SabbataĂŻ ZĂ©vi, Tantale et la Samaritaine

SabbataĂŻ ZĂ©vi, Tantale et la Samaritaine

 

II, 62

 

1676-1677

 

Mabus puis tost alors mourra : viendra

De gens & bestes une horrible defaite :

Puis tout Ă  coup la vengence on verra,

Cent, main, soif, faim, quand courra la comete.

 

"viendra" : se déclarer messie

 

En Jean IV, au verset 25, la Samaritaine dit (selon la Vulgate) : Scio quia Messias venit, «Je sais que le Messie vient» (et il nous enseignera toutes choses). Jésus-Christ lui-même déclare à la Samaritaine qu'il est le Messie attendu par les Samaritains

 

Mabus

 

mabbus

 

mabbus : vinctus, prehensus, incarceratus, captivus (Schindleri Lexicon pentaglotton, Hebraicum, Chaldaicum, Syriacum, Talmudico-Rabbinicum, et Arabicum; in epitomen redactum Ă  G.A. VnĂ  cum abbreviaturis Hebraeis, 1635 - books.google.fr).

 

Dans son essai «Sabbatianisme et hĂ©rĂ©sie mystique», Scholem souligne la centralitĂ© de cette doctrine dans le mouvement qui se constitue autour de la personnalitĂ© du Messie : « Dans son Ă©tat d'illumination, SabbataĂŻ Zevi fut l'archĂ©type vivant du paradoxe du saint pĂ©cheur [...] C'est lĂ  le seul et le vĂ©ritable hĂ©ritage de SabbataĂŻ Zevi : le caractère quasi sacramentel des actions contraires qui ici prennent toujours la forme d'un rituel, demeura le shibboleth du mouvement, non moins que dans ses formes les plus radicales. Dans son Ă©tat «normal», le sabbatien n'est rien d'autre qu'un antinomiste. Sa conduite est un rite, l'action solennelle d'un individu ou de tout un groupe, un acte exceptionnel, qui amène un grand trouble et provient de l'agitation profonde des forces Ă©motives. Â»

 

Scholem attribue d'ailleurs à ce trouble émotionnel profond l'intense pouvoir de fascination de la doctrine du mouvement: «Je pense à la doctrine funeste et en même temps profondément fascinante de la sainteté du péché, cette doctrine qui reflète, d'une façon remarquable, la combinaison de deux éléments très différents: le monde de la décadence morale et un autre monde plus primitif, la région de l'âme dans laquelle des forces longtemps assoupies sont capables d'une résurrection soudaine». L'historien et l'écrivain interprètent tous deux comme une sorte de retour du refoulé la conception mystique de «l'action contraire». Les tentations à caractère démoniaque et érotique attribuées au messie forgent autour de sa personnalité «l'idée gnostique d'un emprisonnement du Messie dans le royaume du Mal et de l'impureté», ou même l'idée que le messie descend volontairement dans le royaume du mal afin de le vaincre du dedans.

 

En dernier lieu, Scholem insiste sur l'inversion entre l'apparence et la rĂ©alitĂ© dĂ©coulant d'une doctrine supposant pure l'action ayant l'apparence du pĂ©chĂ©, pourvu qu'elle soit accomplie avec une certaine intention religieuse. Une expĂ©rience du paradoxe en dĂ©coule nĂ©cessairement: « Pour les sabbatiens, toute rĂ©alitĂ© devient dialectiquement irrĂ©elle et contradictoire Â» (Carole Ksiazenicer-Matheron, Les temps de la fin: Roth, Singer, Boulgakov, 2006 - books.google.fr).

 

Maboul

 

Maboux : Mabouz, Mabuz, le fils couard de la Reine des Fées. «Mabouz est un nom gallois et bas-breton, encore usité dans certaines localités du midi de la France (...) Il dérive de mab, qui veut dire fils, enfant...» Fauriel, 216. Loomis est d'accord avec cette étymologie ; on retrouve la forme Mabons chez Renaut de Beaujeu. R.B. adopte («aire midi», «aire de dispersion») la thèse de Fauriel sur une équivalence, on ne peut plus discutable, entre Mabouz et... maboul (de l'arabe mahboûl : niais, fou) ! (René Bansard, Les Romans de la Table ronde: la Normandie et au-delà, 1987 - books.google.fr).

 

"soi, faim", "Mabus" : m'a bu

 

Les annĂ©es 1676-1686 prises en bloc (malgrĂ© bien des variabilitĂ©s) sont tièdes, ou assez tièdes, quant Ă  leur pĂ©riode printemps Ă©tĂ© : 0,5° au-dessus de la moyenne 1676-2010. ValĂ©rie Daux parle mĂŞme d'annĂ©es par moments brĂ»lantes. On retrouve en l'occurrence la tradition des annĂ©es 1659-1671, tièdes elles aussi. Ă€ l'opposĂ©, on est confrontĂ© durant cette sĂ©quence 1676-1686 Ă  cinq hivers froids, voire glacĂ©s (1677, 1679, 1681, 1684 et 1685), si bien que la tempĂ©rature moyennede la pĂ©riode automne-hiver de ladite sĂ©quence est Ă  0,5° au-dessous de la moyenne 1676-2010. Du coup, la moyenne des tempĂ©ratures annuelles de notre sĂ©quence est proche de la moyenne gĂ©nĂ©rale. Cependant, grâce Ă  d'Ă©paisses couches de neige, les cĂ©rĂ©ales ont Ă©tĂ© protĂ©gĂ©es en France et dans les pays voisins lors des cinq grands hivers prĂ©citĂ©s, dont le frigidissime 1684. Les prix du blĂ© sont assez calmes et plutĂ´t bas pendant toute cette pĂ©riode des 1680's, oscillant entre 10 et 15 livres tournois le setier, sans aucune crise de subsistance vĂ©ritablement majeure ; cela indique assurĂ©ment que les rĂ©coltes n'ont pas connu d'accidents dĂ©sastreux comme ce sera le cas lors de la dernière et funeste dĂ©cennie du XVIIe siècle (famines de 1693-1694, etc.). Les prix du froment ont mĂŞme baissĂ© de 1676 Ă  1689, tombant Ă  moins de 10 livres. Vendanges bourguignonnes prĂ©coces, toutes septembrales, ce qui est presque incroyable, de 1676 Ă  1691 ! L'ensoleillement vif a stimulĂ©/prĂ©cocifiĂ© moissons et  et vendanges. La dĂ©cennie 1676-1686 est donc sous la tiède «ombrelle», certes variable, de l'anticyclone des Açores: chaleur dĂ©noncĂ©e par ces vendanges prĂ©coces, mais aussi par le thermomètre de Louis Morinet par Marcel Lachiver ; sĂ©cheresse  mĂ©ridionale continĂ»ment signalĂ©e par lestextes ; canal du Midi Ă  sec Ă  l'automne 1679 ; ci-devant bourbiers arides et durs surles chemins. En fĂ©vrier 1680, toujours dans le Sud français, on approfondit des puits pour trouver de l'eau : il faut creuser jusqu'Ă  quatre mètres supplĂ©mentaires. Les aqueducs sont Ă  sec ; les blĂ©s mĂ©ridionaux se flĂ©trissent ;les nourrissons meurent de toxicose. Tout cela fait partie d'une famille d'Ă©tĂ©s très chauds, tant parisiens que «sudistes» : 1676, 1678, 1679, 1681 et 1684. Les moulins s'arrĂŞtent, les gros fermiers du Languedoc sont ruinĂ©s. Mais bĂ©nĂ©diction pour la moitiĂ© nord de la France ! En somme ces beaux Ă©tĂ©s favorables au septentrion sont nettement plus gĂŞnants dans le pays d'oc, «volontiers» traumatisĂ© par les sĂ©cheresses : le foin manque ; les paysans boivent l'eau Ă  la rivière, les fontaines et sources Ă©tant stĂ©rilisĂ©es par le chaud (Emmanuel Le Roy Ladurie, Daniel Rousseau, Anouchka Vazak, Les fluctuations du climat de l'an mil Ă  aujourd'hui, 2011 - books.google.fr).

