Quiétisme

Quiétisme

 

II, 86

 

1694-1695

 

Naufrage a classe pres d'onde Hadriatique,

La terre tremble, esmue sus l'air en terre mis,

Egypte tremble augment Mahometique,

L'Heraut soy rendre a crier est commis.

 

Naufrage « en Adriatique »

 

On assiste au naufrage de la flotte pontificale à Cotrone, le 16 octobre 1696, sous le pape Innocent XII, au retour d'une expédition au Levant (Bulletin de la Section de géographie, Volumes 52 à 56, 1938 - books.google.fr, (Odoardo Toti, Storia di Civitavecchia, Tome 2, 1996 - books.google.fr).

 

Crotone, Croton ou Crotona (auj. Cotrone), sur la côte occidentale du golfe de Tarente, dans la mer Ionienne, au S. E. de Sybaris; fondée, comme cette ville, mais dix ans après elle (l'an 710 avant J.-C.), par une colonie Achéenne, elle devint sa rivale et finit par la détruire, quoi qu'elle n'eût à lui opposer que 120 mille hommes environ, commandés par le fameux athlète Milon. Crotone est encore célèbre par son école de philosophie, qui compta, entre ceux qui y enseignèrent, Pythagore, qui réforma la constitution et les mœurs de la plupart des villes Grecques d'Italie (Félix Charles Ansart, Essai de géographie historique ancienne, à l'usage des classes de sixième de cinquième et de quatrième, 1837 - books.google.fr).

 

Un courant de 6 nœuds descend de mer Tyrrhénienne en mer Ionienne, mais il est compensé par un courant remontant, et ils créent des tourbillons; un autre rabat vers Cotrone les navires qui tentent d'engoulfer l'Adriatique (Henri Bresc, Du ribât au presidio, les enjeux et les contrôles des Détroits siciliens, Controllo degli stretti e insediamenti militari nel Mediterraneo, 2002 - books.google.fr).

 

On divisoit la Grande Mer Ionienne en deux parties, l'une la Mer de Crete, l'autre la Mer de Sicile, la Mer Ionienne de Sicile se terminoit au Nord, à Otrante qui est près du Japyx, et à la Limara que les Anciens nommoient Montes Ceraunii. Là commençoit la Mer Adriatique qui se divisoit aussi en deux parties. La premiere s'apelloit Golphe Ionien, Sinus-Ionius, mais le fond retenoit le nom de Mer Adriatique. Strabon de très peu antérieur à S. Paul, et Pline de très peu posterieur au temps de cet Apôtre les décrivent exactement de cette maniere. Selon Strabon, la Mer Adriatique prise dans sa plus grande étenduë ne commence qu'aux Monts Cerauniens ; mais cette Mer, à parler exactement, se divise en deux parties, selon le même Auteur, dont la prémiere se nomme Ionienne, et la Partie intérieure jusqu'au fond est l'Adriatique proprement dite. Ces deux Mers réunies dans un même Golfe n'ont que 6ooo stades, c'est-à-dite 200 lieues dans leur plus grande longueur, et 1200 stades, c'est-à-dire 40 lieües dans leur plus grande largeur. Peut-on rien de plus exactement marqué et qui détruise plus solidement l'opinion de Ptolomée, très postérieur au tems de S. Luc, qui a trompé tous nos Interprétes, et qui met le Golfe Ionien ou petite Mer Ionienne au-delà du Golfe Adriatique, et de l'extremité de l'Italie, et par conséquent dans la grande Mer Ionienne dans laquelle se trouve la Mer de Sicile. Ce qui a trompé Ptolomée, c'est qu'il n'a pas distingué le Golphe Ionien, qui ne passe pas l'embouchure de la Mer Adriatique, de la Grande Mer Ionienne qui renfermoit la Mer de Sicile et celle de Crete. De là qu'est-il arrivé ? que le Golfe ionien étant souvent apellé dans les Auteurs Mer Adriatique parce qu'il en fait partie, et étant confondu avec la Grande Mer Ionienne, l'on a étendu la Mer Adriatique jusque par de là la Sicile, ce qui est une erreur considérable pour l'ancienne Géographie (Mercure de France, 1737 - books.google.fr).

 

Claude Ptolémée, communément appelé Ptolémée (Ptolémaïs de Thébaïde (Haute-Égypte), né vers 100 et mort vers 168 à Canope, aurait été un astronome et astrologue grec qui vécut à Alexandrie (Égypte). Aucun registre ne prouve qu'il aurait réellement existé, il pourrait s'agir d'un personnage fictif comme Homère. Il aurait été également l’un des précurseurs de la géographie. Sa vie est mal connue

 

Dès le début du IXe siècle, sa Géographie faisait l'objet d'une traduction en arabe pour le calife abbasside al-Mamun, et il servira de base aux travaux d'Ibn Khurradadhbih, Ibn Khordadbeh, Suhrab, Al Kwarizmi, Ibn Hawqal et Al Idrissi. Il sera l'une des sources de l'Imago mundi de Pierre d'Ailly (fr.wikipedia.org - Claude Ptolémée).

 

Séismes

 

La terre du Royaume de Naples tremble à peu près sans interruption, mais souffre d'aggravations périodiques de la sismicité, de tempêtes qui ravagent des régions entières, prostrant çà et là des grappes d'évêchés. Un pointage attentif des des relations établit ainsi la présence fracassante de trois grandes convulsions, espacées de rémissions, mais brèves, trop brèves pour tant de diocèses. Une première, entre 1688 et 1694, balaie les Irpini, la Basilicate (Muro, Potenza, Tricarico) et la Calabre (Crotone en 1691), et son acmè se situe en 1694, avec la destruction de cinq évêchés. La seconde, entre 1700 et 1706, secoue cette fois les Abruzzes (Chieti, l'Aquila, Sulmona), la Campanie (Aversa), les Irpini une fois encore (Ariano et Trevico), et la Basilicate (Anglona). L'ultime chambardement tellurique, entre 1731 et 1733, particulièrement néfaste, s'en prend comme il se doit aux Irpini, mais se déploie également dans les Pouilles, dessinant une longue ligne meurtrière déroulée d'Ascoli Satriano à Brindisi en passant par Troia et Bisceglie. Umbriatico, en Calabre, est «Deo Judicio solo aequata» (Gérard Labrot, Sisyphes chrétiens: la longue patience des évêques bâtisseurs du Royaume de Naples, 1590-1760, 1999 - books.google.fr, fr.wikipedia.org - Séisme de l'Irpinia et Basilicate de 1694).

