vous hait, dans l'opinion que vous le privez de quelque avantage: celui que vous persuadez, vous aime et croit que c'est vous qu'il oblige. Ce n'est pas le sage, c'est le puissant dépourvu de lumières qui recourt à la violence (Xenophon, Entretiens sur Socrate, Livre I, Chapitre II) (Xenophon, Oeuvres complètes, Tome 6, traduit par Jean-Baptiste Gail, 1803 - books.google.fr).

 

Silene : Selene, la lune

 

La nuit est propice aux préparation des complots.

 

Il n'est pas moins singulier qu'on n'interroge ni Mme de Villedieu, ni surtout la Du Chesnet chez qui les conspirateurs tenaient tous les soirs leurs assises. Latréaumont, dans son dernier voyage, lui adressa, de Normandie, un billet «pour toute la société», plus une lettre particulière qu'elle fit tenir au chevalier des Préaux, son destinataire (Claude Derblay, Un drame sous Louis XIV, l'affaire du chevalier de Rohan, Tome 1, 1945 - books.google.fr).

 

Le 31 août 1674, à Paris, vers la fin du jour, un jeune homme, officier sans emploi, se présenta au cabinet du marquis de Louvois, secrétaire d'État au département de la Guerre, et demanda à parler à ce ministre. Le jeune officier à qui Louis XIV devait la découverte du complot dont nous avons résumé les péripéties se nommait Du Cause de Nazelle (né vers 1649) (Ernest Daudet, Aventures de guerre et d'amour: un complot sous Louis XIV de Du Cause de Nazelle, 1899 - books.google.fr).

 

Nazelle, prit pension en 1674 chez François Affinius Van den Enden qui tenait une école de latin et de philosophie à Picpus (Jacques Laurent, L'inconnu du temps qui passe, 2014 - books.google.fr).

 

Le même soir, je vis arriver Latréaumont comme à l'ordinaire. Armé de deux pistolets, je fus me cacher dans le coin du petit corridor sombre. Un moment après, Vanden Enden et Latréaumont entrèrent dans le cabinet. Après qu'ils eurent fermé la porte, le premier commença à s'expliquer sur la défiance qu'il avait de la fermeté du chevalier de Rohan (Ernest Daudet, Aventures de guerre et d'amour: un complot sous Louis XIV de Du Cause de Nazelle, 1899 - books.google.fr).

 



[1] Jean Vartier, « Histoire de la Franche-Comté Â», Hachette, 1975, p. 174

[2] D. et M. Frémy, « Quid 1997 Â», Robert Laffont,  p. 741

[3] Michel de Grèce, « Louis XIV Â», Olivier Orban, 1979, p. 199-200

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