 

Comment est-ce que Jésus Christ a pu dire véritablement, que quiconque mangera ce Pain de vie, & boira de cette Eau vive, l'un & l'autre n'étant que luy-même, n'aura jamais ny faim ny soif, vu qu'il est écrit dans le livre de l'Ecclesiastique de la Sagesse eternelle, laquelle sans doute est aussi luy-même, que qui la mangeront auront encore faim, & que ceux qui la boiront auront encore soif; Se pourroit-il bien faire que la divine Sagesse, qui est aussi la première vérité, fust contraire à elle-même: Il n'y a nulle apparence. C'est pourquoy il faut dire que la faim & la soif en l'un & en l'autre endroit ne se prennent pas en même sens, mais ont des significations différentes; l'une & l'autre en la bouche du Fils de Dieu parlant à la Samaritaine, & aux troupes qui le suivent est une privation de la nourriture nécessaire, ou un desir d'une chose que l'on ne possède pas encore; Et en ce sens il a voulu dire pour représenter l'excellence de cette Eau divine par-dessus celle du puits de Jacob, sur lequel il étoit appuyé, que celle de ce puits faisoit à la vérité passer la soif, mais pour un peu de temps seulement, au lieu que celle qu'il devoit donner, ôtoit si bien la soif de l'ame, qu'elle ne revenoit plus, l'ame apres l'avoir bue se trouvant si parfaitement satisfaite qu'elle ne souffroit jamais plus aucune sécheresse spirituelle. Mais la faim & la soif dans le livre de la Sagesse, signifient un devoir de posséder pleinement & totalement ce que l'on n'a qu'imparfaitement & en partie, & d'en jouir sans aucun dégoust. C'est ainsi que les bienheureux dans le Ciel ont une faim & une soif continuelle de Dieu. Quoy qu'ils le possèdent pleinement, ils souhaittent néanmoins toujours de le posséder encore plus parfaitement, & cela jusques à l'infiny & à toute éternité (Pierre Floriot, Morale chrétienne, rapportée aux instructions que Jésus-Christ nous a données dans l'oraison dominicale, 1672 - books.google.fr).

 

Jean 4, 12 : Es-tu plus grand que Jacob notre pere, qui nous a donné le puits, & lui-même en a bû, & ses enfans, & son bétail ? (Clément Marot, Théodore de Bèze, Le nouveau testament, 1669 - books.google.fr).

 

Astronomie

 

Halley avait déjà connu les voyages au long cours : en 1676 il était allé sur l'île Sainte-Hélène étudier la cosmographie australe, et avait publié en 1679 son Catalogus stellarum australium (fr.wikipedia.org - Edmond Halley).

 

En 1676 il parut une Comete sans queue, égale aux Etoiles de la 3ème grandeur, qui fut observée à Nantes par le P. Fontenay Jésuite, le 14 Février, dans la Constellation de l'Eridan, à l'endroit du Ciel où l'on avoit vû en 1668 une Comete sans tête. Elle cessa de paroître le 9 Mars suivant dans les Etoiles du Liévre, ayant eu un mouvement direct. Il est très-aisé de voir que le mouvement de cette Comete a dû être direct. [...] A la fin d'Avril de l'année 1677, il parut une Comete qui fut observée en divers lieux de l'Europe, & passa au dessous d'Andromède par le triangle vers la tête de Méduse. Elle fut d'abord apperçuë le 25 Avril près de Madrid par le P. Zaragosso, Jésuite, qui détermina sa longitude à 0° 36' du Taureau avec une latitude boréale de 19° 18'. Elle fut observée le 27 par Hevelius, qui la trouva le 3 Mai au 14ème degré du Taureau, & le 7 Mai à 19 degrés du même Signe, s'étant avancée, depuis le 25 Avril, de 18 degrés de l'Occident vers l'Orient, avec une latitude boréale qui déclinoit vers le Midi. Elle étoit fort près de sa conjonction avec le Soleil, & on cessa de la voir le 8 Mai qu'elle fut cachée par les rayons du Soleil (Histoire de l'Académie royale des sciences, 1733 - books.google.fr).

 

Mabus - Abus : DĂ©sabusement

 

En 1665, plusieurs ouvrages paraîtront en vue de calmer les esprits à l'approche de l'an fatidique de 1666. E. Labrousse cite F. de Courcelles auteur d'un Désabusement sur le bruit qui court de la prochaine Consommation des siècles (Rouen, Laurens Maurry, 1665, BNF, D 12684), qui s'en prend tant à Perrières-Varin et son échéance de 1666, qu'à Napier : l'astrologie vient y neutraliser le discours prophétique. Est-ce que ce n'était pas le cas de Pierre d'Ailly qui put se permettre de fixer une échéance lointaine en s'appuyant sur des cycles planétaires longs. Il semblerait, en effet, que l'exégèse fondée sur le prophétisme scripturaire peut certes faire usage de termes éloignés mais de préférence rétroactivement (Jacques Halbronn, Le texte prophétique en France: formation et fortune, Tome 1, 1999 - books.google.fr).

 

Ely Raby, & les autres Rabins Cabalistes ont donnĂ© lieu Ă  cette fantaisie, en disant que le Monde deuoit durer six mille ans : sçauoir deux mille ans sans loy : deux mille ans sous la loy & deux mille ans seront le temps du Messie; Et puis, il seroit consommĂ© par feu au septiĂ©me Siecle, qu'ils pretendent estre celuy auquel nous vivons (François de Courcelles, Le dĂ©sabusement sur le bruit qui court de la prochaine consommation des siècles, fin du monde du jour du Jugement universel, 1665 - books.google.fr).

