Le miroir ardent

Le miroir ardent

 

III, 13

 

1714

 

Par foudre en l'arche or & argent fondu,

De deux captifs l'un l'autre mangera

De la cité le plus grand estendu,

Quand submergee la classe nagera.

 

Un "foudre" plutôt que la foudre : miroir ardent

 

Le terme arche désigne plutôt en verrerie les fours accessoires qui entourent le four principal (on parle d'arche à pots, d'arche à recuire) (André Claude, Un artisanat minier, 1974 - books.google.fr, Encyclopédie méthodique: ou par ordre de matières: par une société de gens de lettres, de savans et d'artistes, Tome 8, 1791 - books.google.fr).

 

On attribuë la premiere invention de ces Miroirs ardens à Promethée, qui la chercha pour dérober le feu du Ciel & l'apporter en terre (Hésiode) ; & dont Archimede s'est heureusement servi pour la défence de sa Patrie, en brûlant par son moyen les Navires de Marcellus, qui avoit assiegé la ville de Siracuse : ayant placé son Miroir ardent sur la plus haute tour de la Ville, d'où il lança ce foudre impitoyable de Jupiter, qui excita en peu de tems une horrible incendie sur cette grande Flotte, que Neptune ny les eaux de la Mer ne purent sauver (Jean Haudicquer de Blancourt, De l'art de la Verrerie, 1697 - books.google.fr, Joseph Rouyer, Coup d'oeil rétrospectif sur la lunetterie, 1901 - books.google.fr).

 

Un verre ardent (en latin : lens caustica) est une grande lentille convexe qui permet de concentrer les rayons du soleil sur une petite surface, la chauffant et provoquant sa combustion. Les verres ardents étaient utilisés au XVIIIe siècle pour étudier la combustion de certains matériaux et analyser les gaz qui étaient émis. On utilisait également des miroirs ardents pour obtenir un résultat similaire au moyen de surfaces réfléchissantes afin de concentrer la lumière du soleil sur un point.

 

La technologie des verres ardents est connue depuis l'antiquité. Des vases remplis d'eau étaient alors utilisés pour allumer un feu. Des verres ardents étaient utilisés pour cautériser des blessures et pour allumer les feux sacrés dans les temples. Plutarque fait référence à un miroir ardent, composé de miroirs métalliques triangulaires, installé dans le temple des vestales. Aristophane mentionne les verres ardents au IVe siècle av. J.-C. dans sa pièce Les Nuées. On dit qu'Archimède, le célèbre mathématicien, a utilisé un verre ardent (ou, plus vraisemblablement, un grand nombre de miroirs hexagonaux) comme arme en 212 av. J.-C., lorsque Syracuse fut assiégée par Marcus Claudius Marcellus. La flotte romaine aurait été incendiée, mais finalement la ville fut prise, et Archimède tué. La légende d'Archimède a donné lieu à de nombreuses recherches sur les verres et miroirs ardents, jusqu'à la fin du XVIIe siècle. Ils furent fabriqués avec succès par Proclos (Ve siècle) (qui, grâce à eux, aurait détruit la flotte de Vitellius assiégeant Constantinople)2, Anthemius de Tralles (VIe siècle), Ibn Sahl, dans son Des miroirs et verres ardents (Xe siècle), Alhazen dans son Traité d'optique (1021), Roger Bacon (XIIIe siècle), Giambattista della Porta et ses amis (XVIe siècle), Athanasius Kircher et Gaspar Schott (XVIIe siècle), le Comte de Buffon à Paris en 1740. Ces recréations montrent la plausibilité de la réalisation d'Archimède (fr.wikipedia.org - Verre ardent).

 

"submergee la classe nagera" : le feu et l'eau

 

Après la mort du petit-fils de Hiéron, Hippocrate, général des Syracusains, voulut se placer sur le trône. Pour réussir, il brigua la protection des Carthaginois, et leur sacrifia tous les Romains qui se trouvaient alors à Syracuse, en les faisant mourir. Le consul Marcellus passa en Sicile pour venger cet outrage, et fit le siége de Syracuse par mer et par terre. Il l'attaqua du côté de la mer avec soixante galères à cinq ordres de rames. Il établit sur huit vaisseaux attachés ensemble, et affermis par des ancres, une vaste machine destinée à battre les murs. Son appareil de guerre était formidable, et il aurait brusqué la prise de cette place, sans Archimède qui la défendait.

 

Ce grand ingénieur fit pleuvoir, par le moyen de ses machines, sur l'armée de terre des assiégeants, une grêle de grosses pierres qui rompirent les rangs et qui mirent les troupes en désordre. Ensuite, il désola leur flotte en lançant de dessus la muraille des pierres du poids de dix quintaux, sur les huit vaisseaux attachés ensemble, et les mit en pièces, coula une partie des autres avec un grand nombre de madriers qui, en tombant sur ces navires, les enfonçaient dans l'eau. Les uns, saisis par la proue avec des mains de fer qui les élevaient, étaient plongés dans la mer par la poupe; d'autres, accrochés au dedans par de forts grappins jetés des deux côtés du vaisseau, pirouettaient et s'allaient rompre sous les murs de la ville; quelques-uns, élevés en l'air, se brisaient ou s'abîmaient. Enfin il brûla plusieurs vaisseaux romains, à la distance de trois milles, avec des verres ardents de forme parabolique.

