Le pape Innocent X

Le pape Innocent X

Fin des Ming en Chine

 

II, 28

 

1651-1652

 

Le penultime du surnom de prophete

Prendra Diane pour son jour & repos :

Loing vaguera par frenetique teste,

Et delivrant un grand peuple d’impos.

 

"Diane"

 

On peut considérer Saint Jean-Baptiste et Jésus comme les deux derniers prophètes bibliques. On lit dans la bible, Jésus parlant de Jean : « Mais qui êtes-vous allé voir […] un prophète ? Oui, vous dis-je, et plus qu’un prophète [1]» (Luc, 7, 24) et de gens de la foule ayant entendu les paroles de Jésus : « Celui-ci est vraiment le prophète [2] » (Jean, 7, 40). Ainsi l’avant dernier (« penultime ») portant le surnom de prophète est Jean-Baptiste en italien Giambattisti qui est le prénom du pape Innocent X [3], élu en 1644, et mort en 1655.

 

Innocent X condamna les 5 propositions supposées résumer l’Augustinus de Jansénius, sous l’influence de Nicolas Cornet, syndic de la Sorbonne et président du conseil de conscience de Mazarin. « Les jansénistes enragent de voir le souverain pontife passer sous la coupe de leurs adversaires [4]». Ils s’opposaient aux jésuites qui fournissaient le plus gros contingent de casuistes. Parmi ceux-ci, on compte Antonio Diana (« Diane ») (1585-1663) qui sera particulièrement attaqué par Blaise Pascal dans ses Provinciales (voir quatrain II, 36), qui fut longtemps examinateur des évêques et qui était « en un si haut crédit [5] » à Rome. Les casuistes offraient par leurs recueil de jurisprudence « aux confesseurs du monde entier les moyens de pardonner au peuple, aux bourgeois et surtout aux princes [6]».

 

"Loing"

 

En 1644, en Chine (« Loin »), les Mandchous s’installent au pouvoir en succédant aux Ming profitant de la décomposition de l’empire. Ils battent l’aventurier Li Zicheng qui disparaîtra avec le butin qu’il aura réuni. Li Zicheng s’était engagé « dans une politique pro-paysanne en promettant aux masses rurales de les délivrer du joug fiscal [7]».

 

La principale raison de l'échec des deux grands rebelles paysans est leur incapacité à transformer leur pouvoir militaire en un pouvoir politique, à passer d' une structure de bande à une structure étatique. Le facteur mandchou, qui semble important à première vue, ne l'est pas autant que cela si l'on compare avec d'autres périodes où Türks, Ouïghours, Tibétains constituaient des menaces tout aussi graves pour le pouvoir chinois et ses compétiteurs internes. Le changement de dynastie n'est pas un changement social, mais un simple changement de la superstructure; dans la plupart des cas, la haute fonction publique et les propriétaires terriens se rallient au nouveau pouvoir si celui-ci sait faire en leur direction les gestes adéquats. En s'appuyant, à l'origine, sur un mouvement paysan dont les intérêts sont fondamentalement divergents de ceux de la gentry, Li et Zhang n'avaient que deux solutions : soit instaurer un nouveau régime social fondé sur un partage des terres, soit se concilier les propriétaires terriens et les aristocrates en évacuant la problématique agraire originelle de leur mouvement. C'est la seconde option qui fut choisie par Zhu Yuanzhang à la fin du XIVe siècle et c'est ce qui lui a permis de fonder la dynastie Ming; mais ni Li Zicheng ni Zhang Xianzhong ne semblent avoir eu les capacités intellectuelles d'opérer un tel choix. Ils sont restés prisonniers d'une conception purement militaire du pouvoir et d'une vision extérieure et formelle de la fonction impériale. Ils n'ont pas compris que pour durer, un pouvoir doit reposer sur une assise sociale stable et pas seulement sur une force militaire si vaillante soit-elle. Li balança entre une alliance avec la gentry et certains secteurs de la bureaucratie et les promesses faites aux paysans, et Zhang renforça jusqu'au délire son appareil de répression (François Thierry, Monnaies chinoises. Tome IV: Des Liao aux Ming du Sud, 2014 - books.google.fr).

 

"frenetique"

 

Ici, il semble qu'il faille dédoubler en deux personnages la "frenetique tête" qui délivre de l'impôt, les deux grands rebelles de la fin du règne des Ming.

