La Marsaille

La Marsaille

 

II, 85

 

1693-1694

 

Le vieux plain barbe sous l'estatut severe,

A Lyon fait dessus l'Aigle Celtique :

Le petit grand trop outre persevere :

Bruit d'arme au ciel : mer rouge Lygustique.

 

"barbe"

 

L'Histoire Auguste, Vie d'Hadrien, 10, 6, rapporte qu'Hadrien choisissait pour tribuns militaires «des individus portant une barbe fournie [plena barba] et ayant un âge qui leur permît, grâce à l'expérience que donnent les années, de posséder l'autorité nécessaire au tribunat» (trad. A. Chastagnol). L'auteur associe la barbe à l'image de l'expérience et de la prudentia (Francis Prost, Jérôme Wilgaux, Penser et représenter le corps dans l'Antiquité, 2006 - books.google.fr).

 

Philippe II de Savoie n'était pas destiné à régner sur la Savoie. Cinquième des fils du comte Louis, était seul resté sans dotation, il avait été surnommé "Philippe Sans Terre". Quand sa patrie n'offrait pas assez d'aliment à son besoin d'agitation , il allait en chercher dans les pays voisins. Déjà du vivant de son père, il s'était retiré à Genève, puis en France, pour s'y livrer à son humeur remuante. Mais le terrible Louis XI avait l'œil sur lui, et, s'apercevant qu'il cherchait à soulever ses provinces, il le fit enfermer, deux ans, dans le château de Loches.

 

Il faut convenir pourtant que l'âge calma considérablement cette nature violente, et que l'habitude des camps et des cours avaient fait de lui un vaillant capitaine et un politique d'une rare habileté. L'histoire loue sa conduite généreuse à l'égard de ceux qui l'avaient offensé, en le traversant dans ses projets, dans ses révoltes, et qui par conséquent devaient être des ennemis à ses yeux. On le compare, sous ce rapport, à l'empereur Adrien et au roi de France, le bon Louis XII , dont on connait le mot célèbre : Le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans.

 

Philippe deux Sans-Terre arrive à la couronne

Après mille attentats. Esprit audacieux,

Il poursuivit un père, un frère et trois neveux.

Sur le trône pourtant il se calme et pardonne (Abbé Boissat, Histoire de la maison de Savoie depuis son Origine jusqu'a nos Jours, 1851 - books.google.fr).

 

Son zèle ne se signala pas moins pour la religion et la pureté de la foi. Les Vaudois, qui avaient d'abord sollicité la faveur d'être tolérés dans les vallées, devinrent intolérans; dès qu'ils s'y virent les plus forts. Le Duc Philippe réprima les hétérodoxes et protégea les catholiques, en les maintenant tous dans de justes bornes. Philippe II préparait d'autres bienfaits de ce genre à la Savoie et au Piémont qui se promettaient un règne heureux et long d'un Souverain éclairé, généreux, expérimenté. Le Ciel ne fit que le montrer à ses sujets. Epuisé par les fatigues, miné par une vie active, orageuse, ce Duc n'occupa le trône qu'environ dix-huit mois. Etant tombé malade à Turin, il se fit porter en litière à Chambéry, pour y respirer, disait-il, l'air natal. Il succomba aux premières rigueurs de la dure saison en 1497 (Jean Frézet, Histoire de la Maison de Savoie, Tome 2, 1827 - books.google.fr).

 

Les barbes ou barbets sont les pasteurs de la religion vaudoise, née à Lyon (entre deux fleuves : possible "Mésopotamie", cf. quatrains II, 99 et VIII, 70).

 