 

Le 9 janvier 1693, la Sicile éprouva un terrible tremblement de terre qui fit à Messine 18000 victimes (A.-L. d' Harmonville, Dictionnaire des dates, des faits, des lieux et des hommes historiques, Tome 2, 1843 - books.google.fr).

 

Coptes

 

L'Église copte orthodoxe avance le chiffre de 12 millions de fidèles, ce qui ferait 15 % de la population. Vers l'an 1700, on évaluait ses effectifs à seulement 100 000 fidèles soit 3 % des trois millions d'Égyptiens de l'époque et il n'y avait que 12 diocèses contre 24 aujourd'hui, ce qui témoigne de la vigueur de la communauté treize siècles après l'islamisation du pays (fr.wikipedia.org - Coptes).

 

Au XIVe siècle, les coptes ne représentaient plus que 10 % de la population, chiffre aujourdhui tombé à 6 %. Ce pourcentage, établi à partir de sources officielles, est contesté par le Patriarche et par certains militants en diaspora qui revendiquent un chiffre bien plus élevé allant parfois jusquà 20 % de la population égyptienne. Toutefois, les études les plus rigoureuses, menées par des démographes, tendent à rejoindre les données officielles : Youssef Courbage et Philippe Fargues, Chrétiens et juifs dans l’islam arabe et turc, Paris, Payot, 2005 et Éric Denis, «Cent ans de localisation de la population chrétienne égyptienne», Astrolabe, n° 2, 2000, p. 25-40. [...] «La langue copte achève de disparaître des monastères et la littérature arabe-chrétienne devient un filet d'eau qui tend à se perdre. Le déclin de la communauté se mesure à la ruine accélérée des églises et des couvents» (M. Martin, Note sur la communauté copte entre 1650 et 1850, Annales Islamologiques XVIII, 1982) (Laure Guirguis, Les coptes d'Égypte: violences communautaires et transformations politiques, 2005-2012, 2012 - books.google.fr).

 

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le nombre des chrétiens du Proche-Orient a tendance à baisser, surtout en Egypte, où les coptes ne sont plus que quelque 200 000 (Histoire du christianisme des origines à nos jours : L'Age de raison (1620/30-1750) - books.google.fr).

 

Crotone et Egypte

 

Pour Jamblique, «Pythagore fréquenta tous les sanctuaires [de l'Égypte] avec beaucoup d'ardeur... Il était admiré des prêtres et devins avec lesquels il vivait, s'instruisant en toutes choses avec la plus grande attention,... cherchant à connaître personnellement tous ceux qui étaient réputés pour leur intelligence, ne manquant aucune aucune cérémonie religieuse, et visitant tout pays où il lui semblait pouvoir trouver du nouveau. C'est ainsi qu'il rencontra tous les prêtres, apprenant de chacun ce qu'il savait. Et c'est dans ces conditions qu'il passa vingt-deux ans dans les temples de l'Égypte» (Vie de Pythagore, 4). Porphyre certifie que Pythagore «avait appris la langue des Égyptiens» et qu'il pouvait rédiger des lettres, déchiffrant les hiéroglyphes et comprenant le langage symbolique. De son côté, Jamblique déclare formellement que le philosophe «fréquenta surtout les prêtres de Memphis et de Diospolis. Car c'est chez eux qu'il acquit la science pour laquelle on le considère en général comme savant». Il étudia surtout la géométrie et l'Astronomie en Égypte. «On dit, continue Jamblique, qu'il s'occupa surtout de géométrie; car on trouve chez les Égyptiens beaucoup de problèmes de géométrie... Tous les théorèmes des lignes en proviennent». Nous avons vu que les Égyptiens connaissaient le théorème du carré de l'hypoténuse, mais seulement pour des triangles aux côtés 3, 4 et 5, et que le mérite génial de Pythagore sur ce point a été de généraliser et d'étendre ce principe à tous les triangles rectangles et d'en donner la démonstration. Proclus raconte qu'après «cette découverte, Pythagore sacrifia un bœuf» aux muses pour les en remercier. Quant à son initiation aux problèmes célestes, Jamblique assure que le philosophe s'occupa d'Astronomie dans les sanctuaires pendant toute la durée de son séjour en Égypte. Son admiration pour les prêtres égyptiens était si grande, qu'il imita, selon Plutarque, «leur méthode symbolique et mystérieuse, et introduisit l'énigme dans son enseignement». La conquête de l'Égypte par Cambyse en 525 avant  Jésus-Christ mit fin aux études philosophiques du Samien dans ce pays. Prisonnier des Perses, il fut conduit captif à Babylone, où il continua ses études en fréquentant les Chaldéens et les Mages. Il visita, plus tard, l'Inde, la Celtique, l'Ibérie et la Sicile, pour se fixer en Italie méridionale, nommée Grande Grèce en son honneur. Diogène de Laërte relate que «Pythagore trouve la terre ronde», et que, pour lui, «l'univers est sphérique,  contenant la terre au milieu». Enfin, suivant Censorinus, il considérait les distances croissantes des astres errants en tons musicaux dans cet ordre : la Lune est l'astre le plus voisin de la Terre, à un ton; puis vient Mercure à un demi-ton ; Vénus à un demi-ton aussi; le Soleil à un ton et demi au-delà; puis, Mars à un ton; Jupiter à un demi-ton; et Saturne aussi à un demi-ton. C'est donc le système géocentrique pur que les prêtres égyptiens enseignèrent à Pythagore. S'ils connaissaient le système héliocentrique, et ils étaient peut-être de taille à le découvrir à la suite de leurs longues observations et méditations, ils n'en ont point communiqué l'idée aux Grecs. Mais les témoignages historiques sont unanimes à leur attribuer le système géocentrique, sauf probablement pour Mercure et Vénus (Eugène Michel Antoniadi, L'astronomie égyptienne depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin de l'époque alexandrine, 1934 - books.google.fr).

