Venise et Protestants

Venise et Protestants

 

II, 94

 

1700

 

GRAND Po grand mal pour Gauloys recevra :

Vaine, terreur au maritin Lyon :

Peuple infini par la mer passera,

Sans eschapper un quart d'un milion.

 

Venise 1700

 

Dans l'édition de 1555, on a "Gran Po" (plaine du Pô), on restera donc sur l'interprétation qui le désigne avec le "maritin Lyon" (lion de saint Marc) comme République de Venise (Pierre Brind'Amour, Les premières centuries, ou, Propheties de Nostradamus (édition Macé Bonhomme de 1555), 1996 - books.google.fr).

 

Les Vénètes, qui ont donné leur nom à la Vénétie, seraient proches des Celtes selon l'historien Polybe sous le rapport des coutumes et du vêtement, mais parleraient une autre langue (Virginie Defente, Les celtes en Italie du Nord: Piémont oriental, Lombardie, Vénétie du VIe siècle au IIIe siècle av. J.-C., 2003 - books.google.fr).

 

Depuis, on a trouvé une vingtaine d'inscriptions vénètes et il a été facile de constater que le vénète n'est pas un dialecte celtique. Il est donc impossible que les Vénètes d'Italie, peuple illyrien, établi au fond de l'Adriatique dès le temps d'Hérodote, c'est-à-dire dès le cinquième siècle, soient une tribu détachée des Vénètes de Gaule, peuple celtique. Que les Vénètes d'Italie se rattachent ou non aux 'Enetoi de Paphlagonie qui dans la légende homérique prennent part à la guerre de Troie, ils n'en sont pas moins illyriens de nation et de langue (Georges Dottin, Manuel pour servir à l'histoire de l'Antiquité celtique, 1906 - books.google.fr).

 

La prochaine vacance du trône d'Espagne devenait l'objet de l'ambition et de l'inquiétude générale. Le roi Charles II faisait et refaisait son testament, et on se partageait d'avance ses dépouilles, par des traités sur lesquels personne ne comptait. L'empereur, ne pouvant rester spectateur d'un grand événement, dans lequel sa maison était intéressée, désira terminer la guerre fatigante et infructueuse qu'il soutenait depuis quinze ans contre les Turcs. L'Angleterre, la Hollande, qui souhaitaient son intervention dans les affaires de l'Europe occidentale, dans la vue d'opposer ce prince à Louis XIV, offrirent leur médiation à la Porte et aux puissances chrétiennes liguées contre elle. Elle fut acceptée, et un congrès s'ouvrit à Carlowitz, en Hongrie, où la république envoya, pour son plénipotentiaire, le chevalier Charles Ruzzini. Les alliés étaient convenus que l'on partirait de ce principe, que chacun conserverait ce dont il était en possession ; mais les Turcs n'avaient point admis la nécessité de tout céder, et l'empereur, à qui la Porte abandonnait la Transylvanie, annonçait la résolution de faire sa paix séparée, si les Vénitiens ne voulaient pas se relâcher de leurs prétentions. Le sénat, qui sentait que la république n'avait rien tant à redouter que d'avoir à soutenir seul une guerre contre l'empire ottoman, le sénat, dis-je, se résigna à subir la condition des Etats du second ordre, engagés dans les intérêts des grandes puissances. Il accepta la paix qu'on lui dictait, et sacrifia une partie de ses conquêtes. Ce qui lui en restait était déjà beaucoup pour sa gloire, et trop pour ses forces, comme la suite le fit bientôt voir. Par ce traité de Carlowitz, la Porte cédait la Transylvanie à l'Autriche, la place de Kaminieck, les provinces de Podolie et d'Ukraine à la Pologne, le port d'Asoph au czar. Voici les articles qui intéressaient plus particulièrement la république de Venise : elle conserva de ses conquêtes toute la Morée, jusqu'à l'isthme de Corinthe, l'île d'Egine d'un côté, celle de Sainte-Maure de l'autre; Castel-Nuovo à l'entrée du canal de Cattaro et Risano : enfin, dans la Dalmatie, les forteresses de Sing, Knin et Ciclut. Elle restituait les villes conquises au nord du golfe d'Athènes et du golfe de Lépante ; mais les fortifications de Lépante, de Romélie et de Prévésa devaient être démolies. Enfin elle consentait à laisser aux Turcs la place importante des Grabuses, quoiqu'ils n'y fussent entrés que par trahison. On ne pouvait que se féliciter de cette paix, d'où date l'abaissement de la puissance ottomane ; mais on avait le droit de se plaindre des procédés des alliés. La Morée offrait à la république des ports excellents, et une contiguité de possessions, qui s'étendait depuis l'extrémité du golfe Adriatique jusqu'au milieu de l'Archipel. Malheureusement, cette acquisition était susceptible d'être attaquée par mer et par terre, et il était impossible de croire que les Turcs y eussent renoncé sincèrement. Les Vénitiens revinrent, pour la troisième ou quatrième fois, au projet de fermer l'isthme de Corinthe par une ligne de forts, qui furent exécutés sous la direction du général Stenau. Faible barrière contre une puissance comme la puissance ottomane ! Ce qu'ils firent de mieux, ce fut d'envoyer dans cette nouvelle province un inquisiteur chargé de redresser quelques torts faits aux habitants, et d'y établir une administration qui les empêchât de regretter le joug des Turcs. Mais cela même était fort difficile, parce que la Morée était peuplée de chrétiens de la religion grecque, à qui les infidèles étaient beaucoup moins odieux que les chrétiens de la communion latine. Le doge Silvestre Valier ne survécut que d'un an à la signature du traité qui venait de rendre la paix à sa patrie (1700). Le trône fut occupé après lui par Louis Moncenigo ; celui-ci régna jusqu'en 1709, et fut remplacé par Jean Cornaro. IX. Les treize premières années du XVIII° siècle furent remplies par la guerre que les maisons d'Autriche et de Bourbon se firent pour la couronne d'Espagne, et dans laquelle elles entraînèrent presque toute l'Europe. La république de Venise s'attacha à n'y prendre aucune part (Pierre Antoine Noël Bruno Daru, Histoire de la Republique de Venise, Volume 7, 1840 - books.google.fr).