Depuis l'Accord de Cavour (5 juin 1561), ces protestants savoyards bénéficient d'une relative tolérance de la part du duc malgré une terrible répression en 1655 - les «Pâques piémontaises» -, sans lendemain toutefois du fait de leur résistance et du soutien franco-anglais. En revanche, sur la pression de son oncle Louis XIV, le jeune duc Victor Amédée II (1675-1730) étend en quelque sorte l'édit de Fontainebleau à ses États par un édit (janvier 1686) qui annule les «Patentes» (1663-1664) si chèrement acquises à la suite des Pâques. Sous la direction de Henri Arnaud (1643-1721), à la fois pasteur et général d'armée, les vaudois se soulèvent de nouveau contre les troupes franco-savoyardes mais sont écrasés le 3 mai 1686 par les dragons du maréchal Nicolas de Catinat (2000 morts et 8500 prisonniers). Le duc installe des paysans catholiques dans le pays vaudois mais, à la différence de Louis XIV, accorde finalement le droit à l'exil vers Genève pour 2700 rescapés; 300 meurent durant la longue marche en hiver 1687. Cependant, en 1689, les émissaires de Guillaume III persuadent les réfugiés de reconquérir leur pays perdu dans le val Cluson. La «glorieuse rentrée» s'accomplit durant l'été 1689. C'est l'unique exemple d'un défi militaire dans l'histoire du Refuge. Les vaudois s'engagent alors dans une guérilla vaine, mais à la faveur du revirement d'alliance de Victor Amédée II, désormais au côté de la ligue d'Augsbourg, ils obtiennent un édit de tolérance religieuse en 1694 (David El Kenz, Claire Gantet, Guerres et paix de religion en Europe: XVIe - XVIIe siècles, 2008 - books.google.fr).

 

Lorsque les excès de Louis XIV eurent excité la jalousie de toute l'Europe, Victor traita secrètement avec les ennemis de ce roi, c'est-à-dire avec le duc de Bavière, la Hollande et l'Angleterre, qui, fortes sur mer, contraignaient les puissances inférieures à les seconder; il faut ajouter à ces ennemis l'empereur, qui regardait comme nécessaire à l'équilibre européen de se consolider en Italie, depuis que la France, après s'être calmée à l'intérieur, était devenue redoutable et menaçante. Le duc se rendit donc à Venise sous le prétexte de se divertir, et là, au milieu des bals et des mascarades, il concerta une ligue avec l'empereur, l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande; à cause de Chypre, il demanda à être traité en roi, et, moyennant un million de livres, il racheta les droits sur les fiefs impériaux situés entre la Savoie et le territoire de Gênes ; afin de se concilier les Anglais et d'en obtenir des subsides, il retira les édits sévères contre les Vaudois, et leur permit de retourner dans leurs vallées natales. Victor espérait que le traité d'alliance resterait secret; mais Louis, auquel il fut révélé, et qui du reste avait résolu de porter cette année la guerre dans le Milanais (Cesare Cantù, Histoire des Italiens, Tome X, 1867 - books.google.fr, Pierre Brind'Amour, Les premières centuries, ou, Propheties de Nostradamus (édition Macé Bonhomme de 1555), 1996 - books.google.fr).

 

Par une clause secrète signée entre la Savoie et la France au traité de Ryswick (1697), le duc chasse toutefois de nouveau les vaudois. Malgré un court répit lors de la guerre de Succession d'Espagne (1701-1714), la répression reprend et aboutit à l'édit de 1730 interdisant à nouveau le culte protestant, officialisant la disparition du protestantisme savoyard. Cette résistance acharnée durant les années 1680-1690 au chant du psaume 68 fait écho au sursaut cévenol où les insurgés reprirent le même hymne (David El Kenz, Claire Gantet, Guerres et paix de religion en Europe: XVIe - XVIIe siècles, 2008 - books.google.fr).

 

Pour la guerre des Camisards cf. quatrains II, 64, II, 83, II, 97.

 

La tolérance n'adviendra en Savoie qu'à la fin du XVIIIe siècle : cf. quatrain III, 99.

 

"Aigle celtique"

 

La salle des Croisades donne à Amédée II, mort à Nicosie en 1148, un écusson écartelé, de Maurienne, d'or à l'aigle de sable, et de Savoie, de gueules à la croix d'argent. Il n'est pas certain que ce personnage ait été comte de Savoie, et le blason n'existait pas de son temps. Amédée II n'avait donc pas d'armoiries, et s'il en avait eu, il aurait porté les armes de Maurienne, son véritable fief patrimonial. Les premiers sceaux armoriés de sa maison ne portent que l'aigle de Maurienne (peut-être un souvenir symbolique de S. Jean, patron de Maurienne). Les plus anciens sont d'Amédée IV (1233-1253). Voici les sceaux des frères et sœurs de ce prince : Béatrix, mariée en 1220 à Baimond Bérenger IV, comte de Provence, portait en 1242 et 1263 une aigle avec la légende ARMA COMITIS SABAVDIE ET MARCHIS ITALIE ; Humbert, en 1221, portait l'aigle ; Philippe, qui fut comte de Savoie (1268-1285), portait l'aigle avant de régner (1239), il l'avait encore en 1271,1278,1282, d'après des sceaux appendus à des chartes sur lesquelles il était qualifié comte palatin de Bourgogne, sans doute du chef de sa femme Alix de Méranie (M. D'Amécourt, sur "Origine des armoiries" de M. de Barthélemy, Comptes rendus de la Société française de numismatique de d'archéologie, Volume 5, 1874 - books.google.fr).