 

Muezzin (en arabe mu'addin)

 

...un Héraut ou Muëzzin cria dans les Places & les Carrefours : Au nom de Dieu clément & miséricordieux... (François Louis Claude Marin, Histoire de Saladin: sulthan d'Egypte et de Syrie, Tome 2, 1758 - books.google.fr).

 

1568, Nicolay : maizin ; début XVIIe : muessim ; 1654, Duloir et encore 1771 dans le Trévoux : muezin (René Journet, Guy Robert, Mots et dictionaires, Tome V, 1970 - books.google.fr, Michel Baudier, Histoire générale de la religion des Turcs, avec la naissance, la vie et la mort de leur prophète Mahomet: et Les actions des quatres premiers caliphes qui l'ont suivy, 1632 - books.google.fr).

 

Bilal fut le tout premier muezzin de l'Islam, en quelque sorte le premier héraut du Prophète. D'origine africaine, Bilal était né esclave et fut affranchi par Abou Bakr, premier calife de l'Islam (Remarques africaines, Volume 19,Numéros 499 à 514, 1977 - books.google.fr).

 

L'ingénieur hydrographe Chazelles avait été envoyé dans le Levant pour reconnaître la position des principaux ports de la Méditerranée. Il remonta d'Alexandrie au Kaire en 1694, et y mesura les Pyramides. Il mesure aussi la distance de la Terre à la Lune. Voyez les Mémoires de l'Académie des sciences, année 1702. Jean-Matthieu de Chazelles naquit à Lyon le 24 juillet 1657, et mourut à Marseille le 6 janvier 1710 (Description de l'Egypte ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Egypte pendant l'expédition de l'armée française, 1826 - books.google.fr).

 

M. de Chazelles a remarqué que les pyramides qui subsistoient encore, étoient orientées de manière que leurs quatre côtés regardoient précisément les quatre parties du monde (Dictionnaire de physique, par MM. Monge, Cassini, Bertholon, tome premier, 1793 - books.google.fr, De l'origine des loix, des arts et des sciences et de leurs progres chez les anciens peuples, Tome III, 1758 - books.google.fr).

 

Aboutissement d'une très longue civilisation antérieure de plusieurs millénaires, et qui se perd dans la nuit des temps (Eugenios Michaël Antoniades, L'astronomie de l'Egypte antique, Astronomie, Volume 48, 1934 - books.google.fr).

 

Les éléments

 

Comme dans d'autres quatrains, les éléments traditionnels constitutifs de la matière apparaissent ici : l'onde, la terre ("esmuë"), l'air. Il manque le feu.

 

La Physique proprement dite avoit été peu cultivée avant les sept Sages ; on ne commença que de leur temps à s'y appliquer. C'est pourquoi Plutarque assure que les Grecs y étoient encore alors fort simples & fort grossiers. Les autres peuples n'y étoient pas plus habiles. Ainsi il ne faut pas chercher dans la doctrine de Pythagore un système de Physique bien complet & bien suivi. Il n'estimoit pas même assez cette science pour en faire une étude particuliere; car il disoit que la Philosophie, ou la Sagesse, étoit la science de la vérité des choses qui existent véritablement ; que les choses qui existent véritablement sont les incorporelles & éternelles, &r que toutes les choses matérielles &r corporelles étant nées & sujettes à corruption, elles sont sans être, & par conséquent qu'elles ne peuvent tomber sous la science. Cependant quoique ce qu'on nous a conservé de sa Physique ne soit peut-être qu'une petite partie de ce qu'il enseignoit, on ne laisse pas d'y trouver des découvertes considérables, & des principes qui marquent une assez profonde connoissance, & beaucoup d'esprit. Il concevoit la matiere comme une seule masse, qui par la différente configuration des parties qui la composent, a produit les élémens. Ce qu'il expliquoit de cette maniere. Des cinq figures des corps solides, qu'on appelle aussi Mathématiques, le cube, qui est le corps quarré à six faces, a été faite la terre; de la Pyramide, le feu ; de l'octaèdre, c'est-à-dire, du corps à huit faces, l'air; de l'icosaedre, ou corps à vingt faces, l'eau ; & du dodecaedre, ou du corps à douze faces, la suprême sphere de l'univers, en quoi il a été suivi par Platon. Timée de Locrès a parfaitement expliqué cette doctrine dans le petit ouvrage que Platon nous a conservé, & l'explication qu'il en donne s'est trouvée très-conforme à celle que m'en a donnée un célebre Mathématicien que j'ai consulté, & qui assurément n'a jamais lu Timée. Voici comme parle cet habile Mathématicien.

 

Par le cube ou exaedre, Pythagore a voulu marquer la stabilité ou solidité de la terre ; &r par les triangles qui environnent le tétraedre, l'octaèdre, & l'icosaèdre, la fluidité du feu, de l'air, & de l'eau.