 

On ne leur tint pas grand compte de leur neutralité, parce qu'on ne l'attribua point à leur modération; on ne la respecta guère, parce qu'elle décelait de la timidité et de la faiblesse, et au moment où tout le monde posa les armes ils se trouvèrent aussi peu recherchés que redoutés. Il n'y avait qu'une manière de conserver à la fois leur neutralité et leur considération, c'était de profiter de la paix, dont ils voulaient jouir, pour augmenter leurs forces, pendant que les autres puissances épuisaient les leurs. Je suis loin de prétendre qu'il eût été plus sage de se jeter au milieu des hasards de la guerre, ni plus louable d'imiter la duplicité du duc de Savoie, ni plus profitable de prendre part à une guerre dans laquelle la république n'avait aucun intérêt : je veux seulement faire remarquer que dans ce système il fallait se ménager des moyens de se faire respecter. Les Vénitiens firent pour cela tout ce qu'on peut faire avec l'argent. Ils réparèrent et perfectionnèrent leurs forteresses, ils entretinrent une armée d'une vingtaine de mille hommes; mais comme leurs moyens, quoique considérables, étaient de beaucoup inférieurs à ceux des grandes puissances, ce poids, qu'ils ne jetaient point dans la balance, ne pouvait produire aucun effet. Les sacrifices pécuniaires ne suffisaient plus pour assurer la supériorité, il aurait fallu prendre une attitude plus imposante, inspirer une noble résolution à tous les princes de l'Italie, se placer à leur tête, et se mettre en état d'empêcher les étrangers de ravager ce beau pays; c'est ce qu'on ne fit point. La France, au commencement de cette guerre, avait employé les sollicitations, les menaces, et jusqu'aux moyens de séduction pour y entraîner les Vénitiens; elle leur avait offert l'évêché de Trente, le Frioul autrichien, sans les ébranler. L'ambassadeur résidant à Venise rendait compte au roi d'une conversation qu'une cérémonie lui avait fourni l'occasion d'avoir avec un conseiller du doge. On venait de recevoir la nouvelle de la maladie du roi d'Espagne, Charles II : le patricien convint «qu'il était à craindre que la guerre ne se renouvelât dans la chrétienté s'il venait faute de ce prince». Le ministre lui ayant témoigné son étonnement de ce que la république ne prenait aucunes mesures, le Vénitien répondit : «Eh ! que voulez-vous qu'on fasse sans troupes et sans argent ? On voit le mal; mais on ne peut y remédier.» Cet aveu aurait été étrange, s'il n'y avait pas eu de la duplicité : leurs ressources n'étaient pas aussi épuisées que ce patricien le disait; et c'était peut-être pour les faire croire telles, qu'on avait imaginé des impôts bizarres, jusqu'à une taxe sur les perruques. Le sénat affecta de regarder la querelle des maisons de France et d'Autriche, comme lui étant indifférente. Ce n'était encore qu'un prétexte pour excuser sa timide inaction; car il ne sentait que trop combien il était dangereux de voir l'une ou l'autre de ces deux grandes puissances acquérir dans l'Italie les États qu'on allait se disputer, le royaume de Naples et le duché de Milan. Il suffit de rappeler aux lecteurs que Charles II, après avoir fait un premier testament, par lequel il instituait l'archiduc Charles d'Autriche héritier de tous ses royaumes, fut amené par ses ministres et par ses théologiens à en faire un second, en faveur de Philippe duc d'Anjou, son petit-neveu, fils puîné du dauphin de France. Louis XIV déploya tout l'appareil de sa puissance pour soutenir les droits de son petit-fils. Ce prince, sous le nom de Philippe V, se mit en possession de la couronne, et fut reconnu en qualité de roi d'Espagne par l'Angleterre, la Hollande, les électeurs de Cologne et de Bavière, le pape, les ducs de Savoie et de Mantoue, la république de Gênes et le roi de Portugal. La république de Venise fut des premières à lui adresser ses félicitations sur son avènement au trône; mais immédiatement après cette reconnaissance le roi d'Angleterre, les états généraux et le roi de Danemark, signèrent une ligue , par laquelle ils se déclarèrent en faveur de l'empereur Léopold, qui avait déjà dans son parti les rois de Prusse et de Pologne et presque tous les princes de l'Empire.