 

Marcellus, ennuyé de se battre contre des ennemis invisibles, cherchait tous les moyens de parer leurs coups. Comme les machines d'Archimède, violemment tendues, portaient au loin, il se rangea au pied des murs, dans la pensée qu'il y serait hors de leur portée. Mais Archimède fit jouer d'autres machines qui tiraient de près. Les Romains furent donc accablés d'une multitude de traits et de pierres, qui tombaient de haut et d'aplomb sur eux et les écrasaient. Marcellus, obligé de quitter les murs et de s'éloigner, perdit encore dans sa retraite beaucoup d'hommes et de vaisseaux, toujours par l'effet des machines qui les atteignaient. Enfin, le courage des Romains était à bout, lorsque la place fut surprise. Marcellus peu de temps après fut rappelé à Rome; il y transporta un nombre infini de statues et de tableaux, chefs-d'œuvre des arts, dont Syracuse alors était le dépôt; mais ces richesses étaient les dépouilles de la Grèce entière, inconnue aux Romains pour ainsi dire. Quelques jours avant la prise de Syracuse, Octacilius étant parti de Lilybée avec quatre-vingts galères, fit voile vers Utique, où il n'était point attendu. Il y enleva cent trente vaisseaux chargés de blé, ravagea la campagne et s'en retourna ensuite (Histoire générale de la marine: comprenant les naufrages célèbres, les voyages autour du monde, Tome 1, 1853 - books.google.fr).

 

Cannibales et Archimède : Montaigne et la préséance

 

Pour Montaigne, la prééminence donnée au courage par les cannibales est plus significative que leur nudité qui fait scandale. Le seul passage des Essais où Montaigne parle proprement de son propre rapport aux règles de préséance, est dans le chapitre «De la vanité». Montaigne utilise le mot une autre fois au sens figuré à propos d'Archimède comme maître de cette «science qui s'attribue la presseance sur toutes les autres» (II, 12, 565 B).

 

Dans la «police» des cannibales, on retrouve également ce genre de réciprocité entre vertu et préséance. Dans sa conversation avec un cannibale à Rouen, Montaigne lui demande «quel fruit il recevoit de la superiorité qu'il avoit parmi les siens [...] il me dict que c'estoit marcher le premier a la guerre». Montaigne admire évidemment la vaillance de ce roi-capitaine, et la fin de l'essai est pleine d'ironie par rapport aux jugements portés sur les cannibales (Anders Toftgaard, La cérémonie entre préséance et civilité: le chapitre I, 13 et l'innutrition italienne des "Essais", Les chapitres oubliés des essais de Montaigne: actes des journées d'étude à la mémoire de Michel Simonin, 2011 - books.google.fr).

 

Cannibales : Carthaginois ?

 

Tite-Live rapporte qu'Annibal faisoit manger de la chair humaine à ses soldats, pour les rendre plus fiers & plus intrépides dans le combat (Dictionnaire universel françois et latin, Tome 1, 1771 - books.google.fr, fr.wikipedia.org - Hannibal Lecter).

 

Gregorio Garcia dans Origen de los Americanos (1607), dit que "cannibale" et "Annibal" proviennent d'une même racine sémitique (Alexander von Humboldt, Aimé Bonpland, Personal Narrative of Travels to the Equinoctial Regions of the New Continent: During the Years 1799-1804, traduit par Helen Maria Williams, 2011 - books.google.fr).

 

Le siège de Syracuse se déroule au cours de la deuxième guerre punique (fr.wikipedia.org - Siège de Syracuse (213 av. J.-C.)).

 

"De deux captifs l'un l'autre mangera"

 

L'aspect spéculaire de l'expression "l'un l'autre" apparaît quand il est question de miroir (ardent).

 

L'interprétation que donne Venturi de ce passage, d'après un manuscrit défectueux, ne résiste pas à l'examen : «Si deux hommes se regardent l'un l'autre dans le même miroir, l'œil de l'un voit l'œil de l'autre par le même point du miroir par lequel il en est vu». Le texte, tel que le donne Govi, impose une autre interprétation. Dans l'expression «situs oculorum», il n'est pas question de deux observateurs, et «alter alterum» désigne l'un et l'autre œil du même observateur en convergence sur un point du miroir. Il est question en outre de «ab altero oculorum» et de «in altero oculo», ce qui lève les derniers doutes. Du coup, le sens s'éclaire. L'observateur tient les yeux fixés sur un point de la surface spéculaire. Les deux yeux s'aperçoivent l'un l'autre en même temps. C'est donc que le trajet du rayon émis par l'œil droit et réfléchi sur l'œil gauche coïncide en tous ses points avec le trajet du rayon émis par l'œil gauche et réfléchi sur l'œil droit par le même point. Si les angles d'incidence n'étaient pas égaux aux angles de réflexion, la coïncidence du tronçon réfléchi du rayon appartenant à un œil avec le tronçon incident du rayon appartenant appartenant à l'autre œil serait évidemment impossible. Le texte prend un sens acceptable, mais nous n'apercevons pas la portée démonstrative de l'expérience décrite.

 

Le passage où Ptolémée décrit l'expérience relative à la troisième loi de la réflexion est, au premier abord, fort obscur. le reproduire in extenso : «Fit etiam simili modo, cum fuerit situs oculorum sic constitutus, ut alter videat alterum in eodem tempore, quod fit cum ex utrisque in simul visus ceciderit super unum et eundem punctum de illis, qui sunt in speculo. Quod si ita non fit, accidit nullum eorum videre alterum, et hoc significat quod radii visus refracti sint ad invicem. Ex his quoque patet , quod reverberatio fit ad rectos angulos ; angulus enim erit unus et idem propter casum alterius duorum radiorum super speculuin, et reverberationem alterius radii a speculo. Si vero posuerimus illos esse inaequales in utraque parte, necesse est fieri ab altero oculorum radium obviante superficiel speculi angulum maiorem illo, qui fit ex radio post reverberationem eius a speculo, in altero autem oculo fieri e converso, videlicet ut angulus radii post reverberationem fit maior angulo alterius radii, qui cadit super speculum». (Albert Lejeune, Les lois de la réflexion dans l'optique de Ptolémée, L'Antiquité classique, Volume 15, 1947 - books.google.fr, Albert Lejeune, L'optique de Claude Ptolémée: dans la version latine d'après l'arabe de l'émir Eugène de Sicile, 1989 - books.google.fr).