 

Le tetraedre, à cause de sa figure pyramidale & son peu de solidité, représente le feu qui est très-tenu, & très- mobile. L'octaèdre, qui est comme deux pyramides jointes ensemble par une base quarrée, ayant plus de solidité, représente l'air qui est moins léger, & moins subtil que le feu. Cette figure par une de ses pyramides, s'approche du feu élémentaire, & par l'autre de la terre, qu'elle ne touche que par un point, c'est-à-dire, dont elle est détachée. l'icosaedre, qui est comme deux pyramides pentagones appuyées sur un rond environné de triangles représente l'eau, qui est plus solide, & plus pesante que l'air, & qui se repose sur la terre qui contient les trois élémens à triangles. Enfin le dodecaedre, étant formé de douze pentagones, marque la suprême sphère de l'univers; parce qu'outre que le pentagone renferme les autres figures, les douze faces renferment les quatre élémens, les sept cieux , & le firmament. Timée s'explique presque dans les mêmes termes, & ce que je viens de rapporter peut servir de commentaire à ce qu'il a écrit; mais ce système est bien différent de celui des atomes dont Leucipe, & Démocrite ont été les auteurs.

 

Cette matiere ainsi diversifiée par la diverse configuration de ses parties, souffre de continuels changemens, & fournit sans cesse des altérations infinies pour les productions & les corruptions ; c'est pourquoi Pythagore l'appelloit autre, & il disoit que de cet autre, & du même, qui est Dieu, le monde avoit été fait un animal vivant & intelligent, à cause de l'esprit qui le meut, & qui l'anime. Il enseignoit qu'il étoit rond ; que le feu en occupait le milieu ; & que la terre ronde aussi, & l'une des étoiles, c'est-à-dire, des planetes, tournant autour de ce centre, faisoit ainsi le jour & la nuit, & qu'elle avoit des antipodes, suite nécessaire de sa rondeur (André Dacier, La vie de Pythagore : ses symboles, ses vers dorez, & la vie d'Hierocles, Tome 1, 1706 - books.google.fr).

 

Le muezzin et le feu

 

Au IXe siècle de notre ère, Tirmidhî, philosophe et mystique, réfléchissant sur le langage, rattache le mot salât au verbe sala qui signifie chauffer au feu. Il compare ainsi l'orant à celui qui se réchauffe à la flamme divine en se tenant au plus près d'elle : le fidèle, dans la prière, se tient «face à la majesté, [...] la miséricorde et la bonté de son Seigneur, grâce au tawhîd [confession de l'Unicité de l'Un] et à l'amour qui sont en son cœur, afin de s'attirer les faveurs divines». L'homme entre dans la prière comme dans un refuge divin et comme en un sanctuaire (harâm), sacralisé par la formule du takbîr («Dieu est plus grand») ; il s'y dépouille de tous les actes profanes, «car il entre dans un état de sacralisation bien plus stricte que la sacralisation du pèlerinage. Cette dernière est symbolisée par l'entrée dans l'enceinte territoriale du sanctuaire, alors que la prière est l'entrée dans l'enceinte de la Proximité divine. En cette Proximité, le fidèle s'expose à la lumière de son Seigneur, comme l'on s'expose à la chaleur du feu, et il L'implore, car la prière est le lieu de l'exaucement». Lorsque arrive l'heure de chaque prière, le muezzin convoque de son minaret  l'assemblée des croyants, les invitant à interrompre leurs occupations temporelles pour se rejoindre - spirituellement et intentionnellement tout au moins - dans la salât (Michel Meslin, Quand les hommes parlent aux Dieux: Histoire de la prière dans les civilisations, 2003 - books.google.fr).

 

Tirmidhî et les éléments

 

D'une part, les forces «basses» et «obscures» (le désir, l'âme intérieure) qui ont leur siège, précisément, précisément, dans la partie inférieure du corps et sont renforcées par l'action de Satan et, d'autre part, les forces «nobles» et «lumineuses» (le cœur, la connaissance) qui résident dans la partie supérieure du corps combattent. L'enjeu de cette lutte est l'acquisition de la connaissance ou gnose (marifa) qui est en fait l'accès au degré optimum de conscience quant à la présence de l'Amour. [...] Si l'on veut se représenter avec plus de précision la teneur de ces combats, il faut les replacer dans un cadre plus général qui est celui de la hiérarchie des éléments : terre, feu, eau, air et lumière qui composent le corps. A chaque élément correspond un combat particulier, se déroulant à un niveau spécifique. Le combat contre les forces négatives de la terre est le plus terrible puisqu'il peut entraîner la mort du cœur si les souillures et les impuretés. [...] On peut déjà, ici, établir un premier regroupement des concepts constituant la base du système de pensée de Tirmidhî : d'une part la mise en œuvre des «éléments» tels le feu, opposé à l'eau et à la lumière et, d'autre part, l'opposition entre la crainte, l'intellection de la Puissance divine et de la preuve sans amour qui caractérisent la fitra et sont insuffisantes pour faire de l'homme un croyant et la vraie foi qui provient de l'amour, cet amour étant lui-même décrit comme une lumière résidant dans le cœur, se répandant dans la poitrine et ayant comme auxiliaire l'eau de la miséricorde. Si l'on ajoute que cet amour est le fondement de la connaissance ou «gnose» (marifa), tous les éléments de l'anthropologie spirituelle et de son rapport à cette gnose sont mis en place (Geneviève Gobillot, Le Livre de la profondeur des choses de Tirmidhi, 1996 - books.google.fr).

 

Tirmidhî Hakîm (m. 930), mystique sunnite khurasanien, a élaboré une théorie de la sainteté dans laquelle il est possible de repérer quelques stéréotypes d'origine pythagoricienne, à condition de les reconnaître sous un «habillage» qui évoque sans ambiguïté le système d'Évagre. On trouve, en effet, chez lui, les thèmes fondamentaux de la situation originelle de béatitude des - âmes - dans la préexistence, de leur chute, de leur remontée et, enfin, de la capacité de certaines à avoir une connaissance de leur état précédent. La description qu'il donne, d'une situation antérieure des âmes contient, sans aucun, doute, l'évocation du pythagorisme la plus remarquable que l'on puisse trouver dans son œuvre. Elle concerne la forme des âmes qui sont décrites comme des «étoiles brillantes» (nujûm darârî. «Le Jour des Décrets, Dieu a créé tous les hommes semblables à des étoiles brillantes.» Ce terme d'étoile évoque avec précision une représentation cosmologique, ayant toutes les chances d'avoir été transmise par des filtres origéniens et évagriens. Elle évoque même, plus précisément, une transmission possible par l'intermédiaire des «sphéristes» (qui interprètent Origène en disant que le corps des ressuscités est sphérique). [...]