 

Les premières hostilités éclatèrent en Italie. Venise, qui avait fait déclarer sa neutralité aux cours de Vienne, de Versailles et de Madrid, voyait d'un côté, sur les bords du lac de Garde une armée de soixante mille hommes, commandée par le maréchal de Catinat, sous le duc de Savoie, et de l'autre, le prince Eugène, qui descendait des montagnes de Trente, à la tête des Impériaux. Un officier vint annoncer au provéditeur de Vérone que l'armée autrichienne allait passer sur le territoire de la république, ne manquant pas de vanter sa bonne discipline en effet le prince était en marche, et sans égard pour la neutralité il vint camper sur l'Adige, le 27 mai 1701. Les Français et les Piémontais s'avancèrent pour lui en disputer le passage, et la province de Vérone se trouva le théâtre de la guerre; bientôt après, le fléau s'étendit sur le territoire de Brescia. Dans cette situation, les Vénitiens étaient forcés de faire des vœux pour que les Impériaux repoussassent les Français jusque dans le duché de Milan; cependant ils étaient en même temps combattus par une autre crainte : comment souhaiter des succès durables à l'empereur, à un prince qui, fidèle aux prétentions de ses prédécesseurs, disait toujours ma Vérone en parlant d'une place que la république possédait depuis trois cents ans? Le rappel de Catinat, le choix du maréchal de Villeroy pour le remplacer, la perfidie de Victor-Amédée, les affaires de Carpi et de Chiari, facilitèrent successivement au prince Eugène le passage de l'Adige, du Mincio, puis celui de l'Oglio, puis enfin celui de l'Adda, et grâce à ces événements le territoire de la république, quoique toujours traversé par les troupes autrichiennes, cessa du moins d'être ensanglanté. Mais le duc de Vendôme, successeur du maréchal de Villeroy, si heureusement fait prisonnier dans Crémone, arrêta les progrès des Impériaux. Il les battit à Luzara, et se préparait à pénétrer jusque dans l'évêché de Trente, lorsque la défection du duc de Savoie le força de rétrograder. On dit que pour arrêter l'ennemi ce général fut sur le point de couper les digues de l'Adige, et par conséquent de noyer une partie du territoire des Vénitiens. La fortune leur épargna ce désastre ; mais la neutralité de la république était journellement violée sur terre et sur mer. L'empereur faisait partir de Trieste des flottilles, qui traversaient le golfe et venaient porter à son armée des munitions et des renforts. Une petite escadre française vint jusqu'au fond de l'Adriatique intercepter ces convois. C'étaient autant d'atteintes portées au droit de souveraineté que la république prétendait sur le golfe. Il faut avouer qu'elle fournissait un prétexte aux violences des parties belligérantes, parle peu de soin qu'elle prenait de déguiser sa partialité. Les vaisseaux vénitiens allaient et venaient sans cesse d'une rive à l'autre, pour voiturer des armes, des approvisionnements, des recrues à l'armée impériale. Le chevalier de Forbin, qui commandait la flottille française, en rencontra quatre-vingts en un seul convoi. Un détachement de son équipage fut massacré dans une île vénitienne; enfin il apprit que le ministre autrichien avait acheté un vaisseau anglais de cinquante canons, et le faisait armer dans le port même de Malamocco. Dès ce moment l'amiral français se mit à arrêter toutes les barques vénitiennes qui venaient des ports autrichiens, à jeter à la mer tout ce dont elles étaient chargées, à les brûler; il brûla de même un vaisseau de cinquante canons portant le pavillon de la république, sous prétexte qu'il l'avait rencontré à l'entrée d'un port impérial. Quelques jours après, il pénétra à minuit, avec trois chaloupes montées de cinquante hommes, dans le port de Malamocco, aborda le vaisseau anglais armé pour le compte de l'empereur, le surprit, s'en rendit maître, y mit le feu, se retira en emmenant ses prisonniers, et eut la satisfaction de voir sauter ce bâtiment ennemi au milieu du port (Pierre-Antoine-Noël-Bruno Daru, Histoire de la République de Venise, Tome 2, 1853 - books.google.fr).