 

La Savoie, le Dauphiné, la Suisse française faisaient partie de l'Allobrogie. Les Allobroges se subdivisaient en tribus nombreuses, parmi lesquelles les Ceutrons, établis en Tarentaise et en Faucigny, les Médules et les Graiocèles, en Maurienne, ainsi que les Bramovices et les Ucènes. Le nom des Médules était inscrit sur le monument de la Turbie (Charles Buet, Les ducs de Savoie aux XVe et XVIe siècles, 1878 - books.google.fr).

 

L'"Aigle celtique" peut ainsi être un duc de Savoie, en l'occurrence Victor-Amédée II.

 

Lyon

 

Catinat n'avait à sa disposition que fort peu de cavalerie, ce qui l'empêchait de s'engager dans les pays de plaine. [...] Des avis certains lui faisaient espérer que d'autre cavalerie ne tarderait pas à le joindre; elle se composait de deux brigades, l'une de dragons et l'autre de gendarmes, lesquelles, détachées de l'armée d'Allemagne, avaient repassé le Rhin sur le pont de Strasbourg. Après avoir traversé l'Alsace et la Franche-Comté, elles franchirent le Rhône à Lyon, d'où elles gagnèrent la Savoie. Enfin ces deux brigades arrivèrent, après un trajet des plus difficiles, à Suze, le 1er octobre ; elles marchaient sous la conduite du comte de la Rochefoucauld, du baron de Flamanville, du comte de Rians, du marquis de la Messellière, de la Chassagne, des chevaliers de Ségur et d'Espinac. Ces divers escadrons étaient commandés par des officiers d'un mérite reconnu. L'arrivée de cette cavalerie tant désirée mit le maréchal en situation de frapper de ces coups hardis qui avaient fondé sa fortune militaire ; personne ne doutait que son esprit fertile en ressources ne lui suggéràt un expédient capable de déconcerter tous les plans des alliés (Alexandre Mazas, Histoire de l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis depuis son institution en 1693 jusqu'en 1830, Tome 1, 1860 - books.google.fr).

 

La Marsaille

 

La bataille de La Marsaille, ou bataille de Marsaglia, est une bataille victorieuse livrée le 4 octobre 1693 par une armée française commandée par Nicolas de Catinat face à une armée hispano-savoyarde commandée par Victor-Amédée II de Savoie pendant la guerre de la Ligue d'Augsbourg. Bien que le prince Eugène et d'autres lui eussent conseillé d'attendre une occasion favorable et de se replier sur Turin, Victor-Amédée, voulant prendre sa revanche de sa défaite à Staffarde, rangea ses troupes en trois lignes. Les forces étaient identiques (35 000 Français contre 30 000 alliés) mais Catinat disposait d'une position dominante. Les alliés fuirent, laissant sur le champ de bataille 8 000 morts ou blessés, 2 000 prisonniers, leurs canons et 32 drapeaux ou étendards. Les Français perdirent quant à eux 1 800 hommes. Faute de matériel et d'argent, Catinat ne put assiéger Turin mais Casal était débloquée (fr.wikipedia.org - Bataille de La Marsaille).