 

Il existe donc chez Tirmidhî des aspects qui marquent une coupure radicale entre son système et une cosmologie d'origine pythagoricienne. Certains d'entre eux sont si frappants qu'il ne semble pas excessif, de les considérer, comme une réaction volontaire de rejet de certains éléments dont il a conscience de l'origine, une intention consciente de se démarquer le plus possible de représentations du monde qui lui semblent incompatibles avec la Révélation. [...] Tirmidhî ne laisse jamais entendre que les corps célestes pourraient, de quelque manière que ce soit, être dotés d'âmes, mais encore, il en donne une représentation tout à fait curieuse, au regard des conceptions scientifiques de son époque. À ce sujet, il dit : «De même que la lampe est, suspendue en l'air avec une corde et de même que l'astre est suspendu au ciel; le cœur est suspendu au ciel, le ciel du Trône et sa corde est la foi.» [...] Son système ne contient aucune trace de métensomatose; le choix accompli dans la pré-existence étant considéré par lui comme unique et devant suivre l'homme au cours de toutes les étapes de la vie de son esprit, jusqu'à son aboutissement dans la proximité divine, au Paradis ou encore, en Enfer, selon les choix effectués. Il n'y a ni réincarnation, ni cycle. Seuls les esprits qui avaient contemplé Dieu avec les yeux du cœur effectuent une «remontée spirituelle». Les autres ont choisi l'argile et ils resteront au niveau de l'argile jusqu'à ce qu'ils entrent en Enfer, où ils se trouveront purifiés progressivement par le feu. Dieu les en fera ensuite tous sortir un par un, au fur et à mesure de leurs appels à Sa miséricorde. Il réalisera ainsi une apocatastase «échelonnée», liée à l'évolution de chacun d'entre eux dans l'au-delà (Geneviève Gobillot, Quelques stéréotypes cosmologiques d'origine pythagoricienne chez les penseurs musulmans au Moyen Âge (II). In: Revue de l'histoire des religions, tome 219, n°2, 2002 - www.persee.fr).

 

Le soufisme

 

Dans les versions arabes et persanes, le motif de la souris constitue un ultime test qui s'inscrit dans le cadre de la lente initiation du disciple soufi. En apparence, la double question posée par l’exemplum est la suivante : le disciple jusque-là exemplaire se verra-t-il confier par son maître le secret du Nom de Dieu le plus grand ? Et si tel est le cas, saura-t-il ou non le conserver ? La double réponse donnée par l’exemplum de la souris semble sans ambiguïté, car l'échec est patent : le disciple ne se verra pas confier le Nom de Dieu le plus grand, car tout comme il a, par curiosité, laissé échapper la souris, il risquerait d'être a fortiori incapable de conserver un secret bien plus important encore. En réalité, la vraie question concerne moins la capacité ou l'incapacité (due à la curiosité) à garder un secret que le fait de savoir si, sur le plan spirituel, le disciple est parvenu au point où il s'est dépouillé de son ego inférieur et de ses attributs passionnels (nafs), caractérisés ici par la curiosité. Autrement dit, la question concerne moins le secret de Dieu que l'état spirituel du requérant. Dans la version de Farid al-Din Attar qui est la plus développée, Dieu Omniscient sait d'avance que Yoûsouf va échouer. Le test de la souris ne Lui révèle rien (pas plus sans doute qu'à Dhou). Le test et la révélation que ce dernier apporte sont à l'usage du seul candidat. Surgissant en épiphanie, mais s'éclipsant en un éclair, la souris peut être comprise comme une métaphore du Nom de Dieu le plus grand qui vient narguer le néophyte et se dérobe à sa prise. L'irruption et la fuite de la souris mesurent en effet de façon ironique l'écart qui sépare encore ce dernier de son objectif avoué : connaître le Nom de Dieu le plus grand, car dans la mystique soufie, la fusion de l'individualité humaine avec l'Individualité de Dieu (du Dieu personnel) passe par l'extinction concomitante du désir et par la dissolution de l'ego (fana'). Par conséquent, l'affirmation du désir de connaître le Nom de Dieu le plus grand trahit précisément l'incapacité présente du disciple à atteindre son objectif. Loin cependant d'être un rejet complet et irrémédiable, le test de la souris et le renvoi subséquent par Dhu engagent Yoûsouf à continuer à se préparer à être disponible pour accueillir la grâce divine jusqu'au moment où il n'aura plus même le désir fallacieux de connaître le Nom de Dieu le plus grand.

 

L'attribution à Dhou-I-Noûn de la mise en œuvre pratique de l'exemplum pourrait n'être qu'une «fable» occasionnée par sa réputation mystique. Ayant reçu des connaissances spirituelles particulières, il était en effet considéré comme le Qoutb', le «Pôle» des mystiques. Auteur de traités d'alchimie (perdus), il passait aussi pour avoir introduit la doctrine de la gnose (ma'rifah) dans le soufisme (cf. L. Massignon, Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane, Paris, 1968, p. 206-213). La vox populi lui attribuait en outre la découverte du secret des hiéroglyphes (à lui révélé par l'ombre portée au sol du doigt d'une statue ; une anecdote similaire est rapportée par Gerbert d'Aurillac, le futur pape Sylvestre II [940-999-1003], qui avait été initié à la science hispano-musulmane (Jacques E. Merceron, Des souris et des hommes : pérégrination d'un motif narratif et d'un exemplum d'Islam en chrétienté. [À propos de la fable de "L'Ermite" de Marie de France et du fabliau de La Sorisete des Estopes]. In: Cahiers de civilisation médiévale, 46e année (n°181), Janvier-mars 2003 - www.persee.fr).