 

"terreur"

 

En 1701 et 1702, les armées franco-espagnoles et austro-allemandes déferlent dans la plaine du Pô, Venise proteste, en vain.

 

On peut juger de l'alarme que cet incendie, cette explosion, avaient répandue dans Venise. On croyait pallier toutes ces infractions au droit des gens, les Vénitiens en protestant de leur neutralité, les Français en arborant le pavillon espagnol, c'est-à-dire en imputant leurs violences à d'autres. Enfin, les victoires de Villa-Viciosa en Castille, et de Denain en Flandres, amenèrent les esprits des alliés à cette modération, seule base des pacifications durables. Traité* Un congrès avait été déjà ouvert à Utrecht. La république, comme toutes les autres puissances, avait été invitée à y envoyer un plénipotentiaire; mais elle n'était ni partie belligérante ni médiatrice jouissant de quelque influence, car son crédit n'alla pas jusqu'à se faire adjuger une indemnité pour les dommages que cette guerre lui avait occasionnés. Elle fut seulement témoin du traité, qui, complété l'année suivante par celui de Rastadt, assigna l'Espagne et les Indes au petit-fils de Louis XIV; Gibraltar et Minorque à l'Angleterre; le Montserrat, 'une partie du Milanais et la Sicile au duc de Savoie ; enfin Milan, Mantoue et Naples à la maison d'Autriche.

 

Le résultat de cette guerre était de rendre les possessions autrichiennes contiguës à celles de la république, depuis les montagnes de la Dalmatie jusqu'à la rive gauche du Pô. On voit que tout le territoire continental des Vénitiens se trouvait enveloppé par cette grande puissance (Pierre-Antoine-Noël-Bruno Daru, Histoire de la République de Venise, Tome 2, 1853 - books.google.fr).

 

Luigi Moncenigo, cent unième doge de Venise, mort le 6 mai 1709, succéda en juillet 1700 à Silvestre Valieri. La Libitine presse, avant le trépas d'Innocent XII en septembre (Cf. quatrain II, 93).

 

"grand mal"

 

Cette expression se trouve dans les Pensées de Blaise Pascal au sujet de Venise :

 

XVII. Dans un état établi en république, comme Venise, ce serait un très-grand mal de contribuer à y mettre un roi, et à opprimer la liberté des peuples à qui Dieu l'a donnée. Mais dans un état où la puissance royale est établie, on ne pourrait violer le respect qu'on lui doit sans une espèce de sacrilège; parce que la puissance que Dieu y a attachée étant non-seulement une image, mais une participation de la puissance de Dieu, on ne pourrait s'y opposer sans résister manifestement à l'ordre de Dieu (Penseés de Blaise Pascal, rétablies suivant le plan de l'auteur, 1837 - books.google.fr).