 

Le maréchal de Catinat, ayant disséminé ses divisions dans la Savoie et le Dauphiné, prit la route de Paris, après avoir inspecté les travaux de fortifications de Grenoble; il se vit contraint de s'arrêter dans la ville de Lyon pour un motif des plus agréables. Les habitants de cette florissante cité n'ignoraient point les projets d'invasion que les alliés méditaient au début de cette campagne, qui venait de tourner à leur confusion. Les Lyonnais savaient que leur ville et leurs riches établissements devaient être la proie des étrangers ; ils avaient suivi pendant six mois, avec une inquiétude bien naturelle, tous les incidents de cette guerre, et la victoire remportée le 4 octobre leur avait causé une joie inexprimable. Dans aucun lieu de la France ce triomphe n'avait été mieux célébré. A la nouvelle que le maréchal de Catinat devait passer par Lyon pour se rendre à Versailles, les magistrats résolurent d'aller lui offrir, de la part des Lyonnais, le tribut de leur reconnaissance. Les chefs de la cité reçurent le maréchal à la porte qui se trouvait placée au milieu du pont de la Guillotière, honneur réservé aux princes de la famille royale; ils le complimentèrent et le conduisirent ensuite, à travers les flots d'habitants , à l'hôtel de ville, dont la construction venait d'être achevée. Les notables étaient réunis dans la grande salle ; parmi eux se trouvaient les principaux fabricants d'étoffes riches ; ceux-ci supplièrent le vainqueur de la Marsaille d'accepter en présent une pièce de brocart d'or fabriquée à son intention; elle devait servir à lui faire un habit de cour. Lyon, ainsi que les principales villes du royaume, conservait dans des tableaux le souvenir des entrées des personnages illustres. Celle que fit à Lyon en 1693 le maréchal de Catinat figurait dans cette collection de portraits peints par des artistes du pays; on les gardait à l'hôtel de ville. Tous ces tableaux, fort curieux au point de vue historique, disparurent, comme tant d'autres choses précieuses, lors du siége que cette malheureuse ville soutint en 1795.

 

Catinat quitta Lyon vers les derniers jours de décembre ; il arriva au commencement de l'année 1694 à Versailles, où l'attendait une autre réception capable de le récompenser de ses travaux. Il est vrai que la victoire de la Marsaille avait donné un nouveau lustre à sa réputation. Louis XIV lui fit un accueil des plus empressés, en présence d'une foule de courtisans ; la plupart d'entre eux se montraient jaloux d'un héros dont la modestie rehaussait le mérite. [...] Au sortir de la messe, le roi reçut chevalier de Saint-Louis le maréchal de Catinat, déjà élevé à la dignité de maréchal de France le 27 mars. L'Ordre de Saint Louis est inauguré à Versailles, par Louis XIV, le 8 mai 1693. Boileau et Racine ont travaillé à la composition de la devise : Bellicae virtutis praemium ("récompense de la valeur guerrière") (Alexandre Mazas, Histoire de l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis depuis son institution en 1693 jusqu'en 1830, Tome 1, 1860 - books.google.fr).

 

"petit grand"

 

Durant ses trois campagnes de 1690, 1693 et 1694, le dauphin avait toujours opté pour la confrontation avec l'ennemi en suivant une stratégie résolument offensive. Louis XIV ne cessa de se montrer compréhensif sur la légitime envie qu'avait le dauphin d'acquérir un surcroît d'autorité. Le 23 juillet 1694, il lui écrivait «[...] je souhaitte plus que vous, que vous puissiez acquérir beaucoup de gloire.» et le 6 septembre suivant «[...] vous fera acquérir toute la gloire qui sera possible dans la présente conjoncture». Mais l'entourage de Monseigneur, soutenu par la cour, ne voulait pas abandonner la ligne stratégique, principalement défensive, arrêtée depuis 1688. Alors pour calmer les ardeurs du dauphin, le roi lui opposait les intérêts supérieurs del'État. En juillet 1694, il lui demandait de se résoudre à accepter la stratégie défensive de Luxembourg décidée en accord avec Chamlay [...] mais comme vous debvez toujours penser au bien de l'Estat, je ne doupte pas que vous ne vous conduisiez avec la sagesse et la prudence que vous me mandez.» [...] Le sens du devoir du dauphin, sa capacité à sacrifier ses intérêts à ceux de l'État et son respect de la souveraineté de son père ne l'avaient cependant pas empêché de marquer son insatisfaction, non pas en essayant d'interférer dans la chaîne de commandement, mais en affectant une certaine distance, multipliant les inspections des troupes et des fourrages, parfois dangereuses (Matthieu Lahaye, Le Fils de Louis XIV: Monseigneur le Grand Dauphin (1661-1711), 2013 - books.google.fr).