 

Dhu'l-Nun al-Misri (d. 861), "the founder of theosophical Siifiism," as Nicholson (1906) rightly calls him, played a formative role in the evolution of Sufi doctrine. He had been the first to provide a systematic teaching about the mystical states and spiritual stations (ahwal u maqamat) of Sufism and was also the first to discourse on mystical knowledge, or ma'rifat, and to distinguish it from academic knowledge, or 'ilm. He was also founder of the practice and theory of the "art of audition to music" and the first to describe in poetic detail the types of "ecstatic rapture" (sama and wajd), which ensued from this aesthetic tool of contemplative vision. He was the also the first mystic to use the imagery of the wine of love and cup of mystical of gnosis poured out for the lover (Smith 1991)

 

There were a number of other significant mystics in the history of ninth-century Sufism, most notably Hakim al-Tirmidhi (d. 908), from the Transoxanian town of Tirmirdh, one of the most interesting and prolific authors to write on themes such as sanctity and prophethood. His works became the subject of commentaries by later Sufis such as Ibn 'Arabi (Donald M. Borchert, Encyclopedia of Philosophy: Shaftesbury - Zubiri, 2006 - books.google.fr, fr.wikipedia.org - Dhul-Nun al-Misri).

 

Il saggio più intellettuale dell'epoca fu Al Hakim al-Tirmidhi (m. 285/898), l'autore di una serie di opere che cercano di spiegare gli aspetti esoterici dell'Islam, tra cui realtà come la santità e la Profezia, ilsigillo della santità” e simili. Il suo lavoro di somma importanza, Kitab khatm al-awilya' (il Sigillo dei Santi), stabilì importanti distinzioni all'interno del dominio di santità ed ebbe una grande influenza sulle scuole più tarde del sufismo. Nelle sue opere vediamo un approccio più analitico alla dottrina sufi, che riflette la progressiva perdita della sintetica visione delle cose caratteristica dei primi tempi. [...]

 

Allo stesso modo, c'è una tendenza nei sufi del tempo alla precisazione in dettaglio delle cose, come abbiamo visto nel caso di Tirmidhi. Così, Dhu'l-Nun al-Misri comincia ad associare il Percorso con la gnosi, (ma'rifah) al fine di delineare in maniera più chiara l'esperienza mistica implicata nella conoscenza sufi, che la parola 'ilm (conoscenza), come è stato detto in precedenza, non poteva più trasmettere adeguatamente. Egli offre anche una presentazione più ordinata delle diverse 'stazioni' (maqamat) delle virtù, che più tardi influenzerà i sufi (A. Ales Bello, S. Mobeen, La natura del sufismo nel suo contesto politico e religioso nell'era pre-islamica e nel primo secolo dell'Islam, Lineamenti di antropologia filosofica: fenomenologia della religione ed esperienza mistica islamica, 2012 - books.google.fr).

 

Dhu l-Nun et Bilal

 

De là aussi, dit (al Bayhakï), est originaire Dhû l-Nûn, l'Égyptien, Abû-l-Fid Tûbân b. Ibrahim. Son père était un esclave nubien, un affranchi de Kuraish. Dja'far al-Mutawakkil disait quand on parlait d'ascétisme : «Venez donc auprès de Dhû l-Nûn». Il a été fait mention de lui parmi les jukarâ' (Recueil des sources arabes concernant l'Afrique occidentale du VIIIe au XVIe siècle: (Bilad al-Sudan), traduit par Joseph Cuoq, 1975 - books.google.fr).

 

Bilal Al Habashi, the celebrated muezzin of the Prophet was of Nubian origin from the land whose chief town was Dongola. Up to this day the term "HABASH" (Abyssinian) is employed by the official Saudi Pilgrim guides of Medina to denote people coming from the Northern Provinces of the Sudan (Second International Sudan Studies Conference papers: Sudan, environment and people, 8-11 April 1991, held at University of Durham, 1991 - books.google.fr).

 

Quiétisme

 

La critique par Bossuet du quiétisme et des Torrents spirituels de Mme Guyon ainsi que de son défenseur Fénelon évoquait en nous les polémiques orthodoxes suscitées par les débords des soufis qui prônent l'ivresse à travers les ravissements, les extases, les saintes délicatesses qui parsèment la voie conduisant à l'amour divin. Ainsi jusque dans la littérature qui rôde autour de motifs religieux et théologiques couvrant la trame de secrets inconnus, de pieux mystères, nous découvrions des polarités, des oppositions et des argumentaires soumis à des schèmes similaires; nous décelions des compatibilités de discours, de langage dans des corpus qui semblaient exclusifs et qui étaient toujours maintenus dans l'autonomie qui distinguait l'espace des civilisations et des langues en lesquelles celles-ci s'expriment (Mohammed Arkoun, Histoire de l'islam et des musulmans en France du Moyen Âge à nos jours, 2006 - books.google.fr).

 

Les quiétistes se définissent comme les héritiers des gnostiques néoplatoniciens d'Alexandrie. Ils pratiquent, par initiation, le Christianisme ésotérique. Conscients de la supériorité de cette illumination intérieure, ils se situent au-dessus des discussions doctrinales. (Ni protestants, ni catholiques). Ils sont la version chrétienne du soufisme chez les musulmans. Ils veulent se confondre avec Dieu par-dessus toutes les barrières confessionnelles. Naturellement, ils sont suspects à Rome de protestantisme et à Genève de catholicisme (Daniel Beresniak, Franc-maçonnerie et Romantisme, 1987 - books.google.fr, Auguste Viatte, Les sources occultes du romantisme: illuminisme - théosophie, 1770-1820, 1928 - books.google.fr).