 

Il écrivait quelques années après la Conjuration de Venise en 1617-1619 (cf. l'Histoire ou le Roman qui en a été écrit en François par l'Abbé de Saint-Réal).

 

Il y avait alors en Italie, pour y représenter l'Espagne, trois hommes supérieurs par un caractère actif et l'habileté de leur Esprit; deux dont j'ai parlé déjà; le duc d'Ossone, vice-roi de Naples, et le marquis dé Villa-Franca, gouverneur de Milan. Un troisième, La Cuéva, marquis de Bedmar, ambassadeur près la république de Venise. Tandis que le duc d'Ossone menaçait la république par Une guerre décidée, et que l'Adriatique était remplie de vaisseaux sous le pavillon de Naples; tandis que le marquis dé Villa-Franca attaquait hardiment le duc de Savoie et rompait toutes les trêves que la prudence avait conclues, La Cuéva tentait une conspiration contre le gouvernement de Venise même, et cherchait à substituer les couleurs espagnoles au lion de Saint-Marc. Le roman a beaucoup ajouté à cette histoire bizarre; mais il résulte de tous les faits réunis, la certitude que Philippe III aspirait à la domination générale sur l'Italie; l'esprit catholique s'y était maintenu comme en Espagne; le chef de l'Eglise résidait à Rome; l'Empire était toujours dans la maison d'Autriche; un infant d'Espagne pouvait y être appelé. Alors se fût encore renouvelée la grande monarchie de Charles-Quint, cette œuvre que la réforme avait brisée. C'était un autre plan avec le même esprit; la tendance de la monarchie espagnole n'avait cessé d'être la même depuis deux siècles; elle avait changé de terrain. Sous la ligue, elle avait voulu la couronne de France; sous Louis, XIII, elle rêvait la souveraineté d'Italie; la politique de Richelieu l'empêcha de réaliser cette vaste pensée (Jean-Baptiste-Honoré-Raymond Capefigue, Richelieu, Mazarin, la Fronde et le règne de Louis XIV, Tome III, 1835 - books.google.fr).

 

L'exil huguenot

 

Il y a trois causes à l'expansion française. La première fut d'ordre démographique. La France fut jadis, et de beaucoup, le pays le plus peuplé d'Europe. «Un peuple infini en ce royaume», écrit Jean Bodin au XVIème siècle. Au XVIIIème, la France compte environ 20 millions d'habitants, alors que l'on estime à 4,5 millions la population des autres pays de l'Europe. La France surpeuplée voyait émigrer nombre des siens, c'était normal. La deuxième cause est psychologique. Plusieurs des peuples vivant en France ont toujours eu l'esprit aventureux, ont toujours aimé les expéditions lointaines. C'est le cas des Gascons, des Normands. La troisième raison des départs est plus triste. Notre pays a connu bien des périodes de despotisme, de persécutions, de cruelles guerres civiles. Les persécutés n'ont eu souvent d'autre espoir que de trouver leur salut dans l'exil. Telles sont les causes principales qui ont fait sortir de France une foule de gens, de toutes conditions, de toutes les classes sociales, des types les plus divers (Communautés & Continents, Numéros 21 à 32, Comité central français pour l'outre-mer, 1971 - books.google.fr).

 