 

La soif dans l'ancienne Turquie

 

Pour avoir offensé les dieux, ceux-ci châtient Tantale en le condamnant au supplice. Plusieurs versions de la faute commise par Tantale et de son châtiment sont connues. Homère dans l’Odyssée et Télès dans ses diatribes racontent que Tantale est placé au milieu d’un fleuve et sous des arbres fruitiers, mais le cours du fleuve s'assèche quand il se penche pour en boire, et le vent éloigne les branches de l'arbre quand il tend la main pour en attraper les fruits. Selon Pausanias, Tantale fut enterré au pied de la ville du Mont Sipylos Le mont Sipylos, parfois francisé en Sipyle, aujourd'hui le Spil Dagi, est une montagne de Turquie qui s'élève dans la province de Manisa et domine la ville de Manisa (l'antique Magnésie du Sipyle) ainsi que la route qui relie Manisa à Izmir (l'antique Smyrne). Il culmine à 1513 mètres d'altitude. Le mont Sipylos se trouve non loin du mont Yamanlar (en turc Yamanlar Dagi) (fr.wikipedia.org - Tantale fils de Zeus).

 

Smyrne, ville d'Ionie, fondée par Tantale sous le nom de Nauloque, et depuis appelée Smyrne, du nom de Smyrné, amazone qui s'empara d'Ephèse, et dont le nom veut dire Myrrhe. Voyez Etienne de Bysance. Les Smyrnéens prétendoient avoir donné naissance à Homère ; d'où vient qu'on donne quelquefois à ce poète le surnom de Smyrnéen. Smyrne était la patrie du poète Quintus, qui a continué Homère dans un poème en quatorze livres (Plutarque, Les vies des hommes illustres, Tome 6, traduit par Dominique Ricard, 1829 - books.google.fr).

 

Dardanus, qui vint de la Thrace à la tête d'une colonie nombreuse, et épousa sa fille. Dardanus apporta avec lui le Palladium, sauvegarde de la cité, et étendit considérablement les limites de son État, qu'il légua, affermi et florissant, à son fils Erichtonius. Le successeur d'Érichtonius, Tros, bâtit la capitale à laquelle il donna son nom (Troie), et dont les habitants, dès lors, s'appelèrent Troyens. Ce roi invita aux fêtes célébrées pour la consécration de la ville, tous les rois ses voisins, excepté Tantale, roi de Sipyle, qui se vengea de cet outrage en enlevant le fils de Tros, le fameux Ganymède. Une longue guerre éclata à cette occasion et ne fut terminée que par le fils de Tros, Ilus, qui vainquit Tantale et bâtit la citadelle d'Ilion (Félix Ansart, Cours complet d'histoire et de géographie d'après les nouveaux programmes arretés les 24 et 25 mars 1865 en conformité du décret, 1873 - books.google.fr).

 

Les richesses de Tantale et des Pélopides dérivaient de mines en Phrygie et dans le Sypylus; celles de Cadmus, de mines en Thrace et dans les montagnes de Pangæum; celles de Priam, des mines d'or d'Astyra près d'Abydos, dont il ne subsiste plus qu'une foible partie, mais où l'on voit encore, dans de grandes excavations et dans les tas de terre qui les remplissoient, des vestiges d'anciens travaux ; celles de Midas, des mines du mont Bermium ; et enfin celles de Gygès, d'Alyattes et de Crœsus, des mines de Lydie, et d'une petite ville [aujourd'hui] déserte, située entre Atarnée et Pergame, et aux environs de laquelle on trouve des mines épuisées (Livre XIV) (Géographie de Strabon, Volume 4, 1814 - books.google.fr).

 

SabbataĂŻ ZĂ©vi

 

Sabbataï Tsevi (ou Zvi ou Tzvi, ou Zevi ou Zewi ou Sevi, Sabetay Sevi en turc ; prénom également écrit Sabbathai ou Shabtai) est né à Smyrne dans l'Empire ottoman (actuellement Izmir, en Turquie) le 1er août 1626 et mort autour du 17 septembre 1676 en exil à Dulcigno (actuellement Ulcinj au Monténégro). Il a été considéré de son temps comme le Messie par un grand nombre de Juifs. Il est l'inspirateur de la secte turque des Sabbatéens ou Dönme ainsi que de celle des frankistes.

 

L'année 1648 marque la fin de la guerre de Trente Ans qui a déchiré l'Europe. L'année suivante intervient la décapitation du roi Charles Ier d'Angleterre (30 janvier 1649) et l'établissement de la république de Cromwell en Angleterre. 1648, c'est aussi l'année des pogroms du Cosaque ukrainien Bogdan Chmielnicki, qui voient l'extermination de dizaines de milliers de juifs. Chassés d'Espagne, des marranes séfarades, juifs convertis de force au catholicisme, se réfugient à Amsterdam où la tolérance religieuse leur permet de retrouver leurs racines juives. Ce contexte a favorisé le millénarisme : certains attendaient la Parousie et le retour glorieux de Jésus-Christ qui serait précédé par le rétablissement temporel du royaume d'Israël. L'arrivée de la date symbolique sur le plan numérologique de 1666 ainsi que l'influence de la kabbale née à Safed sont des éléments qui permettent d'expliquer l'émergence d'un contexte favorable aux messianismes et le succès qu'a rencontré Sabbataï Tsevi.

 

Sabbataï Tsevi se proclama Messie en 1648, à l'âge de 22 ans. Il s'appuyait sur une interprétation (contestée) du Zohar (un livre de mystique juive), selon laquelle l'année 1648 devait voir la rédemption du peuple juif. En se proclamant Messie, il allait provoquer un schisme profond au sein du judaïsme, entre ceux qui l'accepteraient et ceux qui le refuseraient. Au début de 1666, Sabbataï Tsevi partit pour Istanbul, capitale de l'Empire ottoman. Nathan de Gaza avait annoncé qu'il placerait la couronne du Sultan sur sa tête. Dénoncé aux autorités ottomanes par les dirigeants de la communauté juive locale comme étant un fauteur de troubles, Sabbataï Tsevi fut convoqué au palais en 1666 pour y rendre des comptes.

 

Après deux mois d'emprisonnement à Istanbul, Tsevi fut envoyé à la prison d'État d'Abydos, où il fut d'abord traité avec de grands égards, puis mis au carcan. Il est ensuite transféré dans la prison d'Andrinople (l'actuelle Edirne). La ferveur des fidèles n'ayant pas diminué, Sabbataï Tsevi est sommé par les autorités ottomanes de «prouver ses pouvoirs surnaturels en survivant aux flèches dont il sera la cible». Il échappe à l'épreuve en se convertissant à l'islam et en prenant, en septembre 1666, le nom d'Aziz Mehmed Efendi. Sabbataï Tsevi eut par la suite une attitude ambiguë, justifiant sa conversion par un ordre divin, mais conservant certaines pratiques juives et kabbalistes (voir marranisme) qui lui vaudront finalement son exil. Après des consultations avec les Juifs, le sultan Mehmet IV exile Tsevi à Dulcigno, une petite ville côtière de l'actuel Monténégro, sur l'Adriatique, où il meurt seul en 1676 (fr.wikipedia.org - Sabbataï Tsevi).