 

Né à La Mothe-Fénelon en Périgord, François de Salignac (1651-1715) est un prêtre qui s'est fait remarquer par son charisme et ses prédications talentueuses. Ses aptitudes éducatrices amènent le roi à le nommer, en 1689, précepteur de son petit-fils, le duc de Bourgogne pour qui il compose Les Aventures de Télémaque, probablement écrit dans les années 1694 et suivantes. Sous l’influence de Mme Guyon, Fénelon, naturellement disposé à une religion intérieure, est tenté par le «Quiétisme», un mouvement mystique qui s’éloigne du catholicisme social. Bossuet ne manque pas de l'en accuser avec férocité. Parallèlement, Les Aventures de Télémaque, écrites pour le seul usage du Dauphin, circulent par morceaux puis sont publiées en 1699, à l’insu de l’auteur. Le récit est interprété comme une critique de l’absolutisme royal, ce qui brise définitivement la carrière de Fénelon : le roi l'exile dans l'évêché de Cambrai (1695), puis le pape condamne son ouvrage Explication des maximes des Saints (1699) (gallica.bnf.fr - Fénelon).

 

Du point de vue strictement textuel, le Télémaque est contemporain en 1694, dans les écrits de Fénelon, de sa traduction de l'Odyssée, de sa Lettre à Louis XIV sans doute, et des polémiques avec Bossuet dans l'affaire du Quiétisme. Autour de Fénelon, mais l'engageant à un titre ou à un autre, cet ouvrage est contemporain aussi du Dictionnaire de l'Académie (à laquelle Fénelon a été élu en 1693) et de la Querelle des Anciens et des Modernes (où advient la réconciliation de façade ménagée par Arnauld entre Perrault et Boileau) (Sergio Poli, Grandeur et décadence d'un recueil, ou les aventures diverses de l'Histoire Tragique, Oeuvres et critiques, Volume 12, 1987 - books.google.fr).

 

Télémaque

 

Télémaque, conduit par Minerve qui a pris la figure de Mentor, est jeté par une tempête dans l’île de Calypso. Cette déesse, inconsolable du départ d’Ulysse, fait au fils de ce héros l’accueil le plus favorable, et, concevant aussitôt pour lui une violente passion, elle lui offre l’immortalité, s’il veut demeurer avec elle (fr.wikipedia.org - Les Aventures de Télémaque de Fénelon).

 

L'image du naufrage se révèle l'une des plus appropriées pour figurer la notion d'anéantissement mystique. L'âme, du fait de son humanité, oppose un obstacle à l'union complète à Dieu, c'est donc uniquement par sa destruction totale qu'elle peut se confondre avec son créateur. La Correspondance secrète nous montre Fénelon à l'écoute de Mme Guyon, sirène ou plutôt néréide spirituelle lui apprenant le chemin des fonds marins. Tantôt elle lui explique le difficile processus de la désappropriation envisagé comme une série d'engloutissements successifs organisés par le père céleste. Tantôt, au contraire, l'étendue marine agitée sert à symboliser le péché et cette fois, l'arrivée au port prend une signification divine. L'échange de poésies spirituelles qui s'y trouve inclus montre combien Fénelon s'était apprivoisé à ce langage :

 

La mer où je suis embarqué

N'a plus ni fond, ni rive.

Et le gouvernail échappé

De tout espoir me prive.

L'abîme s'ouvre ; et je ne vois

Qu'horreur, perte, naufrage ;

Et ne trouve au-dedans de moi

Sagesse ni courage (Correspondace secrète, p. 323)

 

Dans sa réponse, Mme Guyon console la victime, elle lui annonce l'arrivée sur la rive, «Sauvé par le naufrage», lui expliquant, dans ces circonstances, l'inutilité du courage qui révèle que l'on craint encore pour soi. L'écrivain, englouti métaphorique, se trouvait donc particulièrement prédisposé à la description de naufrage. Ils ne manquent pas dans le Télémaque. Ceux d'abord dont le héros se trouve lui-même victime. On en compte plusieurs. Sans opérer une confusion absolue avec l'imaginaire du pur amour, on remarquera qu'ils correspondent à l'une de ses structures, celle de la perte dont on est sauvé ou de la perte qui sauve, ce que Mme Guyon appellerait dans son idiome, «un naufrage sans naufrage». Une autre structure imaginaire fondamentale au pur amour est le naufrage désiré. Madame Guyon rapporte ainsi dans son autobiographie une tempête essuyée dans le golfe de Gênes, où elle pensa mourir : L'irritation des flots faisait monter mon plaisir, et j'en recevais un extrême de penser que ces ondes mutinées serviraient peut-être de sépulcre. Ce vœu ne fut pas exaucé. Elle mourut dans son lit, entourée de fidèles, mais il reste que cette détermination à l'ensevelissement dans les grands fonds fait paraître fades les orages désirés du bon René et même un peu languides les velléités de noyade manifestées par Télémaque, nous y venons. Fénelon a doté son héros d'un attrait irrésistible pour la mort sous-marine. Celui-ci imagine plusieurs fois son père abîmé dans la mer. Il tend aussi à souhaiter cette fin pour lui-même, alors que l'espoir de revoir Ithaque semble perdu :

 

Souvent je m'occupais à considérer des vaisseaux agités par la tempête qui étaient en danger de se briser contre les rochers sur lesquels la tour était bâtie. Loin de plaindre ces hommes menacés du naufrage, j'enviais leur sort.

 

N'est-ce pas aussi aspiration inconsciente à rejoindre son père qu'il a plusieurs fois cru enseveli dans les flots ? Idoménée éprouvera le même désir, père qui doit tuer son fils et non fils qui tue imaginairement son père. D'autres évocations du navire englouti apparaissent dans le Télémaque, dont celle de l'innocent Baléazar, jeune prince «jeté au fond de la mer», que le lecteur croit réellement perdu l'espace de quelques pages alors qu'il est déjà remonté à la surface. Il nous semble que la sensibilité particulière de Fénelon à la scène de mort par l'eau, jamais effective cependant, son exploitation du sentiment d'attrait pour la noyade, peut s'éclairer de la fréquence d'un tel épisode dans la fable du pur amour (Alain Niderst, Le quiétisme de Télémaque ?, Fénelon: mystique et politique (1699-1999), 2004 - books.google.fr).