 

On voit que le "petit grand" qui "trop outre persevere" pourrait être le dauphin, fils de Lous XIV, menacé d'un enlèvement en 1673 : cf. quatrain II, 58 (E. Montrot, Sainte-Maure de Touraine, 1935 - books.google.fr).

 

Louis de France, dit Monseigneur, ou le Grand Dauphin après sa mort, est né à Fontainebleau le 1er novembre 1661 et mort au château de Meudon le 14 avril 1711. Il eut pour précepteur l’évêque de Condom, puis de Meaux, Jacques-Bénigne Bossuet, assisté de Pierre-Daniel Huet. Bossuet lui dédie son Discours sur l'Histoire universelle, destiné à faire son éducation. Il épouse Marie-Anne de Bavière le 7 mars 1680. Ils eurent, entre autres, Louis (6 août 1682 † 18 février 1712), duc de Bourgogne qui aura comme précepteur Fénelon. Selon les portraits de Saint-Simon et de Spanheim, il semble se tenir à l'écart des affaires politiques mais se montre enthousiaste dans son rôle militaire. Opposé à la révocation de l’édit de Nantes (1685), il se signala également par sa bravoure au combat, notamment pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg (de 1688 à 1697) (fr.wikipedia.org - Louis de France (1661-1711)).

 

Ces campagnes le méneront dans le Nord et non en Savoie ou en Italie.

 

Il existe peu de travaux sur la dévotion à la divine Enfance. Et pourtant, quelle richesse, et surtout, quelle influence sur les mentalités, sur le goût. M. Orcibal le remarque, les confréries de l'Enfance pullulent au XVIIe siècle «l'un des sommets historiques de la spiritualité de l'enfance». La dévotion prend des formes variées selon ses milieux d'adoption, mais dans tous les cas, elle reste fondée sur un paradoxe : l'enfance, l'état le plus faible, le plus désarmé, le plus méprisable de la nature humaine a pourtant été choisi par Dieu pour le premier moment de son incarnation, du même coup, il est devenu ce qu'il y a de plus glorieux, de plus exquis, de plus enviable. Rien ne résume mieux ce paradoxe que le nom donné par les Pragois à l'Enfant Jésus des carmes qu'ils vénéraient depuis le début du XVIIe siècle : «le Petit Grand». On imagine la multitude de combinaisons possibles à partir de cet oxymore initial : le grand vu à travers le petit, le petit vu à travers le grand, le petit aussi grand que le grand, le petit-grand plus grand que le grand..., la liste est infinie, elle sera exploitée dans toute sa variété au cours du XVIIe siècle. Au début du siècle, la dévotion a quelque chose de terrible ; Philippe Ariès l'a bien montré, l'enfance reste avant tout objet d'indifférence ou de mépris, elle a pour plus proche voisine la mort. Les grandes dames du premier XVIIe siècle, indifférentes aux charmes du pouponnage, ne doivent donc pas nous étonner. A la fin du siècle, les choses avaient changé. Les églises se couvraient de putti au sourire joufflu, on ne peignait plus les enfants en adultes mais les adultes, surtout femmes, avec d'enfantins visages et Louis XIV s'écriait sans honte, à propos de la ménagerie qui devait faire les délices de la duchesse de Bourgogne : «Je veux de l'enfance partout». Les grandes dames, enfin, lassées des romans, se constituaient des bibliothèques de jardin d'enfant. Ainsi la dévotion à l'Enfance de Jésus est née mêlée d'horreur et le monde ignorait de petits humains si proches du cadavre. A la fin du siècle, au contraire, c'est un engouement général pour le premier âge qui prend même la forme littéraire des contes de fées. L'influence mondaine de la dévotion demeure, fondée sur le courant mystique qui va de Marguerite du Saint-Sacrement (du carmel de Beaune) à Mme Guyon, de Bérulle à Fénelon. [...]