 

L'hérésie sabbatienne alluma en Europe de nombreux mouvements prophétiques et messianiques. Le plus considérable est celui qu'anima Jacob Frank (mort en 1791). Ce Juif podolien persuada les Donme de Turquie qu'il était la réincarnation de Sabbataï Zévi et la deuxième personne de la sainte Trinité. Le mouvement gagna des adeptes à travers l'Europe. A Brodys, une conférence rabbinique excommunia solennellement les Frankistes qui furent dénoncés aux autorités ecclésiastiques. Pour se défendre, Frank présenta une profession de foi christianisante : au nom de la Cabbale, il entra en guerre contre le Talmud Des controverses publiques survinrent : le Talmud fut vaincu et on le brûla par milliers d'exemplaires. A la suite d'une deuxième discussion publique entre talmudistes et frankistes, ces derniers acceptèrent le baptême : le roi de Pologne servit de parrain à Jacob Frank. En 1760, le caractère hérétique des nouveaux Chrétiens fut reconnu et dénoncé par le clergé. Jacob fut emprisonné : aux yeux de ses disciples c'était l'épreuve nécessaire et la confirmation de sa voration messianique Libéré après une longue détention, il poursuivit pendant près de vingt ans, son œuvre d'autodéïfication, parfois scandaleuse, en Moravie et en Allemagne. Sa fille, Eve, continua de se prétendre l'incarnation de Dieu jusqu'en 1817. La secte eut des disciples en Allemagne et en Pologne : ils pratiquaient extérieurement le catholicisme en maintenant secrètement le culte hérétique que Frank avait introduit (André Chouraqui, Histoire du judaïsme, Volume 750 de Que sais-je ?, 2000 - books.google.fr).

 

Zvi (yiddish : «cerf»), Zwi, Swi, Zewi, Tsevi ou Tsvi, est un prénom hébraïque masculin. Le prénom Hirsch ou Herz ou Hirz, signifiant cerf, est souvent choisi, lors du changement de nom, en référence à Nephtali, dont le symbole est une biche. Cf le psaume 41(42) du cerf assoiffé (fr.wikipedia.org - Zvi).

 

Voltaire eut des démêlés avec un juif nommé Hirsch que le bouffon du margrave Charles, un certain Potier, caricatura dans un pamphlet titré "Tantale en procès" (Gustave Desnoiresterres, Voltaire et la société au XVIIIe siècle, Tome 4 : Voltaire et Frédéric, 1870 - books.google.fr).

 

Voltaire fit un historique des messies juifs dans son Dictionnaire philosophique paru en 1764 (Oeuvres completes de Voltaire, avec des notes et une notice historique sur la vie de Voltaire, Tome 8, 1836 - books.google.fr).

 

"défaite"

 

Les cabbalistes polonais découvrent dans Le Zohar, livre capital du mysticisme juif, une phrase annonçant (de façon pour une fois sans équivoque) que «à la quatre cent huitième année du sixième millénaire, les morts se lèveront à la vie de leur poussière». Simultanément, Menassé ben Israël, chef spirituel de la communauté sépharade de Hollande, réussit à convaincre Olivier Cromwell de laisser des Juifs s'installer en Angleterre, d'où ils avaient été expulsés presque quatre siècles plus tôt, en proclamant que le salut universel dépend de la présence des Juifs dans tous les pays du monde. Les présages de rédemption pour l'année 1648 se révélèrent trompeurs. Les souffrances qui faisaient naître ces espoirs millénaristes messianiques atteignirent leur apogée avec un nouveau soulèvement cosaque, commandé par Bogdan Chmielnicki. [...]

 

Allié aux Tatars de Crimée (eux-même vassaux du sultan turc) puis lâché par eux et toujours prêt à les lâcher lui-même au gré de ses manoeuvres pour regagner la faveur du roi Jean Casimir (qui succéda à Ladislas IV en cette même année 1648) ou pour se rapprocher du Tsar russe, Chmielnicki ne fut qu'un mercenaire retourné contre ses maîtres. Le mouvement qu'il déclencha eut comme résultat l'anéantissement de toutes les communautés juives d'Ukraine et la ruine générale de cette région. On estime à cent quatre-vingt mille les Juifs massacrés, mais les paysans ukrainiens ne furent pas épargnés. Ils furent dépouillés par leurs frères cosaques, déportés en masse comme esclaves par les Tatars, qui s'emparèrent également de millions de têtes de bétail. Politiquement le soulèvement contribua à ébranler encore davantage le royaume de Pologne, mais n'apporta aucun avantage aux Ukrainiens (Izhok Niborski, Préface à "La sanctification du nom" de Sholem Asch, traduit par Aby Wieviorka, Henri Raczymow, 1985 - books.google.fr).

 

En hébreu, "mabul" c'est le déluge (Renée Levine Melammed, An Ode to Salonika: The Ladino Verses of Bouena Sarfatty,  2013 - books.google.fr).

 

L'action de La Sanctification du Nom se situe dans une des périodes les plus cruelles de l'Histoire juive en terres slaves, dénommée par ses contemporains et par l'historiographie ultérieure comme l'époque du Déluge. Le soulèvement des Cosaques ukrainiens contre les Polonais, mené par Bogdan Chmielnicki entre 1648 et 1650, avait entraîné un déchaînement de violence contre les populations juives - pillages, viols, assassinats d'enfants sous les yeux de leurs parents, massacres, destructions de villages, dévastation de communautés entières. L'œuvre de Nathan Hannover Yeven Metzulah, rédigée dans le sillage de la catastrophe et publiée en 1652 à Venise, dresse la chronique horrible et poignante de ces années de terreur. Sans cesse rééditée dans les communautés achkénazes jusqu'à nos jours, lue de génération en génération, elle fut une des sources principales de Sholem Asch (Rachel Ertel, Royaumes juifs: Trésors de la littérature yiddish, Tome 1, 2008 - books.google.fr).

 

Derrière le faux Messie (abbataï Zevi), il n'y avait que sa maladie mentale (Carole Ksiazenicer-Matheron, Les temps de la fin: Roth, Singer, Boulgakov, 2006 - books.google.fr).

 