 

Muezzin et waqqâf dans les conseils des anciens des ksars d'Afrique du Nord

 

Forteresse, elle est toujours située dans un emplacement spectaculaire, soit perchée sur un promontoire escarpé accroché à une paroi rocheuse soit dressé au-dessus d'une oasis. Combinant généralement des greniers et des habitations, ils se rencontrent communément sur des contreforts proches d'oasis afin de se protéger d'attaques venant de tribus nomades. Un ksar est composé de cellules, appelées ghorfas («chambres» en arabe), qui servent à entreposer les denrées en prévision de plusieurs années successives de sécheresse. Le mot ksar est emprunté à l'arabe qasr («château», «village fortifié»), qui vient lui-même du latin castrum («fort» ou «place forte»). Il a donné le mot alcázar en espagnol. Le mot d'origine désignant ce type d'architecture et utilisé en berbère est ighrem (fr.wikipedia.org - Ksar (fortification)).

 

Chaque ksar possédait un conseil des anciens, la jmâ`a, dont les membres faisaient partie d'un mi`âd, une sorte de congrès réunissant périodiquement une sorte de congrès réunissant périodiquement les jmâ`a des autres ksour et les chefs nomades qui parcourent la région. Aujourd'hui ces institutions sont comme archivées. Elles reprennent du service, cependant, chaque fois que l'institution «moderne» est en panne. On retrouve, bien sûr, parmi les trois à douze membres de la jmâ`a, des notables qui ont un rang social, une fortune ou une moralité exemplaire. Cependant, ceux qui composent la jmâ`a sont surtout les personnalités les plus écoutées, car la fonction n'est pas celle d'un chef, mais d'un guide. On retrouve alors, tout naturellement et immanquablement, l'imâm et le maître de l'école coranique (le tâlab). La jmâ`a gère le magasin central (par le biais d'un commis, waqqâf) qui sert de caisse commune destinée à assumer certaines dépenses publiques. Parmi ces dernières se trouvent en bonne place les frais d'hébergement de l'hôte éventuel. Il y a aussi les émoluments de l'imâm et du tâlab qui sont souvent assurés par l'usufruit des jardins mis en habûs au profit de la jmâ`a. Le muezzin reçoit lui aussi chaque année une part de la récolte de dattes et de grains (orge ou blé), part qui lui est remise par chacune des maisons du ksar, sous le contrôle de la jmâ`a. Cette dernière  n'a pas de local fixe, elle se réunit dans l'une des institutions de base qui régissent la vie communautaire : la mosquée ou l'école coranique. Il lui arrive aussi de se réunir, en plein air, sur la place publique du ksar, la rahba (Abderrahmane Moussaoui, Espace et sacré au Sahara: Ksour et oasis du sud-ouest algérien, 2013 - books.google.fr).

 

Fénelon - Pythagore 

 

En 1727 paraît un roman qui semble répondre à ces caractéristiques : Les Voyages de Cyrus du chevalier Ramsay. Pourquoi ce roman ? Le Chevalier de Ramsay a été un personnage essentiel pour le développement de la franc-maçonnerie continentale. Il a en particulier prononcé un Discours en 1736 (À la loge de Saint-Jean le 26 novembre 1736 et sous une forme légèrement modifiée l'année suivante en grande loge, le 21 mars), discours qui a joué un rôle décisif (qu'il ait été justement ou incorrectement interprété). Or, Ramsay était en outre philosophe et romancier. Il voyait même dans le roman une forme supérieure de la vulgarisation de ses idées et sa femme confie dans une lettre à un ami que, dès 1727, il avait placé dans ses Voyages de Cyrus toute la philosophie qu'il développera plus tard dans son œuvre majeure à ses yeux et posthume : The philosophical Principals of Natural and Revealed Religion unfolded in Geometrical Order (Londres, 1748-1749). [...]

 

Le Censeur Royal déclarait en 1727 à propos des Voyages de Cyrus : On y reconnaît partout l'habile disciple d'un grand Maître. Ce grand maître n'est autre que Fénelon dont Ramsay a été le secrétaire. Son Cyrus s'inspire du Télémaque. La Suite du IVe Livre de L'Odyssée ou les Aventures de Télémaque fils d'Ulysse fournit aux modernes le chef-d'œuvre qu'ils cherchaient pour rivaliser avec ceux de l'Antiquité. Houdar de la Motte le préfère à L'Odyssée et Montesquieu le considère comme le livre divin du siècle. L'Abbé Terrasson résume l'opinion de ses contemporains : "Le Télémaque est le plus beau poème qui existe, qu'il est le plus moral, le plus philosophique." Les auteurs antiques servaient de modèles, le Télémaque allait jouer un rôle comparable et des générations d'élèves apprendront à imiter le style et la manière du Cygne de Cambrai. [...]

 

La qualification d'aventurier religieux qu'Albert Chérel accorde à l'auteur des Voyages, quoiqu'outrée, n'est pas sans fondement. Abstraction faite de ses autres œuvres, le grand dessein de l'ouvrage est certainement philosophico-religieux. Nous passerons sur le récit de Pythagore et la dispute du Livre VII qui expose la querelle du quiétisme. La présentation des deux interlocuteurs n'a qu'un but : rendre plus sensibles les identités Pythagore/Fénelon et Anaximandre/Bossuet. L'affable, le mystique, le simple et paisible Pythagore affirme le Pur Amour et en défend la nécessité face à un Anaximandre éloquent mais sophiste, impie et faux qui se montre matérialiste et fataliste. Les arguments du disciple du Pur Amour, qui voit, à la façon de l'abbé Pluche, la preuve indubitable d'une intelligence indépendante de la matière dans le spectacle des merveilles de l'Univers, triomphent sans peine de la mauvaise foi d'Anaximandre peu combatif bien que réputé éloquent. (François Labbé, Les Voyages de Cyrus du Chevalier Ramsay : aux sources de la franc-maçonnerie - www.editions-harmattan.fr).

 

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