 

Comme chacun sait, Louis XIII et Anne d'Autriche avaient attendu vingt-deux ans la naissance d'un héritier, quand vint enfin au monde, le 5 septembre 1638, justement un fils : Louis Dieudonné. C'était l'enfant-roi, si longtemps et si ardemment désiré. L'intervention divine ne faisait pas de doute. Certains voulaient y voir une suite du vœu royal à la Vierge (11 décembre 1637) mais il ne semble pas qu'il y ait eu dans l'acte d'engagement de Louis XIII, la demande d'une telle grâce. S'il faut voir dans cette merveille le fruit d'une dévotion, c'est bien plutôt celle de l'Enfant Jésus et particulièrement celle du carmel de Beaune (Yvan Loskoutoff, La sainte et la fée: dévotion à l'Enfant Jésus et mode des contes merveilleux à la fin du règne de Louis XIV, 1987 - books.google.fr).

 

Le "petit grand" Jésus est plus associé à Louis XIV du fait de la longue attente de sa naissance, mais on peut étendre cette association au dauphin Louis, fils aîné du roi soleil.

 

"Bruit d'arme au ciel"

 

Cette expression semble être une image des conflits entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel. Cf. quatrain IV, 43 interprété comme les débats entre Napoléon Ier et le pape Pie VII ; ainsi que le II, 69 qui parlerait de l'affaire de la Régale entre Louis XIV et le pape Innocent XI où apparaît "Celtique dextre" (cf. "Aigle celtique" de ce quatrain-ci).

 

Les conflits temporels avec le pape (affaires de la Garde corse, 1662, et des franchises, 1687, accompagnées de saisies d'Avignon) restent dans la tradition d'indépendance à l'égard du Saint-Siège. L'affaire de la Régale a une autre importance. Rappelons qu'il s'agissait du droit reconnu par le Concordat qu'avait le roi pendant les vacances des sièges épiscopaux de nommer aux bénéfices conférés par les évêques (régale spirituelle) et de toucher les revenus des évêchés (régale temporelle). Or ce droit n'avait pas été étendu aux évêchés annexés depuis 1516. Louis XIV y pourvut en 1673. Les évêques, souvent des «créatures», ne firent pas de difficultés sauf deux qui se tournèrent vers le pape. A la condamnation d'Innocent XI, Louis XIV répliqua en faisant approuver par une assemblée du clergé la déclaration des quatre articles affirmant l'indépendance du roi en matière temporelle et la légitimité des coutumes de l'Eglise de France (1682). Cette déclaration enseignée dans les séminaires allait dans le sens d'un fort courant gallican d'ailleurs divers : gallicanisme populaire vif dans le bas clergé, épiscopal hostile à la centralisation romaine, royal des parlementaires. Mais Innocent XI refusa l'investiture aux évêques nommés par Louis XIV. L'avènement d'un pape plus conciliant, les difficultés rencontrées alors par Louis XIV en Europe amenèrent la détente. Louis XIV abandonna la déclaration des quatre articles, qui d'ailleurs ne fut pas oubliée, le pape céda sur la régale temporelle (1693). Le gallicanisme ne fut pas atteint. Inquiet de l'indépendance du bas clergé, Louis XIV renforça l'autorité des évêques (1695). En revanche, sur le plan spirituel, Louis XIV fut toujours en accord avec Rome (André Corvisier, La France de 1492 à 1789, 1972 - books.google.fr).

 

Le 20 août 1662, des soldats de la Garde corse du pape Alexandre VII en viennent aux mains avec les Français chargés de la protection de l’ambassade de France à Rome. Des coups de

feu sont tirés sur le carrosse de l’ambassadeur, le duc Charles III de Créquy, faisant plusieurs morts et blessés, dont un des pages du duc (fr.wikipedia.org - Affaire de la garde corse).

 

Ptolémée dit que l'isle de Corse est baignée au couchant & au septentrion par la mer Ligustique, à l'orient par la mer Tyrrhéne & au midi par la mer qui la sépare de l'isle de Sardaigne (François Sabbathier, Dictionnaire abrégé pour l'intelligence des auteurs classiques grecs et latins, Tome 8 : CI-CRI, 1774 - books.google.fr).