Pourquoi celui qui n'eut besoin que d'une parole pour enlever les fils de ZĂ©bĂ©dĂ©e Ă  leurs filets, LĂ©vi Ă  son bureau, ZachĂ©e Ă  ses injustices, mĂ©nagerait-il si longtemps aujourd'hui les passions et les  prĂ©jugĂ©s d'une femme Ă©trangère, s'il n'avait voulu nous tracer, dans les dĂ©faites et les rĂ©sistances dont elle use avant que de se rendre, l'image de celles que nous opposons tous les jours Ă  sa grâce ? Or, je remarque trois excuses principales qui lui servent comme de rempart contre toutes les instances misĂ©ricordieuses de JĂ©sus-Christ. L'excuse de l'Ă©tat. Elle est femme samaritaine ; et par lĂ  elle se dĂ©fend d'accorder au Sauveur ce que sa bontĂ© demande d'elle. QuomodĂ´... bibere Ă  me poscis, quae sum mulier Samaritana ? L'excuse de la difficultĂ©. Le puits est profond, et on n'a pas de quoi puiser l'eau : Puteus altus est..., neque in quo haurias habes. Enfin, l'excuse de la variĂ©tĂ© des opinions et des doctrines, qui lui persuade qu'Ă©tant douteux s'il faut adorer Ă  JĂ©rusalem ou Ă  Garizim, elle peut se dispenser de croire cet Ă©tranger qui lui parle, et demeurer dans l'Ă©tat dĂ©ploralble oĂą elle se trouve, Patres nostri in monte hoc adoraverunt, et vos dicitis quia Jerosolymis est locus ubi adorare oportet. Or, dans les excuses qu'oppose cette femme aux instances de JĂ©sus-Christ, reconnaissons, dit saint Augustin, celles que nous opposons tous les jours Ă  sa grâce. Audiamus ergĂ´ in illâ nos, et in illd agnoscamus nos. L'excuse de l'Ă©tat. On trouve dans l'Ă©tat oĂą la Providence nous a fait naĂ®tre, des prĂ©textes pour autoriser une vie toute mondaine. L'excuse de la difficultĂ©. On en trouve dans l'idĂ©e impraticable qu'on se forme de la vertu. Enfin, l'excuse de la variĂ©tĂ© des opinions et des doctrines sur les règles des mĹ“urs. On trouve dans ces incertitudes et ces contradictions prĂ©tendues des motifs de sĂ©curitĂ© qui nous calment sur nos transgressions les plus manifestes (48ème sermon : La Samaritaine, 1701) (Oeuvres complètes de Jean-Baptiste Massillon (1663 - 1742), Ă©vĂŞque de Clermont, 1877 - books.google.fr).

 

La défaite de la Samaritaine illustre celle des gens et des bêtes qui ne boivent que l'eau du puits de Jacob.

 

Tantale, Zevi et la comète de 1664

 

Claude Comiers lequel publie à Lyon en cette même année, une Nature et présage des comètes (..) enrichi des Prophéties des derniers siècles. Comiers aborde de front, dans "De la fin du monde" (Traité III) le pronostic concernant l'année "prochaine 1666, ajoutant le nombre de 666, le symbole du nom de l'Antéchrist avec les 1000 ans du Règne de l'Agneau" Comiers s'en tient à l'idée que l'on s'approche de la fin des Turcs et que Louis XIV est appelé à jouer un rôle dans ce combat (Jacques Halbronn, Le texte prophétique en France: formation et fortune, Tome 1, 1999 - books.google.fr).

 

Cette tragique & desastreuse Comete, estant sortie l’année derniere 1664. au mois de Decembre du Corbeau, qui est vne Constellation composée de sept Etoiles, desquelles deux sont de la seconde grandeur, quatre de la troisiéme, & vne de la cinquiéme, suiuant le Prouerbe, Mauuais oeuf, mauuais Corbeau, nous presage, autant de mal heurs, qu'il y en auoit dans la boitte de Pandore, & comme cette Comete prouient d'vne Constellation seche, puis qu'elle est sortie du Corbeau que le Dieu Apollon, le punissant de ce que l'ayant enuoyé querir de l’eau, il s'estoit arresté iusques à ce que les figues fussent meures, le rendit noir & le logea dans le Ciel, proche de la Coupe, où comme vn autre Tantale il brûle de soif fans oser boire, à cause de l'Hydre, presagent un Eté brûlant, & orageux par vents & prognostiquent des fievres ardantes, & des incendies dans les corps polis (La Nature et présage des comètes. Ouvrage enrichi des prophéties des derniers siècles, et de la fabrique des grandes lunetes, 1665 - books.google.fr).

 

The ongoing war with England and the plague of 1664-1665 had ravaging effects on the Netherlands. Many thought that the death rate was exacerbated by the comet of 1664. The more messianic spirits among Amsterdam's Jews were looking for an indication that all of this suffering had some purpose. When the reports about Zevi, one of whose wives had lived briefly among the Amsterdam Ashkenazim, began arriving in November of 1665, there was much rejoicing (Steven Nadler, Steven M. Nadler, Rembrandt's Jews, 2003 - books.google.fr, R.H. Popkin, Christian interest and concerns about Sabbatai Zevi, Millenarianism and Messianism in Early Modern European Culture: Volume I: Jewish Messianism in the Early Modern World, 2013 - books.google.fr).

 

Vengeance divine

 

Les massacres de 1648 en Pologne (qui ont continué, à un moindre degré, jusqu'à 1666) ont été sans précédent jusqu'alors dans l'histoire de l'exil juif, et ils ont produit un impact considérable sur toutes les communautés de la diaspora. Dans beaucoup de descriptions juives de l'événement s'exprime l'idée qu'il s'agit des «douleurs d'enfantement » du Messie (l'expression «douleurs d'enfantement du Messie» appartient à la tradition apocalyptique juive et décrit la période de catastrophes qui doit précéder l'avènement du Rédempteur). Nous avons vu que ce fut sous le choc de cette catastrophe que Sabbataï Zevi a connu ses premières illuminations messianiques (en 1648); il est aussi fort significatif que parmi les promesses du prophète sabbatéen Nathan de Gaza figure en bonne place la vengeance des massacres de 1648 (Michaël Löwy, A propos et autour du "Sabbataï Sevi" de Gershom Scholem, Archives de sciences sociales des religions, Volume 29,Numéros 57 à 58 ;Volumes 57 à 58, 1984 - books.google.fr).

 

Lorsque les Ă©missaires de LwĂ´w eurent racontĂ© Ă  SabbataĂŻ Zevi les persĂ©cutions et les massacres qui avaient eu lieu en Pologne de 1645 Ă  1655, il leur rĂ©pondit : «Vous n'avez pas besoin de me raconter quoi que ce soit; j'ai toujours livre SĂ´q ha'illĂ®m oĂą les persĂ©cutions subies par toutes les communautĂ©s sont relatĂ©es.» Et il ajoute : «Si je suis vĂŞtu de rouge et si mon rouleau de la Loi est enveloppĂ© d'Ă©toffe rouge, c'est parce que le jour de la vengeance est dans mon cĹ“ur et l'annĂ©e de ma rĂ©demption est venue» (IsaĂŻe, LXIII, 4) (Gerschom Scholem, Le mouvement sabbataĂŻste en Pologne, Revue de l'histoire des religions, Volumes 143 Ă  146, 1953 - books.google.fr).

 

Cette vengeance serait incarnée par Zevi lui-même.

 

L'exemple de la Samaritaine, convertie par une prophétie qui comportait une part de réprimande, lui permet de montrer qu'éloges et réprimandes sont quelquefois effectués dans le but d'apporter discrètement le signe de la prophétie: «Sa prophétie comporte un éloge. Mais ce n'était pas pour le flatter, mais pour prédire ce qui devait arriver. En voici la preuve: regarde donc pour la Samaritaine. comment sa prophétie comporte de vifs reproches.» Les exemples de Pierre et de la Samaritaine sont donc à la fois parallèles, puisque le Christ les ouvre l'un et l'autre à son mystère à l'aide de la prophétie, et antithétiques, puisque la prophétie est en même temps un éloge pour le premier, et un  reproche pour la deuxième. L'Homélie 52 sur Matthieu fait également allusion, sans le citer, au verset 17 (Va, appelle ton mari...), mais ici l'interprétation diverge sensiblement du commentaire suivi. La Samaritaine entre dans une série d'exemples qui doivent prouver qu'un apparent refus ou rejet du Christ a souvent pour but de mettre en valeur une qualité de son interlocuteur: ainsi en est-il de la sagesse et de la vertu de la Cananéenne, de la piété du centurion, de la foi de l'hémorroïsse.