 

Archimdède est fait prisonnier par un soldat romain qui le tue.

 

Lorsque, suivant le récit de Diodore, Syracuse fut livrée en trahison à Marcellus, ou, suivant Dion, lorsque la ville fut prise par les Romains pendant que les citoyens célébraient une panégyrie de Diane, voici ce que l'on rapporte de la mort d'Archimède : Il était baissé et occupé du dessin d'une machine, quand un soldat romain survint, et voulut le faire marcher comme prisonnier. Archimède, uniquement livré à son travail, se contenta de dire, «Range-toi, mon ami, et prends garde à mon dessin;» et, comme on continuait à l'entraîner, Archimède, en se retournant, reconnut que cet homme était un Romain, et s'écria : «C'en est fait, hélas! de ma belle machine !» Le soldat, frappé de cette exclamation, tua sur-le-champ celui qui l'avait faite, vieillard sans défense, mais véritablement un Dieu pour la science des machines. En apprenant ce meurtre, Marcellus versa des larmes, ensevelit le géomètre dans le tombeau de ses pères, en présence d'un nombreux concours des Romains les plus distingués, et je crois qu'il fit punir de mort l'assassin. Cette anecdote est rapportée par Dion et par Diodore (Tzètzès, Chiliade II) (Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, traduit par André François Miot de Mélito, 1837 - books.google.fr).

 

Archimède, captivé par ses études, en oubliait de manger.

 

Archimède avoit une ardeur invincible pour l'étude. On raconte de lui que, sans cesse retenu par les charmes de l'étude, il oublioit de boire et de manger. Traîné souvent par force aux bains et aux étuves, il traçoit des figures de Géométrie sur les cendres, et des lignes sur son corps enduit d'essence (François Peyrard, Jean Baptiste Joseph Delambre, Oeuvres d'Archimède, 1807 - books.google.fr).

 

Plutarque parle d'ensorcellement par une sirène privée et domestique (Mireille Courrent, Eurêka, eurêka, Archimède ou la naissance de la mythologie de la science, Mythes et savoirs dans les textes grecs et latins, 2008 - books.google.fr).

 

Au moyen âge la sirène est sculptée sur les chapiteaux romans tenant un miroir. Cf. quatrain III, 21 - Les deux maisons de Properce - 1720

 

Nous voudrions pousser la comparaison entre ce qu'Ulysse entend du chant des Sirènes et l'effet paralysant que peut procurer l'apparition de sa propre image dans un miroir. Il nous semble que le piège du chant des Sirènes relève d'une tromperie propre au principe de duplicité. Le miroir a toujours historiquement été reçu comme un objet ambivalent, offrant connaissance mais aussi reflet trompeur. L'exemple de Narcisse est probablement le plus connu d'une prise au piège par l'effet de miroir. Ce dernier joue sur l'écart entre identité et différence, sur l'inadéquation entre l'être et sa représentation. Le miroir décale es inverse. Et surtout, par l'image qu'il reflète, il peut paralyser celui qui le regarde, le figer dans une position contempla-tive. La fascination pour sa propre image est un des ressorts du mythe de Narcisse. Dans l'épisode de l'Odyssée, à la suite d'Ana Iriarte, nous pensons que le danger essentiel pour Ulysse ne vient pas de la séduction néfaste d'un savoir abstrait mais du reflet décalé de sa propre image. Ulysse a la dangereuse possibilité, à travers les voix et les paroles des Sirènes, de se contempler. Limage qui se reflète dans le chant n'est cependant pas celle d'Ulysse héros de l'Odyssée, le polutropos, l'homme aux mille ruses. Comme l'a montré Pietro Pucci, il s'agit d'une image du héros tel qu'il est vu et célébré dans l'Iliade. Ce sont évidemment ce décalage, crue faille qui sont dangereux. La façon dont les Sirènes chantent la gloire du héros le ramène en arrière, en Troade. En ce sens, elles nient le temps passé, les efforts accomplis. Elles tendent à faire oublier l'Ulysse de l'Odyssée, pris d'un désir essentiel, celui de retrouver Ithaque. Nous retrouvons donc un motif qui court tout au long de l'Odyssée, à savoir le pété de l'oubli. En ce sens, c'est autant ce qu'Ulysse apprend que ce qu'il oublie qui fait la dangerosité du chant des Sirènes. On est donc bien en présence d'un cas de duplicité. Quant au savoir en lui-même, il est totalement stérile, aporétique, il n'apporte rien de nouveau. Dans le cas d'Ulysse, il est une pure forme figée de célébration d'une gloire passée. Il est l'expression d'un temps immobile. De ce point de vue, il est en totale osmose avec l'univers qui entoure les Sirènes. Le savoir omniscient qu'elles prétendent posséder est une vaste tromperie. Elles sont bien inférieures aux Muses célestes réellement omniscientes, elles, car tournées autant vers le passé que vers le présent et l'avenir. Ulysse polutropos, héros de la nlètis, n'est pas connu des Sirènes; c'est pourtant ce qui fait son actualité par rapport à l'Iliade (François Dingremont, Les sirènes d'Homère, retour sur un effet-miroir, Les sirènes ou le savoir périlleux: D'Homère au XXIe siècle, 2018 - books.google.fr).