 

Les rebelles, prétendants à l'Empire, surgissent simultanément partout, dans la Chine disloquée, avide de réformes et déchirée par les factieux. L'un d'eux, Tchang Hien-tsong (de Mailla, XI. p. 17), menaçant les villes de Ngan-k'ing et de Yang-tcheou, fait trembler Nankin, dont il ravage les abords. Bientôt, refoulé partiellement, il se déclare empereur au Se-tch'oan. Ce monstre de cruauté, qui favorisa, puis persécuta les missionnaires, appelés à sa Cour, périt de la main des Tartares.

 

A l'arrivée du terrible Tchang Hien-tchong en 1643 à Nankin, les Pères s'enfuient et sont rejoints et ramenés: On les introduit au palais en 1644. L'usurpateur, extrême en qualités comme en vices, les fait mandarins, leur commande des sphères célestes et terrestres. Lors des massacres, les PP. sauvèrent beaucoup de monde [...]. Le tyran se fit couronner à Tch'eng-lou en 1646, “Roi et Empereur de toute la Chine." Le tyran, malgré sa frénésie de cruauté, reconnaissait la valeur de notre Religion. Souvent les PP. lui tinrent tête héroïquement. Il fut tué le 3 janvier 1647 d'une flèche reçue au côté dans une escarmouche contre les Tartares (Louis Gaillard, Nankin d'alors et d'aujourd'hui, 1903 - books.google.fr).

 

Joseph-Anne-Marie de Moyriac de Mailla (Moirans, 1669 - Pékin, 1748) était un missionnaire jésuite en Chine, également mathématicien, cartographe et historien sinologue (fr.wikipedia.org - Joseph-Anne-Marie de Moyriac de Mailla).

 

Prophètes chinois

 

Many rebels looked to the future as well as to the past, using prophecy, divination and portent to convince themselves and others of a favourable outcome to their resistance. In China, members of a popular religious sect known as the White Lotus Society had long predicted that a man named Li would one day be emperor, and as he strove to make this prediction come true, Li Zicheng consulted a medium (and when the prophet unwisely stated that 'Zicheng is not a true Son of Heaven' and predicted the imminent demise of his power, Li executed him). Like most Chinese, Li also placed great importance on portents. When a dust storm and yellow fog engulfed his temporary capital just after he proclaimed himself prince of Shun, Lipanicked until his seers assured him that it was an auspicious sign because, when a new Chinese dynasty arose, the sun and moon temporarily lacked light (Geoffrey Parker, Global Crisis: War, Climate Change and Catastrophe in the Seventeenth Century, 2017 - books.google.fr).

 

Li Zicheng s'est acquis une position stable à partir de 1640. Il gagne à lui deux anciens «licenciés» (candidats reçus au concours des provinces), Li Yan et Niu Jinxing, qui lui fournissent des présages fastes et resteront ses conseillers jusqu'à la fin. A la première lune de 1644, Li Zicheng se proclame roi du royaume de Dashun (Grande Prospérité) et met en place une administration régulière. Il dispose alors de 400 000 fantassins et de 600 000 cavaliers. Trois mois plus tard, il entre à Pékin (Jacques Gernet, Le monde chinois, 1972 - books.google.fr).

 

Les rites chinois

 