Vauban, lui, se livre à une estimation des départs des huguenots, ce qui s'avère encore plus difficile puisque l'édit de Fontainebleau ordonne l'expulsion des pasteurs mais interdit l'émigration à tous les ex-réformés, ce qui suppose des départs clandestins et nécessite un recensement précis des domiciles On peut remarquer la clairvoyance de Vauban lorsqu'il avance les chiffres de 80000 à 100000 départs, ce qui n'est pas très éloigné de l'évaluation donnée aujourd'hui par les historiens de 150 à 250000 départs dans une communauté de huguenots estimée à un million. Vauban est conscient du poids économique des protestants, essentiellement dans les manufactures et les ateliers, et il donne, dans son texte de 1693, l'exemple de la province de Normandie d'où dix mille artisans huguenots seraient partis. Ce chiffre a été confirmé au Conseil du commerce de 1701 par un député de Marseille qui parle de 3 000 départs pour les seuls fabricants de chapeaux (cité par W. Scoville, op. cit., p. 229). Il a dû aussi se procurer la liste dressée par l'intendant du Dauphiné, Étienne-Jean Bouchu (voix solitaire parmi les intendants), des conséquences économiques de l'édit dans une analyse minutieuse de la place des huguenots dans une économie régionale, adressée au contrôleur général dans une lettre du 24 juillet 1686. Nul doute que notre poliorcète n'ait trouvé le plus grand intérêt à cette lecture, comme plus tard dans celle des dénonciations de la concurrence des implantations industrielles par des huguenots émigrés. Par exemple, celles rédigées par le Conseil du commerce, créé en 1700 et où siège le rouennais Thomas Legendre, huguenot converti. Il faut noter que l'appréciation par les contemporains de Vauban des départs des huguenots est subjective et dépend de leur position à l'égard de la révocation. Ainsi Claude Ancillon, huguenot émigré, mentionne, sans l'évaluer, «la désertion d'un nombre innombrable de personnes qui sont sorties du Royaume et qui se sont retirées dans des païs etrangers». Le duc de Bourgogne, lui, les minimise en 1710 en estimant à 67 732 les départs des hommes, des femmes et des enfants. Vauban, pour sa part, a conscience de la gravité de la situation car toute perte humaine signifie, dans la logique de de sa pensée, gain pour l'ennemi ; a contrario, rappeler les huguenots en 1689 provoquerait un affaiblissement des armées et renforcerait les rangs français. La démonstration, on le voit, tente de mettre l'accent sur le renversement nécessaire du rapport de forces. De l'édit de Fontainebleau à la première rédaction du texte en décembre 1689, Vauban a certainement communiqué ses idées car il reproduit les questions soulevées, les objections et les réponses qu'il apporte, échos de ses conversations avec des interlocuteurs restés dans l'ombre. Il s'est procuré des ouvrages de protestants du refuge, interdits dans le royaume, qui l'aident à développer son argumentation. Lui avance-t-on que le pape pourrait s'opposer au rappel des huguenots ? Il en écarte toute possibilité en raison du contexte conflictuel en 1689 entre Louis XIV et Rome et par l'affirmation du caractère politique et non religieux d'une telle mesure. Ses propos sont confirmés par l'attitude non interventionniste d'Innocent XI, peu soucieux de favoriser des recrues qui pourraient être gallicanes. Lui parle-t-on des conséquences religieuses ? Il répond, dans la seconde réflexion du 5 avril 1692, en insistant de nouveau sur les effets néfastes des conversions forcées puisqu'elles entraînent une profanation du Saint Sacrement (Michèle Virol, Vauban: de la gloire du roi au service de l'Etat, 2003 - books.google.fr).

 

Cf. quatrain II, 83 ("gros traffic... changé"). 

 

Les nombres du quatrain correspondent bien à l'émigration huguenote, mais le "sans eschapper" contredit l'exil sauf si "exil" est sous-entendu.

 

"sans échapper à l'exil" ("échapper" suggérant l'exil), ou "sans echapper l'exil" (Les Diuers discours de Laurent Capelloni, sur plusieurs examples & accidens meslez, suiuis, & aduenuz, traduit par P. de Larivey, 1595 - books.google.fr, Bulletin du bibliophile, Volume 21, 1856 - books.google.fr, Alfred von Reumont, La jeunesse de Catherine de Médicis, traduit par Armand Baschet, 1866 - books.google.fr).

 

Protestantisme à Venise

 

Au XVIe siècle, les idées de la Réforme se diffusent. On voit surgir de nombreux mouvements qui se réclament tous de la culture humaniste et dont le plus vigoureux est le spiritualisme, animé par Juan de Valdès, espagnol exilé en Italie. Venise est «la porte de la Réforme» et l’université de Padoue, toute proche, devient le centre culturel le plus important, favorable au dialogue entre les différentes familles de pensée religieuse (www.museeprotestant.org).

 

Le duc de Rohan, protestant révolté contre le roi Louis XIII, se réfugia un temps à Venise en 1630 avant que d’être rappelé par la France pour guerroyer dans la Valteline.