 

Plutarque, en s'appuyant sur la littérature latine antérieure, réécrit le siège de Syracuse pour montrer non seulement que l'intelligence grecque, capable d'aller du principe des choses vers des applications concrètes, de l'idée vers sa vérification dans le réel, est inaccessible aux Romains dont l'esprit fonctionne en sens inverse, du concret vers le principe, mais surtout que le savant ne peut être réduit à un être humain qui réfléchir plus que les autres: la science grecque n'est pas une simple lecture rationnelle des phénomènes. Ce savant d'un monde grec qui s'achève ressemble en effet beaucoup aux premiers physiciens, figures à demi-légendaires et "hommes divins" (tels Pythagore, Héraclite, dont la langue était énigmatique, ou Empédocle dont l'Etna, dit-on, avait recraché la sandale) qui témoignent que l'histoire de la raison s'est élaborée à l'intérieur même d'une pensée mythique. De plus, en transformant un individu bien réel en personnage mythologique, Plutarque autorise ceux qui viendront après lui à entretenir sa légende. La vie et l'oeuvre d'Archimède échappent dors à l'histoire et le siège de Syracuse devient le théâtre du mythe, à tel point que même les repères de l'histoire des sciences en ont été longtemps brouillés. [...] Nombreux sont ceux qui, de nos jours encore, croient que cet épisode est réel, et la littérature ne manque pas sur la forme et l'inclinaison que devaient avoir ces miroirs ainsi que sur l'immense difficulté pour atteindre à distance une cible mobile et humide en dirigeant vers elle les rayons du soleil. Avec le mythe d'Archimède est née la mythologie des sciences (Mireille Courrent, Eurêka, eurêka, Archimède ou la naissance de la mythologie de la science, Mythes et savoirs dans les textes grecs et latins, 2008 - books.google.fr).

 

Le déclin de la science dans le monde antique, qui s'amorce en même temps que s'affirme l'hégémonie de Rome, a eu vraisemblablement bien d'autres causes encore que l'esprit «utilitariste» des Romains. Il est vrai que les techniques ont connu à Rome un grand essor. Mais d'une part la technique n'exclut pas la réflexion théorique, ainsi que le montrent les traités qui les exposent, et d'autre part nombreux sont les témoignages d'un intérêt réel des Romains pour la science. Le discours scientifique romain, qui est loin d'être une réduction simplificatrice de la science grecque, même s'il est essentiellement vulgarisateur, a comme caractéristique d'être inséparable d'une préoccupation morale qui lui fait placer sa finalité en dehors de lui-même, dans le bien que la connaissance scientifique peut apporter à l'homme en le rassurant sur le monde. Plus qu'un parti philosophique, nous voyons dans cette exigence inquiète un trait de l'âme italique, héritage peut-être de l'ancienne Etrurie. (Ph. Mudry, Science et conscience, réflexions sur le discours scientifique à Rome, Sciences et techniques à Rome, Etudes de lettres, 1986 - books.google.fr).

 

Cicéron (Tusculanes, 1, 2) félicite les Romains de ne ressembler point aux Grecs et de limiter l'étude des mathématiques au domaine des applications utiles. Il fallut que lentement pénétrât le Moyen âge pour rayonner à la Renaissance la conception grecque des exigences de la raison (Bibliographie : "Histoire des sciences exactes et naturelles dans l'antiquité" de M. Reymond, 1924, Revue de philosophie, Volume 32, 1925 - books.google.fr).

 

De là, la science grecque serait captive puisque limitée. Archimède se serait ainsi "fait manger" par cette science.

 

Passion dévorante (L'art de vivre content, 1707 - books.google.fr).

 

Il fallait pour cela développer l'optique qui rapprochait les corps célestes et la géométrie qui calculait et figurait leur mouvement. La mécanique devint ainsi une science pilote appuyée sur d'autres sciences auxquelles elle emprunta leur méthode. Et elle le fit sans mal puisqu'Euclide avait montré le rapport entre optique et géométrie. La science grecque, science de la mesure, concourait ainsi à faire crouler l'édifice où on l'avait tenue enfermée en se servant de l'autorité d'Aristote à des fins contraires à son enseignement. Une fois la physique de l'impetus sur sa lancée, elle se développa d'autant plus vite qu'elle répondait aux interrogations qui naissaient du développement des techniques. Elle permettait de calculer la courbe des boulets, la chute des corps, le mouvement des astres, le poids d'une colonne d'eau et la hauteur que pouvait atteindre le jet vertical que l'on pouvait faire partir de sa base. Léonard de Vinci multipliait les calculs de ce genre et déployait sa virtuosité de géomètre-ingénieur dans la construction de perspectives hardies et dans l'invention de machines capables de ramer, de voler et de se propulser sur le sol. Tout confirmait la vérité dè ses calculs : si l'on projetait obliquement de l'eau en l'air, elle retombait en décrivant une parabole ; si on la contrariait dans son écoulement le long d'une pente, elle formait un remous en dessinant une spirale. Tout était en mouvement dans l'univers et tout mouvement s'observait et se décrivait par le moyen de la géométrie (Recherches anglaises et nord-américaines : RANAM., Numéros 28 à 29, 1995 - books.google.fr).

 

Cet écolier ne veut point manger de l'étude, il lui faut faire manger de la guerre, il en sera bientôt saoul (Antoine Furetière, Dictionnaire universel, Tome 2, 1708 - books.google.fr).