La question des cérémonies chinoises est une de celles sur lesquelles on a le plus écrit; elle a duré environ un siècle, depuis Innocent X jusqu’à Benoit XIV. Quand les pères dominicains parvinrent à se fixer dans la province du Fou-kien, ils crurent devoir étudier plus a fond les cérémonies que permettaient la plupart des jésuites. Le P. Moralés, dominicain de la province de Manille, voulut se rendre compte des faits, par lui-même, et interrogea les lettrés qui tous répondirent qu’on offrait les sacrifices pour en recevoir des biens temporels. Il rédigea alors un mémoire ou sommaire des difficultés, sous le nom de quinze doutes. Chassé par la persécution, il vint à Rome et obtint un décret d’Innocent X (12 Septembre 1645). Le Pape se prononçait dans le sens des dominicains, mais avec la clause: «jusqu’à ce qu’il en soit décidé autrement,» ce qui supposait la sentence réformable. De retour en Chine, le P. Moralés notifia cette réponse a tous les missionnaires, selon l'ordre qu’il avait reçu de la Sacrée Congrégation de la Propagande. De leur côté, les pères jésuites firent un exposé de la question et envoyèrent à Rome le P. Martini. Alexandre VII publia un décret (23 Mars 1656) d’après lequel, supposant vrai l’exposé des faits, les cérémonies pouvaient être tolérées, pourvu qu’on protestât d’avance contre toute superstition qui s’y rencontrerait. Ces deux réponses étaient différentes, mais non contradictoires, parce que les mémoires des dominicains et des jésuites ne se ressemblant pas, Rome avait répondu aux uns et aux autres "juxta exposita." Le décret de Clément IX, qui confirme les deux précédents. La Congrégation du Saint Office fut chargée de prendre des informations en 1699. et fit l’examen avec lenteur, maturité, et très grand soin (selon l’expression de Benoit XIV). On entendit les raisons des deux partis, on leur donna la plus ample faculté de se défendre librement et Clément XI poursuivant l’examen commencé par ses prédécesseurs, rendit un décret solennel (20 Novembre 1704), par lequel il prohibait les cérémonies en l‘honneur des ancêtres et de Confucius, ainsi que tous les termes autres que celui de Tien-tchou. pour exprimer la divinité. Rome avait parlé, la cause devait être terminée; malheureusement, il n’en fut pas ainsi, il y eut encore quarante années de discussions. Benoit XIV reprenant toute la suite de la controverse, confirma le décret et la bulle de Clément XI et publia la bulle Ex quo singulari (11 Juillet 1742), dans laquelle il fait l’historique de la discussion, cite les différents décrets et ordonne une nouvelle formule de serment. Cette bulle fut aussitôt envoyée dans les missions, mais comme elle éprouvait encore des obstacles de. la part de quelques partisans des rites, Benoit XIV acheva, par un bref du 19 Decembre 1744, d’écarter tous les prétextes, en montrant que les raisons de convenance ne suffisent pas, quand il s’agit de pratiques vraiment idolatriques (Félix Gennevoise, Aperçu historique sur la Chine, 1873 - books.google.fr).

 

Pascal avait dénoncé les pratiques des jésuites en Chine, dans la cinquième Provinciale (20 mars 1656) : "Quand ils se trouvent en des pays où un Dieu crucifié passe pour folie, ils suppriment le scandale de la Croix, et ne prêchent que Jésus-Christ glorieux, et non pas Jésus-Christ souffrant : comme ils ont fait dans les Indes et dans la Chine, où ils ont permis aux chrétiens l'idolâtrie même, par cette subtile invention de leur faire cacher sous leurs habits une image de JésusChrist, à laquelle ils leur enseignent de rapporter mentalement les adorations publiques qu'ils rendent à l'idole Cachin-choam et à leur Keumfucum, comme Gravina, dominicain, le leur reproche".

 

Antonio Diana, qui était théatin, est un modèle de ce laxisme que Pascal qui pourrait être le grand prophète du quatrain II, 36 (il a eu comme pseudonyme Amos reprochait aux Jésuites. Cependant, Diana n'intervient pas dans cette querelle des rites.

 

Probabilisme

 

Le Probabilisme, qui n'était pas le fait des seuls jésuites, prend son nom de la théorie des opinions probables : en cas de doute moral, il était conseillé de s'en tenir aux opinions des «personnes autorisées», de quelque autorité morale ou, à défaut, de suivre l'opinion la plus vraisemblable, la plus probable (Benito Pelegrín, Éthique et esthétique du baroque, 1985 - books.google.fr).

 

Le probabilisme est irrecevable a priori, parce qu'il est rationalisme et naturalisme tout crus. Il faut, selon Pascal, «un aveuglement surnaturel» pour ne pas s'apercevoir qu'il n'y a aucune place pour le rationalisme dans la morale chrétienne, que l'essence de cette morale est d'être fondée sur la parole de Dieu interprétée par les Pères et l'Eglise, avec exclusion de la raison, et qu'au contraire l'essence de la morale païenne est d'être fondée sur la raison interprétée par les philosophes, avec exclusion de l'autorité divine. Or, cet aveuglement est celui des casuistes (Émile Baudin, Études historiques et critiques sur la philosophie de Pascal, Tome 3, 1947 - books.google.fr).