 

La paix de 1629 ayant éteint le feu de la guerre civile, le duc de Rohan se retira à Venise. Cette république le choisit pour son généralissime contre les Impériaux. Louis XIII l'enleva aux Vénitiens, pour l'envoyer ambassadeur en Suisse et chez les Grisons. Il voulait aider ces peuples à faire entrer sous leur obéissance la Valteline, dont les Espagnols et les Impériaux soutenaient la révolte. Rohan, déclaré général des Grisons par les trois Ligues, vint à bout, par plusieurs victoires, de chasser entièrement les troupes allemandes et espagnoles de la Valteline en 1633. La France ne paraissant pas devoir retirer ses troupes, les Grisons se soulevèrent; et le duc de Rohan, mécontent de la cour, fit un traité particulier avec eux en 1637, et se retira à Genève pour éviter le ressentiment de sa cour. Il mourut d'une blessure qu'il avait reçue au combat de Reinfeld en 1638, étant au service du duc de Saxe-Weimar, son ami. Il fut enterré le 27 mai dans l'église de St.-Pierre de Genève, où on lui dressa un magnifique tombeau de marbre, avec une épitaphe qui comprend les plus belles actions de sa vie. [...]

 

Il y a une anecdote assez singulière, tirée des Mémoires de la duchesse de Rohan, Marguerite de Béthune fille de l'illustre Sully. «Le duc de Rohan étant à Venise, il lui fut proposé qu'en donnant 200 mille écus à la Porte, & en payant un tribut annuel de vingt mille écus, le grand seigneur lui céderoit le royaume de Chypre, & lui en donneroit l'investiture.» Le duc de Rohan avoit dessein d'acheter cette isle pour y établir les familles protestantes de France et d'Allemagne. Il négocia chaudement cette affaire à la Porte par l'entremise du patriarche Cyrille, avec lequel il avoit de grandes correspondances; mais différentes circonstances et particulièrement la mort de ce patriarche, la firent manquer (Dictionnaire des portraits historiques, anecdotes, et traits remarquables des hommes illustres, Tome 3, 1769 - books.google.fr).

 

Le secrétaire de l’ambassadeur d‘Angleterre à Venise, Baldassare Altieri, adepte de la réforme, écrit à Luther en 1542, au nom des communautés évangéliques de Venise, Vicence et Trévise ; il lui demande d’intervenir en leur faveur auprès des princes de la ligue de Smalcade. A la suite de quoi, l’électeur de Saxe, Jean-Frédéric plaide la cause des protestants auprès du doge. Les adhérents de la Réforme, sont des artisans du textile, des libraires, des marchands, avocats et médecins, quelques moines et membres du patriciat tel le frère du doge Niccolo da Ponte, Andrea, protecteur de ces crypto-évangéliques. Les cultes se tiennent dans la clandestinité dans les maisons, les négoces. La ville est considérée comme «infestée par l’hérésie». La politique religieuse de Venise est de se protéger d’une ingérence de la papauté, le Sénat nomme le patriarche. Toutefois, après la défaite de la ligue des princes protestants de Smalcade en 1547 et l’élection de Caraffa qui devient le pape Paul IV (1555-1559), la persécution des protestants se fait bien plus intransigeante. Venise dont le déclin économique est entamé, ne peut s’aliéner la papauté. L’Inquisition a commencé son œuvre de répression. Les marchands luthériens allemands, qui forment une communauté de plusieurs centaines de personnes, célèbrent leur culte dans leur comptoir, le célèbre Fondaco. Les évangéliques vénitiens eux, subsistent dans la clandestinité. Aux premiers cercles luthériens, se sont ajouté des groupes calviniste et anabaptiste mais l’essor de la Réforme à Venise est brisé. En 1567 est arrêté le chef de la communauté, le médecin Teofile Panarelli di Monopoli, jugé puis expulsé à Rome où il meurt supplicié. C’est l’exil ou la clandestinité de la communauté, même si les cultes se poursuivent au Fondaco, secrètement, pour les négociants allemands. En 1695, l’Inquisition perd un procès contre l’un d’entre eux, les allemands obtenant le droit de pratiquer leur foi comme les grecs ou les juifs, mais avec interdiction de faire du prosélytisme. En 1719 les luthériens allemands peuvent établir un cimetière et sortent de la clandestinité avec la République transalpine puis les Habsbourg (www.huguenots.fr).

 

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