 

Typlogie

 

Le report de 1714 sur la date pivot -212 (siège de Syracuse) on obtient -2138.

 

Dans Arlequin Deucalion, monologue en trois actes (25 février 1722) d'Alexis Piron, Arlequin dit qu'il est petit-fils de Prométhée qui n'eut jamais de femme et que tout le monde sait qu'il fabriqua son pere Deucalion de ses propres mains, & qu'il l'anima avec un verre ardent (Œuvres completes d'Alexis Piron, Tome 3, 1777 - books.google.fr).

 

Alexis Piron, né à Dijon, comme Rameau, le 9 juillet 1689 et mort à Paris le 21 janvier 1773, est un poète, chansonnier, goguettier et dramaturge français. Sainte-Beuve nous dit que Piron était "la gaîté même…, gai causeur, homme de verve et de mimique" (fr.wikipedia.org - Alexis Piron).

 

La Sicile, où la mythologie plaçait les Titans, les Lestrygons anthropophages, et les Cyclopes, forgerons de Vulcain dans les antres de l'Etna, fut peuplée primitivement par des tribus ibériennes et pélasgiques de Sicanes et de Sicules; elle reçut aussi quelques colons phéniciens; mais les colonies helléniques qui s'y établirent, à partir du VIIIe siècle avant l'ère chrétienne, finirent par dominer l'île entière (Joseph Chantrel, Cours abrégé d'histoire universelle, Tome 1, 1866 - books.google.fr).

 

Si l'on tient compte du fait qu'Homère, au chant VI de l'Odyssée, use du mot : Cyclopes à peu près comme il ferait de l'adjectif : corinthien, on peut envisager d'identifier la terre des Cyclopes anthropophages avec les abords de Syracuse, colonie fondée par Corinthe en même temps que Corcyre, mais restée fidèle à Corinthe tandis que Corcyre adoptait l'attitude inverse (Roger Dion, Aspects politiques de la géographie antique, 1977 - books.google.fr).

 

Thucydide dans son Histoire nous apprend plusieurs choses de la Sicile. Il remarque prémiérement qu'on disoit, que cette Ile avoit été habitée par les Cyclopes & par les Lestrygons au tems de la de la prémiére antiquité. [...] Les Historiens avoient exactement considérez, ils n'ont rien apperçû en Gréce, en Sicile ni en Italie, qui allât au delà de deux mille ans avant la naissance de Jesus-Christ (Isaac Jaquelot, Dissertations sur l'existence de Dieu ou l'on démontre cette vérité par l'histoire universelle de la première antiquité du monde, 1697 - books.google.fr).

 

Verre ardent

 

M, Hombert a dit que les matieres telles que l'or, l'argent, &c. qui étant en fusion au foyer du verre ardent, ne paroissent à l'œil nud que fous la couleur de la lumiere, & avec un prodigieux éclat, sont vues avec leurs couleurs naturelles, si on les reagrade à travers un vers enfumé (Collection académique composée des mémoires, actes ou journaux des plus célèbres académies et sociétés littéraires étrangères, 1769 - books.google.fr).

 

Guillaume Homberg publie ses Observations faites par le moyen du verre ardent (sur l'exposition de l'or et de l'argent au miroir ardent) en 1702 (Guillaume Homberg, Éclaircissements touchant la vitrification de l’or au verre ardent, 1707 - hal.archives-ouvertes.fr).

 

L'essentiel des informations délivrées par Saint-Simon concerne une activité précise : les recherches entreprises par Philippe d'Orléans dans le domaine de la chimie, en compagnie de Guillaume Homberg. Au début des années 1700, le duc d'Orléans se passionne en effet pour la chimie et fait construire un laboratoire au Palais Royal en même temps qu'il recrute et pensionne un chimiste protestant d'origine allemande, Guillaume Homberg. Né dans l'île de Java en 1652, Homberg devient docteur en médecine après s'être formé à plusieurs sciences : astronomie, botanique, physique, et finit par choisir de consacrer l'essentiel de ses recherches à la chimie. Recruté à l'Académie des sciences par Colbert, il se convertit en 1682 au catholicisme. En 1704, le duc d'Orléans le choisit comme son premier médecin. Des recherches que le duc d'Orléans et Homberg ont donc menées ensemble, Saint-Simon propose une interprétation très particulière. Non seulement il les tient pour une activité parfaitement frivole, mais elles ont également le grave inconvénient, bien que tout à fait innocentes, de manifester une dangereuse proximité avec des pratiques beaucoup moins licites. [...]

 

Saint-Simon se garde également, en dépit de leur apparente proximité, de confondre ces travaux de chimie et «les recherches sur l'avenir », qui relèvent d'un art divinatoire, voire de la magie' noire. Il est donc pleinement convaincu de l'innocence d'une passion qui s'est cependant révélée fatale par les rumeurs d'empoisonnement qu'elle a servi à autoriser. Ce goût absurde certes, mais innocent dans son principe, a été en effet retourné contre le duc d'Orléans, et au prétexte en partie de ses prétendues pratiques antérieures de magie noire, par ceux d'abord qui, en 1709, voulaient empoisonner sa femme et lui faire porter la responsabilité du crime ; puis par ceux qui, en 1712, l'ont accusé d'avoir empoisonné les héritiers directs de Louis XIV afin de se rapprocher du trône, entreprise pour laquelle il aurait d'ailleurs bénéficié de la complicité de Homberg : «c'était avec lui que ce prince avait dressé sa fatale chimie, où il s'était amusé si longtemps et si innocemment, et dont on essaya de faire contre lui un si infernal usage» (Simone Mazauric, Philippe d'Orléans et les sciences. In: Cahiers Saint Simon, n°34, 2006 - www.persee.fr).