 

Le raisonnement est familier à Chrysostome: l'idée que le délai, qu'il précède le don ou la vengeance. ménage un espace dans lequel l'homme peut montrer ce qu'il est et manifester vertu ou repentir. Le thème est déjà classique: cf. Plutarque, Sur les délais de la vengeance divine. Dans le cas du centurion (cf. Mt 8, 5-13), de 1'hémorroïsse ou de la Samaritaine, le raisonnement est étendu à une provocation active - dans les trois cas une parole - qui permet aux personnages de révéler leur vraie valeur.

 

Le but du Christ n'est donc pas tant ici de manifester sa prophétie que de «montrer comment même les reproches ne la font pas s'éloigner». Ce qui faisait l'objet d'une admiration fortement exprimée, mais cependant annexe, dans l'Homélie 32 sur Jean est ici le but principal recherché. C'est surtout la figure du Christ qui s'en trouve modifiée; le contexte renforce l'idée de sa prescience, de la volonté et du savoir fixés une fois pour toutes de celui qui vient non pas tant se révéler lui-même que révéler les autres (Catherine Broc-Schmezer, Les figures féminines du Nouveau Testament dans l'œuvre de Jean Chrysostome: exégèse et pastorale, 2010 - books.google.fr).

 

Soif du retour

 

Sabbataï Zevi déclare ouvertement qu'il est le messie envoyé par Dieu pour délivrer le peuple juif, et pour le reconduire en Eretz-Israël. Le fantastique mouvement de Sabbataï Zevi entraîne d'importantes masses du peuple juif assoiffé de délivrance. Même un grand nombre de rabbins et de savants juifs perdent leur sang-froid, et cèdent à la puissance suggestive de cette véritable lame de fond. A cette époque la foi dans le «Retour à Sion» est tellement forte que même un penseur aussi serein que Spinoza parle, dans ses écrits, de la possibilité prochaine de fonder un Etat juif en Palestine. A partir du 18ème siècle, la nostalgie de Sion revêtira d'autres formes encore, jusqu'au Hassidisme du Baal Chem Tov et jusqu'au mouvement des Amants de Sion (Hovévé Tsione) (Jacob Zineman, Histoire du Sionisme, Tome 1, 1950 - books.google.fr).

 

On se rappelle d'abord que, dans sa fuite, Agar s'arrête auprès d'une source, sur le chemin de Shour; auprès d'une source, iuxta fontem comme le traduit un Étienne Langton nous explique le sens de cette préposition iuxta (Commentaires de la Genèse) : les juifs se trouvent près de la source de vie qu'est l'Écriture et, pareils à Tantale au milieu des eaux, pareils à l'amant éconduit qui meurt de soif auprès de la fontaine, ils ne peuvent boire, puisqu'ils ne savent comment faire, comment lire ces textes qu'ils possèdent sans les comprendre, comment s'abreuver à cette source vivifiante; ils restent à côté du texte, ne pénétrant pas au sein de sa signification spirituelle. D'autre part, à l'Ange qui lui demande d'où elle  vient et où elle va, Agar répond qu'elle fuit de devant sa maîtresse : a facie Sarai dominae meae fugio; pareillement, les juifs fuient loin de Dieu, semblables en cela à Caïn, que son remords entraîne dans une perpétuelle fuite en avant, inutile et sans but. Ces considérations exégétiques nous semblent résumer la doctrine la plus courante des penseurs chrétiens du Moyen Âge sur les juifs et le judaïsme, en lesquels ils voient un peuple serf, une religion rendue caduque par la diffusion du  message chrétien, une pratique vide de sens puisque rejetant le contenu spirituel du texte sacré 

 

L'allégorie est encore illustrée par une référence à un motif issu de la poésie courtoise : iuxta fontem siti moriuntur (image que l'on retrouve au XVème siècle avec Villon et Charles d'Orléans), et par le puits de la Samaritaine (Jn 4, 11) puteus sive fons est profunda doctrina legis.

 

Encadrant le thème central de l'allégorie, diverses allusions sont faites au destin,  du peuple juif : on y remarque (à la fin du passage cité) l'idée que les Juifs savent au fond d'eux-mêmes que le message chrétien est vrai mais s'entêtent dans leurs traditions par une perversion intellectuelle (Gilbert Dahan, Les intellectuels chrétiens et les juifs au Moyen Âge, 1990 - books.google.fr, Gibert Dahan, Exegèse et polémique dans les Commentaires de la Genèse d'Étienne Langton, Les Juifs au regard de l'histoire, 1985 - books.google.fr).

 

Étienne Langton - connu en Angleterre sous le nom Stephen Langton - (v. 1150 - 1228), est un intellectuel, exégète, théologien, prédicateur, prélat, cardinal et poète liturgique anglais (fr.wikipedia.org - Etienne Langton).

 

Zevi et la Samaritaine : dépassement la Loi

 

De retour dans sa communauté d'origine, Sabbataï prononce, en 1665, l'abrogation de la Loi et se proclame l'Oint du Seigneur. Il se livre à des actes interdits par la Loi auxquels il confère une valeur sacramentelle et annonce le jour de la Rédemption pour le 18 juin 1666. Un nouveau rituel est mis en place, les jours de deuil sont remplacés par des réjouissances. Finalement, Sabbataï est arrêté sur ordre du sultan, emprisonné dans la forteresse de Gallipoli en février 1666 et sommé de choisir entre la conversion à l'islam et la mort. Sabbataï apostasie. Désorientés, la plupart de ses fidèles reviennent au judaïsme traditionnel, tandis que d'autres continuent à croire en lui. Il s'agit dès lors pour eux de donner un sens à l'apostasie. Ils trouvent les éléments de leur interprétation dans la mystique lourianique et ses contenus antinomistes : pour hâter la délivrance, le messie a dû se livrer lui-même aux forces du mal et les combattre de l'intérieur afin d'y accomplir le travail de «réparation», ce qui explique ses agissements étranges et apparemment hérétiques. Ainsi, loin de trahir sa vocation messianique, son apostasie doit être interprétée comme un sacrifice rédempteur. Après l'apostasie et le retour apparent à la norme religieuse, le sabbatianisme continuera à faire des adeptes, le plus souvent clandestins, en raison de l'opposition violente des milieux rabbiniques dont l'autorité avait été mise à mal, et à exercer une influence souterraine. Aujourd'hui encore, la secte sabbatéenne des dunmeh établie à Istanbul compte plusieurs centaines d'adeptes (Régine Azria, Le judaïsme, 2010 - books.google.fr).

