Déclenchement de la guerre des Camisards

Déclenchement de la guerre des Camisards

 

II, 97

 

1702-1703

 

Romain Pontife, garde de t’approcher

De la cité qui deux fleuves arrose :

Ton sang viendras au pres de là cracher,

Toy & les tiens quand fleurira la rose.

 

La guerre des Camisards est déclenchée, par l'assassinat de l’archiprêtre des Cévennes, l’abbé du Chayla « prêtre désintéressé, mais fanatique [1] » (« Romain Pontife », désignant généralement le pape, mais un pontife, dans la Rome antique, était un simple prêtre et « Romain » peut désigner un catholique romain par opposition aux protestants). Le meurtre eut lieu au Pont de Montvert (jeu de mot avec « Pontife ») au confluent du Tarn et du Rieumalet (« fleuves » du latin « fluvius » désignant aussi une rivière).

 

«A une lieue de là est le lieu dit Pont de Montvert, où deux autres petites rivières se joignent à celle de Tarn,l’une appelée la rivière du Chambon, descendant de lamontagne du Bougès, l’autre dite de Rieumalet descen-dant de la montagne de Lozère...» (Extrait de «Mémoire pour les Cévennes de M. de Berjac», dans «Divers états, mémoires, instructions, avis et procédu-res touchant à la ruine du parti huguenot...» adressés à Louis de Tronson, secrétaire du cabinet de Louis XIII, en 1624-25.Paris, Bibliothèque Mazarine, Ms 2127 – 2 (f°5).

 

Ce qui fait dire parfois que Pont de Montvert est à la confluence de trois rivières : le Tarn, le Rieumalet et le Martinet. Mais on dit aussi :

 

«Une des meilleures places qu’on puisse voir pour la situa-tion et pour la force pour pouvoir estre gardée avec peu degens, est le pont de Monvert, posé à la rencontre de deux rivières, s’unissant au-devant du pont, qui est bâti sur l’une et l’autre, laissant une langue de terre entre deux («Les lauriers triomphants du grand Alcide gaulois Louis XIII» par Pierre Boyer du Parq. B.n.F. Cabinet des Manuscrits, Ms Fr 15 381, f° 341-342).

 

On comprend pourquoi le pont fut fortifié par les Huguenots dès le début du XVIIe siècle ; on comprend mieuxégalement la disposition des ouvrages de défense et la structure même du bourg. Placé au confluent du Tarn et du Rieumalet, le pont reliait trois secteurs : la rive sud du Tarn avec les routes vers les principales localités des Cévennes ; la rive Nord du Tarn à l’Ouest du Rieumalet, avec la route de Mende et Florac ; enfin la rive Nord du Tarn à l’Est du Rieumalet, avec les routesvers Frutgère (centre de la paroisse), vers les villages duMont Lozère (Villeneuve, Lhôpital, Salarials), vers le colde Finiels et au-delà, Le Bleymard et Saint-Julien-du-Tournel (Claire Guiorgadzé, Des fortifications au Pont-de-Montvert, Lien des Chercheurs Cévenols N° 125, 2001 - cevenols.fr).

 

Dans la nuit du 24 juillet 1702, une poignée de prophètes et de jeunes gens, emmenés par Pierre Séguier, dit Esprit, fondent sur un domiciles de l'abbé du Chaila, au Pont-de-Montvert, pour délivrer des candidats au Refuge qu'il venait de faire arrêter. L'homme tombe, percé de cinquante-deux coups Originaire du nord du Gévaudan, il avait reçu en 1686 de l'intendant de Montpellier, Basville, la tâche officielle d'«inspecteur des missions des Cévennes au diocèse de Mende». Il s'était installé au cœur des Cévennes, à Saint-Germain-de-Calberte. dans le château de l'ancien pasteur. Du Cros de Montmars. Le bâtiment accueillit un séminaire dont la direction fut confiée à des prêtres bonalistes (une petite congrégation qui s'attachait à former des prêtres pour les campagnes) : il s'agissait de reconquérir le terrain des âmes. L'abbé du Chaila entendait aussi former des régents catholiques. Mais la dimension politique et policière de sa fonction l'emporta bientôt, le missionnaire se mua en persécuteur tenace, arrêtant les prédicants et leurs auditeurs les armes à la main lorsqu'il le fallait, multipliant souffrances et rancunes. La petite troupe des justiciers mène pendant quelques jours une errance sanguinaire, où se débonde toute la violence subie pendant quinze longues années. Esprit Séguier, bientôt arrêté, est brûlé au Pont-de-Montvert en août ; il aurait déclaré sur son bûcher : «Le Carmel désolé verdira et le Liban solitaire refleurira comme une rose.» (Itinéraires protestants en Languedoc du XVIe au XXe siècle: Les Cévennes, Tome 1, 1998 - books.google.fr).