 

Nous apprenons de M. Homberg lui-même, qu'ayant calciné avec le Verre ardent du Palais Royal, quatre onces d'antimoine placées à dix-huit pouces du vrai foyer de ce verre, elles se sont trouvées au bout d'une heure augmentées de trois gros; mais qu'ayant été ensuite placées au vrai foyer, elles s'y font vitrifiées en très-peu de temps , & ne pefoient plus que trois onces & demie (Journal des sçavans, avec des extraits des meilleurs journaux de France & d'Angleterre, 1765 - books.google.fr).

 

Construit par Richelieu en 1628, le Palais-Cardinal, donné au roi Louis XIII en 1636, sert de résidence à Louis XIV enfant pendant les troubles de la Fronde et devient le Palais-Royal. Donné en apanage à Philippe d'Orléans en 1692, il devient le palais des Orléans. Le Régent y réside (fr.wikipedia.org - Palais-Royal).

 

Du Palatinat, M. Hartsoeker fit des voyages dans quelques autres pays de l'Allemagne, ou pour voir les Savans, ou pour étudier l'Histoire naturelle, sur-tout les mines. A Cassel, il trouva un verre ardent de M. le Landgrave, fait par M. de Tschirnhaus, de la même grandeur que celui qu'avoit feu M. le Duc d'Orléans, & tout pareil. Il répéta les expériences de M. Homberg, & n'eut pas le même succès à l'égard de la vitrification de l'or, dont nous avons parlé en 1702, pag. 34, & en 1717, pag. 30. Il est le Philosophe Hollandois, aux objections duquel M. Homberg répondoit en 1707. Il ne s'en est point désisté, & a toujours soutenu que ce qui se vitrifioit n'étoit point l'or, mais une matière sortie du charbon qui soutenoit l'or dans le foyer, & mêlée peut-être avec quelques parties hétérogènes de l'or. Il nioit même la vitrification d'aucun métal au verre ardent; jamais il n'avoit seulement pu parvenir à celle du plomb, quelque temps qu'il y ait employé. Il est triste qu'un grand nombre d'expériences délicates soient encore incertaines. Seroit ce donc trop prétendre, que de vouloir du moins avoir des faits bien constans (Œuvres de Monsieur de Fontenelle, des Académies, françoise, des sciences, des belles-lettres, de Londres, de Nancy, de Berlin, & de Rome, Tome 6, 1766 - books.google.fr).

 

Nous avons des preuves de cette grande division dans la calcination des métaux, dont l'agrégation des parties une fois rompue, fait qu'ils paroissent à l'œil fous une autre couleur que celle qui leur est propre. Je prends, pour exemple, l'or fondu au foyer du verre ardent. Le cercle de pourpre qu'on apperçoit autour de fa fusion, n'offre, au microscope, que des petits grains d'or extrêmement divisés. La vapeur de l'argent en fusion, ainsi que l'ont observé les Commissaires nommés par l'Académie pour les expériences au verre de Tchirnhausen, & à la loupe de M. Trudaine, reçue sur une lame d'or, ne présente, par sa grande division , qu'une poussière blanche ; mais en rapprochant, avec un brunissoir, les parties divisées, on apperçoit aussi-tôt l'éclat & le brillant de l'argent (Journal de physique, de chemie, d'histoire naturelle et des arts, Tome 6, 1775 - books.google.fr).

 

Miroir ardent en Acadie

 

Le miroir concave, ou miroir ardent, n'atteignit jamais la popularité du briquet auprès des habitants de la Nouvelle-France. Son usage était en effet beaucoup plus limité puisqu'on ne pouvait pas s'en servir à l'intérieur des habitations, durant la nuit, ou par temps trop couvert. Aussi lui préférait-on l'attirail plus compliqué du briquet avec sa pierre, son amadou et sa boite à amadou. Remontant à une très haute antiquité, le miroir ardent était utilisé par les Grecs et les Romains à des fins religieuses. Les premiers annalistes européens en ont même noté l'usage au Pérou et au Mexique. Cependant, rien ne permet de croire qu'il était connu des Amérindiens d'Amérique du Nord avant l'arrivée des Européens, car son emploi par les premiers missionnaires fit sur eux grande impression, comme en témoigne le père Le Jeune en 1637. "Il faut faire provision d'un fusil ou d'un miroir ardent, ou tous les deux, afin de leur faire du feu durant le jour pour pétuner, et le soir, quand il faudra cabaner, ces petits services leur gagnent le coeur". Devenu très populaire, le miroir ardent était, on l'a vu, un article de traite fort apprécié Il n'y a rien, rapporte Kalm, que les sauvages apprécient autant que cet instrument qui leur-sert à allumer la pipe sans aucun trouble, ce qui n'est pas un petit mérite aux yeux de l'indolent Indiens (Marcel Moussette, Le chauffage domestique au Canada: des origines à l'industrialisation, 1983 - books.google.fr).