 

La doctrine de l'ascension et de la transfiguration de Sabbataï devient l'axe d'un remarquable système eschatologique. Job mourut à l'âge de cent quarante ans. Et depuis «aujourd'hui [c'est-à-dire au cours de l'été 1666], AMIRAH a quarante ans» ; il est évident qu'il vivra encore pendant cent ans et que durant ce temps, son corps se spiritualisera progressivement jusqu'à l'occultation finale qui le fera disparaître (Gerschom Scholem, Sabbataï Tsevi: le messie mystique 1626-1676, 1983 - books.google.fr).

 

De mĂŞme que, dans l'Église, JĂ©sus dit Ă  la Samaritaine : «Il y aura un temps oĂą l'on n'adorera plus Dieu dans le Temple mais dans l'Esprit», de mĂŞme, la mystique juive croit qu'il viendra un moment oĂą les interdits ne seront plus utiles, car ils seront dĂ©passĂ©s dans l'union des croyants avec Dieu. Pour Gershom Scholem : « La mystique juive dans ses formes variĂ©es reprĂ©sente une tentative d'interprĂ©ter les valeurs religieuses du judaĂŻsme en termes de valeurs mystiques. Elle se concentre sur l'idĂ©e d'un Dieu vivant qui se manifeste lui-mĂŞme dans les actes de la CrĂ©ation, de la RĂ©vĂ©lation, de la RĂ©demption. PoussĂ©e Ă  son extrĂ©mitĂ©, la mĂ©ditation mystique de cette idĂ©e donne naissance Ă  la conception d'une  sphère, de tout un royaume de la divinitĂ©, qui est sous-jacent au monde de nos donnĂ©es sensibles et qui est prĂ©sent et actif dans tout ce qui existe. C'est le sens de ce que les kabbalistes appellent le monde des SĂ©phiroth Â». Ajoutons que beaucoup de documents gnostiques juifs sont remplis de descriptions enthousiastes sur l'ascension de l'âme vers la TotalitĂ© divine. Cela dit, il faut avouer que ni le judaĂŻsme ni le christianisme ne semblent en mesure de satisfaire aujourd'hui la demande d'une transcendance mystique. Pourtant, la mystique chrĂ©tienne s'est trouvĂ©e brillamment illustrĂ©e par ThĂ©rèse d'Avila, Jean de la Croix, Mme Guyon et le courant quiĂ©tiste. Plus près de nous, Charles de Foucauld, ThĂ©rèse de Lisieux apparaissent comme un aboutissement d'une tradition un peu essoufflĂ©e par la dĂ©christianisation. Simone Weil, qui peut passer pour une des dernières mystiques, est elle-mĂŞme Ă  la croisĂ©e des chemins, entre le militantisme au service de la cause ouvrière et la recherche  d'une rĂ©alitĂ© transcendante par l'ascèse, la souffrance, l'abnĂ©gation. Entendons-nous bien : nous ne prĂ©tendons pas que la tendance mystique a disparu du christianisme contemporain, mais bien que ce christianisme, dans son Ă©volution moderniste, et en tout cas après le concile Vatican II, favorise moins l'attitude contemplative que l'engagement dans la diversitĂ© des luttes sociales, ce qui dĂ©courage l'exigence mystique que peuvent ressentir beaucoup de ceux qui s'estiment mal prĂ©parĂ©s Ă  affronter les dĂ©sordres du monde actuel (Lisbeth Rocher, Fatima Cherquaoui, D'une foi l'autre: Les conversions Ă  l'Islam en Occident, 1986 - books.google.fr).

 

"Cent" : de la consommation des siècles à la consommation du mariage, ou pas

 

"Cent" toutes Ă©ditions. Pierre Brind'Amour propose "sans".

 

Entre vingt et vingt-deux ans, Sabbataï Zevi épouse sa première femme, mais il ne consomme pas son mariage, ce qui conduit son beau-père à porter plainte devant le Tribunal Rabbinique qui prononce le divorce. Peu après il épouse une seconde femme, mais son comportement ne varie pas: nouveau divorce [...] Parti pour l'Egypte en 1663, il reste deux ans au Caire. C'est durant cette période qu'a lieu, le 31 mars 1664, son étrange mariage avec Sarah, «l'épouse du messie». Un contemporain, cité par Scholem, la présente ainsi: «Une fille dépourvue de raison qui prétendait dans sa folie qu'elle épouserait le Roi messie. Tous riaient d'elle et elle partit pour Livourne. [...] Mais comme elle continuait à répéter ces folies et qu'elle était, en outre, de belle apparence, on parla d'elle à Sabbataï qui se trouvait alors en Égypte, auprès de Raphaël Joseph.» C'est la première rencontre, dans la vie de Sabbataï Zevi, qui s'inscrit dans le cheminement messianique qui s'amorce. [...]

 

Le 6 mars 1671 Sabbataï divorce de sa femme Sarah qu'il a épousée sept ans auparavant. Celle-ci lui a donné en 1667 un fils, Ismaël, que la loi musulmane l'autorise à garder avec lui jusqu'à l'âge de 6 ans. Par la suite, il cherche à se remarier, mais des accès répétés et alternés d'illumination et d'affliction rendent son comportement pendant cette période difficile à suivre et à comprendre. Tout juste sait-on que des fiançailles sont célébrées dans l'été 1671. Le judaïsme orthodoxe lutte maintenant de toutes ses forces pour détruire «la racine du venin». Mais comment faire pour abattre un protégé du Sultan ? La solution sera d'acheter un haut fonctionnaire. En septembre 1672 Sabbataï est arrêté. Il est accusé d'avoir blasphémé et renié l'islam, ce qui une nouvelle fois doit lui valoir la peine capitale. L'affaire est cette fois mal engagée, les autorités  turques n'ayant plus rien à craindre de la communauté juive qui est devenue franchement hostile au «faux messie». Mais Sabbataï, décidément favorisé par le sort, s'en tire bien une nouvelle fois: il est condamné à l'exil en Morée (région qui comprenait la Grèce et l'Albanie). En 1674 son ancienne épouse Sarah, qui vient le rejoindre, meurt. Sabbataï envisage alors de consommer le mariage avec la jeune fille qu'il avait prise pour fiancée durant l'été 1671. Mais celle-ci meurt à son tour avant d'avoir pu le retrouver.

 

Sur Sarah on a souvent évoqué des rumeurs de « libertinage », mais ce n'est qu'après l'apostasie qu'on parlera ouvertement de son passé de prostituée (Marc-Alain Wolf, Quand le mysticisme mene a la folie, 1998 - books.google.fr).

 

Agar, concubine d’Abraham, lui donnera un fils prénommé Ismaël comme celui de Zévi et de Sarah, qui est le prénom de l’épouse d’Abraham.

 

On pense aussi à l'Hélène de Simon le Magicien (cf. quatrain I, 25).

 

Properce comparera les tourments de l'amoureux aux châtiments infligĂ©s Ă  Tantale et Ă  Sisyphe. [...] Ovide, Ă  son tour, lorsqu'il est victime d'une impuissance momentanĂ©e, compare ses tourments Ă  ceux de Tantale : Sic aret mediis taciti uulgator in undis Pomaque, quae nullo tempore tangat, habet (Am., III, 7, 51 sq.). LĂ©andre (Ovide, HĂ©roĂŻdes) compare aussi sa situation Ă  celle de Tantale (Augustin F. Sabot, Ovide, poète de l'amour, dans ses Ĺ“uvres de jeunesse: "Amoris", "HĂ©roĂŻdes", "Ars amatoria", "Remedia amoris", "De Medicamine faciei femineae", 1976 - books.google.fr).