 

Cette déclaration semble tirée du psaume 72(71) où le juste (v. 7) et les hommes des villes (v. 16) fleurissent alors que les arbres du Liban s'agitent (v. 16) et que les montagnes portent la paix, ainsi que le sang des pauvres qui aura du prix aux yeux du seigneur (v. 14), les ondées qui arrosent la campagne (v. 6). Elle apparaît dans une Histoire anonyme des Camisards publiée à Londres en 1744 (N.A.F. Puaux, Histoire de la réformation française, Tome 6, 1870 - books.google.fr).

 

L'auteur anonyme de l'Histoire des Camisards était un protestant réfugié. Il avait de l'imagination et sut donner à la révolte une allure romanesque qui est devenue populaire. L'Anonyme imagine des combats, conte les autres inexactement. D'après lui les chefs usèrent du fanatisme comme d'un moyen pour guider leurs hommes ; à côté des Camisards, il fait intervenir des Camisards noirs, brigands sans, scrupules, seuls responsables de« incendies et des pillages ; si du Chaila fut tué, prétend-il, c'est que le nommé Perrier voulait délivrer sa fiancée, le maréchal de camp Julien fait durer la guerre pour obéir à Madame de Maintenon, etc. Les seuls chapitres dans lesquels l'Anonyme ne commette pas d'erreurs trop lourdes sont ceux où il traite l'intervention des Alliés et la mission de Flotard. Malgré son inexactitude, l'Histoire Anonyme fut, en Languedoc, très répandue chez les protestants, la légende qu'elle contribua à former n'est pas dissipée (Marcel Pin, Jean Cavalier, 25 novembre 1681-17 mai 1740, 1936 - books.google.fr).

 

Séguier chanta dans ses souffrances le Psaume 69 et prédisit que la place où on l'exécutoit seroit emportée dans peu de tems par les eaux : ce qui effectivement arriva, car le Tar (Tarn) s'estant débordé extraordinairement, emporta la place et y changea son lit, de sorte que l'eau passa sur l'endroit même où il avait esté brûlé (Manuscrit "Gaiffe" dû à un juge (?) d'Alès, concernant les Camisards) (Publications of the Huguenot Society of London, Volumes 34 à 38, 1931 - books.google.fr).

 

La guerre fut précédée et accompagné par une vague prophétique portée surtout par les jeunes qui, entre autres, parlaient « en langues » qu’ils ne connaissaient pas, comme le firent les Apôtres lors de la première Pentecôte, appelée en Italie Pâques des Roses (« quand fleurira la rose ») (Patrick Cabanel, Histoire des protestants en France: XVIe-XXIe siècle, 2012 - books.google.fr, Les mouvements de Pentecôte, Lettre pastorale du Synode général de l'Eglise Réformée des Pays-Bas, 1964 - books.google.fr).

 

Les protestants cévenols tinrent tête à deux maréchaux de Louis XIV qui ordonnera le transfert de la population des montagnes dans la plaine. Pour cela les maisons sont incendiées et leurs voûtes défoncées : c’est le « grand brûlement des Cévennes ».

 

Un de leurs chefs, Cavalier, est battu à Nages en 1704 et accepte de discuter avec le maréchal de Villars tandis que Rolland continue la lutte. Finalement, les protestants n’obtiendront rien, et leur foi sera toujours pratiquée dans la clandestinité, au « Désert ».

 



[1] Emmanuel Le Roy Ladurie, « Histoire du Languedoc », PUF, 1990, p. 84

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