 

Cannibales

 

Ce qu'il y avait de plus horrible chez les Canadiens, est qu'ils fesaient mourir dans les supplices leurs ennemis captifs, et qu'ils les mangeaient. Cette horreur leur était commune avec les Brasiliens, éloignés d'eux de cinquante degrés. Les uns et les autres mangeaient un ennemi comme le gibier de leur chasse. C'est un usage qui n'est pas de tous les jours ; mais il a été commun à plus d'un peuple, et nous en avons traité à part. C'était dans ces terres stériles et glacées du Canada que les hommes étaient souvent anthropophages : ils ne l'étaient point dans l'Acadie, pays meilleur où l'on ne manque pas de nourriture; ils ne l'étaient point dans le reste du continent, excepté dans quelques parties du Brésil, et chez les cannibales des îles Caraïbes. Quelques jésuites et quelques huguenots, rassemblés par une fatalité singulière, cultivèrent la colonie naissante du Canada ; elle s'allia ensuite avec les Hurons qui fesaient la guerre aux Iroquois. Ceux-ci nuisirent beaucoup à la colonie, prirent quelques jésuites prisonniers, et, dit-on, les mangèrent. Les Anglais ne furent pas moins funestes à l'établissement de Québec. A peine cette ville commençait à être bâtie et fortifiée (1629) qu'ils l'attaquèrent. Ils prirent toute l'Acadie; cela ne veut dire autre chose sinon qu'ils détruisirent des cabanes de pêcheurs. Les Français n'avaient donc dans ces temps-là aucun établissement hors de France, et pas plus en Amérique qu'en Asie. La compagnie de marchands qui s'était ruinée dans ces entreprises, espérant réparer ses pertes, pressa le cardinal de Richelieu de la comprendre dans le traité de Saint-Germain fait avec les Anglais. Ces peuples rendirent le peu qu'ils avaient envahi, dont ils ne fesaient alors aucun cas; et ce peu devint ensuite la Nouvelle-France. Cette Nouvelle-France resta longtemps dans un état misérable; la pêche de la morue rapporta quelques légers profits qui soutinrent la compagnie. Les Anglais, informés de ces petits profits, prirent encore l'Acadie. Ils la rendirent encore au traité de Breda (1654). Enfin, ils la prirent cinq fois, et s'en sont conservé la propriété par la paix d'Utrecht (1713), paix alors heureuse, qui est devenue depuis funeste à l'Europe : car nous verrons que les ministres qui firent ce traité n'ayant pas déterminé les limites de l'Acadie, l'Angleterre voulant les étendre, et la France les resserrer, ce coin de terre a été le sujet d'une guerre violente en 1755 entre ces deux nations rivales; et cette guerre a produit celle de l'Allemagne, qui n'y avait aucun rapport. La complication des intérêts politiques est venue au point qu'un coup de canon tiré en Amérique peut être le signal de l'embrasement de l'Europe (Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit des nations: et sur les principaux faits de l'histoire depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIII, 1829 - books.google.fr).

 

Un soldat breton va en Canada : il se trouve que par un hasard assez commun il manque de nourriture : il est forcé de manger d'un Iroquois qu'il a tué la veille. Cet Iroquois s'était nourri de jésuites pendant deux ou trois mois ; une grande partie de son corps était devenue jésuite. Voilà le corps de ce soldat composé d'Iroquois, de jésuite, et de tout ce qu'il a mangé auparavant. Comment chacun reprendra-t-il précisément ce qui lui appartient ? et que lui appartient-il en propre ? (Article Résurrection) (Œuvres complètes de Voltaire, Dictionnaire philosophique, avec des notes et une notice sur la vie de Voltaire, Volumes 18 à 19, 1876 - books.google.fr).

 

Le jésuite Charlevoix, que j'ai fort connu, et qui était un homme très-véridique, fait assez entendre dans son Histoire du Canada, pays où il a vécu trente années, que tous les peuples de l'Amérique septentrionale étaient anthropophages, puisqu'il remarque comme une chose fort extraordinaire que les Acadiens ne mangeaient point d'hommes en 1711. Le jésuite Brébœuf raconte qu'en 1640 le premier Iroquois qui fut converti, étant malheureusement ivre d'eau-de-vie, fut pris par les Hurons, ennemis alors des Iroquois. Le prisonnier, baptisé par le P. Brébœuf sous le nom de Joseph, fut condamné à la mort. On lui fit souffrir mille tourments, qu'il soutint toujours en chantant, selon la coutume du pays. On finit par lui couper un pied, une main et la tête, après quoi les Hurons mirent tous ses membres dans la chaudière, chacun en mangea, et on en offrit un morceau au P. Brébœuf. Charlevoix parle, dans un autre endroit, de vingt-deux Hurons mangés par les Iroquois. On ne peut donc douter que la nature humaine ne soit parvenue dans plus d'un pays à ce dernier degré d'horreur; et il faut bien que cette exécrable coutume soit de la plus haute antiquité, puisque nous voyons dans la sainte Écriture que les Juifs sont menacés de manger leurs enfants s'ils n'obéissent pas à leurs lois (Deutéronome XXVIII,53) (Article Anthropophage) (Oeuvres complètes de Voltaire, Dictionnaire philosophique, éd. de Ch. Lahure: vol, 1859 - books.google.fr).

 

Joseph-François Lafitau, missionnaire jésuite, tira de son séjour de cinq ans (1712-1717) à Sault-Saint-Louis, au Canada, la matière de son grand ouvrage Mœurs des Sauvages américains comparées aux mœurs des premiers temps (1724). [...] N'ayant personnellement parcouru que le Canada, il a par ailleurs puisé chez les chroniqueurs espagnols ou les voyageurs français du XVIe siècle, notamment Léry, les informations qui lui manquaient sur les peuples de Floride, d'Amérique centrale, du Brésil et des Caraïbes, non sans risquer quelques extrapolations hasardeuses imputables à sa volonté de montrer l'unité culturelle des populations amérindiennes. C'est le cas semble-t-il des remarques sur la «pyrolâtrie» [cf. miroir ardent], ou culte du feu sacré, ou encore sur la pratique des tortures infligées aux prisonniers de guerre, abusivement étendues à l'ensemble du continent. 