 

Cet aveuglement peut s'exprimer par le deuxième vers "prendra Diane pour son jour" où Diane représente la lune, et "prendre la lumière de la lune pour le jour" ou "prendre la nuit pour le jour" (Nicolas Talon, L'histoire Sainte du nouveau Testament, 1669 - books.google.fr, Charles Boileau (1648 - 1704), Homélies et sermons, Tome 2, 1720 - books.google.fr).

 

On peut reconnaître dans "repos" un synonyme de relâchement :

 

Mais il ne faut pas croire que tous les probabilistes ont donné dans le même excès de relâchement; plusieurs ont entendu par opinion probable, non celle en faveur de laquelle on peut citer tout au plus une ou deux autorités , mais celle qui est appuyée sur des raisons, et soutenue par un nombre de docteurs graves et non suspects. Le probabilisme ainsi entendu a été le sentiment commun des casuistes de toutes les écoles, de tous les ordres religieux et de toutes les nations ; il y a de l'entêtement à soutenir que ce sentiment était une corruption de la morale, un principe de fausses décisions, un moyen d'excuser et d'autoriser tous les pécheurs (Nicolas Sylvestre Bergier, Dictionnaire de théologie, Volume 7, 1834 - books.google.fr).

 

Cet antiprobabilisme est un paradoxe chez Pascal lui-même, dont il heurte de façon si surprenante les doctrines critiques les plus personnelles, son probabilisme métaphysique, son probabilisme apologétique, son probabilisme scientifique, son probabilisme. Il est un paradoxe surtout envisagé à la lumière de l'histoire de la philosophie, soit de la philosophie en général, soit de la philosophie morale en particulier. L'histoire de la philosophie en général montre le probabilisme s'insinuant et s'établissant peu à peu entre le dogmatisme et le scepticisme, déterminant contre l'un et l'autre, et élargissant de plus en plus, le domaine des vérités évidentes, scientifiquement démontrables et démontrées. Ce probabilisme philosophique a eu, de l'antiquité à nos jours, des représentants de plus en plus nombreux etconscients. Dans l'antiquité on peut citer d'abord le dogmatique Platon, puis, et surtout, les platoniciens Arcésilas et Carnéade (Émile Baudin, Études historiques et critiques sur la philosophie de Pascal, Tome 3, 1947 - books.google.fr).

 

Si Carnéade critique le polythéisme, ce n'est point pour saper la religion populaire, mais pour combattre les Stoïciens, qui professaient le rationalisme et voulaient en même temps sauver la religion. Inventeurs de l'apologétique, ils raffinaient sur les croyances populaires, tout en prétendant les conserver. «Pour les Stoïciens, dit Em. Bréhier (Chrysippe, 1910, p. 202-203; cf. p. 196-198), il s'agit, tout en se plaçant, autant que les sophistes ou les cyniques, à un point de vue rationnel, de garder une signification à toutes les valeurs de la civilisation grecque et notamment aux poèmes d'Homère et d'Hésiode.» Cette position est-elle tenable ? En mettant le rationalisme au service de la religion populaire, les Stoïciens souscrivaient verbalement à des croyances qu'ils n'entendaient pas de la môme façon que le vulgaire. De là une contradiction inextricable, que Carnéade mettait en lumière par des sorites destinés à montrer l'impossibilité de définir le dieu. On ne peut donner du dieu une definition qui convienne à tout le défini et au seul défini. Sitôt que l'on adore un dieu pour des raisons déterminées, on est conduit, pour les mêmes raisons, à tenir pour dieu ce qui n'est pas dieu, voire à tomber dans de grossières superstitions. Vous répudiez les monstra imperitorum et les barbarorum deos, mais où est la ligne de démarcation entre les faux dieux et les vrais dieux ? comment discerner ce qui est religion de ce qui est superstition ? (Pierre Coussin, Les sorites de Carnéade contre le polythéisme. In: Revue des Études Grecques, tome 54, fascicule 254-255, Janvier-juin 1941 - www.persee.fr).



[1] La Sainte Bible, traduite par Louis Segond, La Maison de la Bible, Genève, 1968

[2] ibid.

[3] Giambattisti Pamfili

[4] Jacques Attali, « Blaise Pascal », Fayard, 2000, p. 230

[5] Blaise Pascal, « Les Provinciales », Maxi-Poche, 1998, p. 90

[6] Jacques Attali, « Blaise Pascal », Fayard, 2000, p. 226

[7] P. Etienne-Will, L’Histoire n° 78, p. 39

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