 

La peinture, si chère au Moyen Age, de l'amour contrarié dont l'issue est tantôt heureuse, tantôt tragique, a sa source dans Ovide qui a chanté non seulement les Amants de Babylone, mais encore ceux de Sestos et d'Abydos. Il a existé, à côté de Pyrame et Thisbé, un Héro et Léandre en vers français, aujourd'hui perdu. L'un et l'autre de ces ouvrages ont servi de modèle à plusieurs romans idylliques. L'influence de Pyrame, par exemple, est visible dans le Roman de Galeran. Renaut, son auteur, qui a su faire œuvre originale et exquise en combinant le thème des enfants amoureux avec la donnée du lai de Frêne de Marie de France, a repris les comparaisons de la gemme et de la rose, de l'amour, plaie sans pertuis, et de l'autour qui vient au réclame (André Mary, La chambre des dames de Jean Renart, ou il est devisé de La pucelle à la rose; ou, Guillaume de Dole, de Pyrame et Thisbé, d'Amadas et Idoine, de La chatelaine de Vergy, et du Lai de l'ombre, 1922 - books.google.fr, fr.wikipedia.org - Pyrame et Thisbé).

 

Par cette idée de la folie amoureuse qui vire à la tragédie, le couple Pyrame-Thisbé peut serattacher à la figure de Tantale,un nom que nous retrouvons quatre fois dans la poésie des troubadours (Bonifaci Calvo 101.11a,55 ; Guigo de Cabanas 197.1b,73 ; Lantelm 283.2,29 ; Raimbaut de Vaqueiras 392.2,20). Bonifaci Calvo et Guigo de Cabanas se limitent à la citation du nom, tandis que Lantelm rend explicite l’inter-prétation du supplice de Tantale comme représentation de l’impuissance du désir. [...] La référence à Tantale est toujours liée au fameux supplice qui porte son nom, qui permet d’exprimer la question du désir inassouvi, un élément fondamental de l’idéal de la fin’amor. Les trois premiers exemples sont contenus dans des partimens dont l’argument porte sur la question du désir. La figure de Tantale est toujours évoquée en tant qu’exemple négatif par les adversaires de la conception de l’amour limité au pur désir, qui sont assez nombreux pour nous permettre de nuancer la définition traditionnelle de la fin’amor comme «amour de l’amour, désir du désir». Seul Raimbaut de Vaqueiras introduit cet exemple dans une véritable canso, qui lui permet de faire étalage de sa culture littéraire en évoquant aussi les noms de Pyrame et Thisbé, Perceval et Arthur. Les mentions de Pyrame-Thisbé et de Tantale ont en commun l’expression d’un jugement moral, ce qui révèle probablement l’influence de la culture scolaire ; mais si dans le cas de Tantale le jugement est toujours négatif, Pyrame et Thisbé peuvent être pris aussi comme des exemples positifs, lorsqu’ils sont présentés de façon indépendante du contexte de leur histoire pour être évoqués uniquement comme exemples de fin amador. L’expression d’un jugement moral est particulièrement évidente dans les accessus ad auctores et dans certaines gloses aux textes latins ; il s’agit du même type de gloses qui est à la base de l’arrangement français des Métamorphoses connu sous le nom d’Ovide moralisé  (Luca Barbieri, Exemples mythologiques de courtoisiedans la lyrique des troubadours, Cahiers de Civilisation médiévale N° 53, 2010 - www.academia.edu).

 

Plus je me pique, & plus je suis retif,

J’aime estre libre, & veus estre captif,

Cent fois je meur, cent fois je pren naissance.

Un Promethée en passions je suis,

Et pour aimer perdant toute puissance,

Ne pouvant rien je fai ce que je puis. (Sonnet 12).

 

Mais de cent maux, et de cent que j'endure (Sonnet 13, en rapport avec Prométhée)

 

Je voudrois estre Ixion ou Tantale,

Dessus la roue et dans les eaux lĂ  bas (Sonnet 45)

 

Que suis je, las! moi chetif amoureus,

Pour trop sentir, qu’un Sisyphe ou Tantale ? (Sonnet 57) (cielam.univ-amu.fr - Nathalie Dauvois, Le sujet lyrique dans Les Amours).

 

"captif" et "chétif" sont anciennement synonymes (cf. mabbus).

 

"Cent fois je meur" semble être une reprise d'Ovide dans son Elégie XV sur l'Impuissance :

 

La Terre perd ses fruits par cette tyrannie :

Elle a pĂ» me ravir les douceurs de la vie :

M'Ă´ter ce mouvement, qui sous l'heur de ses droits

Fait cent fois expirer, & revivre cent fois. [...]

 

C'est ainsi que Tantale en sa douleur profonde

De sa faim & sa soif avec la pomme & l'onde

Ne sçauroit adoucir le martire inhumain,

Quoi qu'il ait l'un et l'autre à deux doigts de sa main (Les epîtres et toutes les elegies amoureuses d'Ovide, 1685 - books.google.fr).

 

Plus tard, dans Une Tempête, Aimé Césaire écrira : "Après tout, Tantale, cent fois déçu, recommençait cent fois" (Collection Theatre, Numéro 22, 1969 - books.google.fr).

 

Un peu avant Théodore de Banville : "C'est le supplice de Tantalus, qui avait volé un chien d'or en Crète! J'ai cent fois plus faim que tout à l'heure" dans Gringoire (Théodore de Banville, Gringoire: comédie en un acte en prose, 1866 - books.google.fr).

 

"main"

 

Dans la description d'un tombeau, Bernard de Montfaucon note : "On y voit Tantale qui de ses deux mains porte de l'eau Ă  sa bouche, mais l'eau s'ecoule de ses mains, en sorte qu'il ne peut jamais boire." (Bernard de Montfaucon, L'Antiquite expliquee et representee en figures, Les Funerailles des Grecs et des Romains, 1722 - books.google.fr).

 

MÉNIPPE. Pourquoi pleurer, Tantale ? pourquoi te lamenter, debout près de ce lac ?

TANTALE. C'est que je meurs de soif, MĂ©nippe.

MÉNIPPE. Es-tu si nonchalant que tu ne puisses boire en penchant la tête, ou même, par Jupiter ! en puisant de l'eau dans le creux de la main ?

TANTALE. Je ne gagnerais rien Ă  pencher la tĂŞte : car l'eau fuit Ă  mon approche; et si j'en puise et que je la porte Ă  ma bouche, je n'ai pas plus

tôt humecté le bout de ma lèvre, que l'eau s'échappe entre mes mains, je ne sais comment, et ma main redevient sèche (Lucien de Samosate, Dialogie des morts, Ménippe et Tantale, Oeuvres choisies, 1877 - books.google.fr).

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