 

Gênes

 

La république de Gênes avait répudié dans le Levant la bannière française, sous laquelle elle avait toujours navigué; elle avait empiété sur les priviléges de nos marchands; elle avait fourni des munitions aux Algériens et des galères à l'Espagne ; elle se montrait en tout hostile aux intérêts de la France et dévouée à ses ennemis, Louis XIV lui fit offrir d'oublier ces insultes moyennant qu'elle se mettrait sous son protectorat. Les Génois refusèrent, se mirent sous le protectorat du roi d'Espagne, et reçurent garnison espagnole : «L'acquisition de Gênes, disait-on à la cour de Madrid, compense largement la perte de Luxembourg.» «On eut même des preuves convaincantes, et par écrit, que les Génois avaient formé avec la cour d'Espagne le projet de brûler nos galères et nos vaisseaux dans les ports de Marseille et de Toulon, contre toutes les lois de la guerre.» Alors Louis envoya contre Gênes une flotte de quatorze vaisseaux, vingt galères, dix galiotes à bombes, etc., commandée par Seignelay et Du Quesne. La ville fut bombardée pendant huit jours et à demi détruite [1684, 19-27 mai]. Les Génois resserrèrent leur alliance avec l'Espagne ; et un nouveau bombardement allait punir leur résistance, quand, sur les représentations du pape, ils demandèrent la paix. - Louis exigea que la république renvoyât les Espagnols, renonçât à leur alliance, désarmât ses vaisseaux, et que le doge vînt à Versailles implorer sa clémence. Les Génois souscrivirent à ces humiliantes conditions [1685, 2 février], sans que l'Espagne ni les autres États de l'Europe fissent le moindre mouvement en leur faveur. Alors le pavillon français domina entièrement la Méditerranée. Le roi ordonna à ses vaisseaux de parcourir cette mer, d'y chercher partout les escadres espagnoles, et d'en exiger le salut, même par la force. Ce fut l'occasion d'un brillant combat où Tourville, avec trois petites frégates, contraignit l'amiral Papachin, qui avait refusé le salut, à amener son pavillon [1685]. Toutes ces entreprises irritèrent profondément les ennemis de la France : on ne parlait, dans toutes les cours de l'Europe, que de l'orgueil de Louis XIV, de ses rigueurs arrogantes envers les petits États, de ses prétentions à la domination universelle; on ne cherchait que l'occasion de s'opposer à ses desseins par une coalition nouvelle, et on crut l'avoir trouvée quand Louis vint à commettre la plus grande faute de tout son règne, en révoquant l'édit de Nantes (Théophile Lavallée, Histoire des Français depuis le temps des Gaulois jusqu'en 1848, Tome 3, 1868 - books.google.fr).

 

Dessus - dessous

 

Ronsard entreprit ces discours pour laisser à la postérité une description des maux qui troublerent le Royaume sous la minorité de Charles IX & en particulier de ce que la France eut à souffrir de la part des Calvinistes, contre lesquels le Poëte montre beaucoup de zéle & de vivacité. Il n'y a que deux de ces Discours qui soient adressés à Catherine de Médicis. Dans le troisiéme, Ronsard instruit directement le Roi Charles IX à qui il donne des avis fort judicieux sur le maniére dont il doit gouverner, & comment il faut qu'il se conduise en particulier au milieu des désordres qui regnoient de son tems. La même matiére, celle des malheurs de la France, est traitée dans trois autres Discours, dont l'un est adressé à Guillaume des Autels, le second à Louis des Masures, l'un & l'autre Poètes François, & le troisiéme, qui est sous le titre de Remontrance au peuple François. Voici ce que dit Ronsard dans le premier Discours, de la division où l'hérésie avoit jetté les différens membres de l'Etat :

 

...Le desir, l'avarice, & l'erreur insensé

Ont c'en dessus dessous le monde renversé...

 

Ronsard s'élève dans ces Discours tantôt contre Luther & Calvin, tantôt contre Théodore de Béze qu'il accuse de souffler partout le feu de la révolte, quelquefois contre le Cardinal de Châtillon qui protégeoit les nouveaux hérétiques & leurs erreurs (Abbé Goujet, Bibliotheque Françoise, ou histoire de la litterature Françoise, Tome XII, 1748 - books.google.fr).

 

Le poète évoque également dans la «Remonstrance» (1563) la défaite de «l'Albigeoise et la secte Vaudoise» symboles de la secte protestante dans la propagande catholique contemporaine :

 

Souuenez-vous, Seigneurs, que vous estes enfans

De ces peres iadis aux guerres triomphans,

Qui pour garder la foy de la terre Françoise

Perdirent l'Albigeoise et la secte Vaudoise. (OEuvres de Ronsard - warburg.sas.ac.uk).

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