 

Si Lafitau est l'inventeur de l'anthropologie moderne, c'est involontairement et si l'on peut dire par surcroît. Le but des Mœurs des Sauvages américains comparées aux mœurs des premiers temps est purement apologétique, comme le suggère le commentaire du frontispice allégorique de l'ouvrage : une femme, la Théologie ou l'Histoire, est assise à une table la plume à la main, entourée d'objets symbolisant pour les uns l'Amérique sauvage moderne, pour les autres le monde antique, objets que lui présentent deux génies «en lui faisant sentir le rapport qu'ils peuvent avoir ensemble». Quant au vieillard Temps, dont la main désigne une nuée au centre de laquelle on distingue Adam et Eve au pied de l'arbre de la connaissance, il a pour charge de : lui [faire] comme toucher du doigt la connexion qu'ont tous ces monumens avec la première origine des hommes, avec le fond de nôtre Religion, et avec tout le Systéme de Révélation faite à nos premiers Péres après leur péché, ce qu'il lui montre dans une espèce de vision mysterieuse.

 

Il n'est que trop évident que, pour employer le vocabulaire des logiciens, Lafitau emploie une argumentation non falsifiable où les similitudes tiennent lieu de lien causal et où l'analogie se substitue à la preuve, selon une démarche que Voltaire tournera en dérision dans l'Essai sur les Mœurs (Jean-Michel Racault, La preuve par l'autre, Transhumances divines: récit de voyage et religion, 2005 - books.google.fr).

 

Fondation de villes en Amérique française au XVIIIe siècle

 

Louisbourg : Québec et Montréal sont, en somme, des villes spontanées ayant obéi surtout aux suggestions de la nature. Trois-Rivières et surtout Détroit dénotent un plan préconçu. La composition urbaine la plus étudiée était Louisbourg. Malheureusement, la chance ne lui a pas souri et ce n'est plus qu'un souvenir autour de quelques documents d'archives. Nous sommes au XVIIIe siècle et le traité d'Utrecht enlève en 1713 à la France la baie d'Hudson, Terre-Neuve, l'Acadie, lui laissant toutefois la grande île du Cap-Breton à l'extrémité Nord-Est de la Nouvelle-Ecosse, de l'autre côté d'un étroit bras de mer. Elle était complètement inhabitée. Dès janvier 1714, Louis XIV résolut d'y crée un établissement pour remplacer les territoires perdus et jouer le double rôle d'entrepôt commercial et de place forte à l'entrée du Saint-Laurent. L'île reçut le nom d'Île Royale. Après quelques hésitations, on décida de bâtir sa capitale au Sud-Ouest, au bord d'une anse dite "le Havre à l'Anglais", et de la baptiser Louisbourg. Le site était vaste, avec un bon abri pour les bateaux, mais entouré de terres basses, caillouteuses, stériles, dépourvue de bois, donc difficile à fortifier. Le proximité des bancs de morue l'avait fait préférer à la baie Sainte-Anne sur la côte Est, excellente rade, elle aussi, entourée de terres fertiles et de forêts. Les travaux commencèrent en 1714. Des murs abritaient, dès 1715, 700 habitants, venus de France ou chassés de Terre-Neuve et d'Acadie. La colonie se développa grâce aux pêcheries et au commerce des fourrures : 1.400 habitants en 1737, 118 navires ayant fait escale dans le port en 1728. En 1744, Louisbourg tomba aux mains des Anglais, qui, cinq ans plus tard, durent le restituer à la France (1749). Sa prospérité reprit : 3.000 habitants en 1750. La ville faisait une concurrence active à Halifax, fondé par les Anglais en 1749 en Nouvelle-Ecosse. L'ingénieur Franquet traça de nouvelles fortifications, plus puissantes et mieux conçues. Il ne put les achever et, quand la guerre reprit, les Anglais s'emparèrent à nouveau de Louisbourg en 1758, après un siège de deux mois. L'importante place forte leur servit alors de port et d'entrepôt jusqu'à ce qu'en 1760, par ordre de Pitt, elle soit systématiquement détruite, trois ans avant que le traité de Paris ne cède définitivement à l'Angleterre l'Ile Royale et le Canada. [...]

 

La colonisation française s'était aussi portée sur un autre point de l'Amérique du Nord, la Louisiane, où elle a laissé plusieurs grandes villes. Elle y fut plus tardive. Au printemps de 1682, premier parmi les Européens, le Rouennais Cavelier de la Salle parvint au golfe du Mexique en partent du Canada. Ayant pris possession au nom de Louis XIV de tous les pays arrosés par le Mississippi, il les appela Louisiane. Mais quelques années plus tard, il fut assassiné et toute influence française cesse. En 1698, Le Moyne d'Iberville obtint une mission dans le golfe du Mexique. Il découvrit et explora les bouches du Mississippi et entreprit la colonisation. Dès son premier voyage, il fonda un petit poste à Biloxi. En 1702, il remonta la rivière de la Mobile et fonde la ville qui porte ce nom. La population de Biloxi fut transférée à Mobile. C'est la première grande fondation française en Louisiane. Elle a prospéré : c'est aujourd'hui la plus grande ville de l'Alabama. Un plan manuscrit de 1711, aux Archive des Colonies, montre que sa construction ne fut pas laissée au hasard. Des rues droites, parallèles et perpendiculaires au fleuve, découpent une série d'ilôts rectangulaires, subdivisés en 4 et 6 parcelles, quelquefois davantage. Les noms da propriétaims sont donnés. Fait essentiel, la valeur de plusieurs îlots a été réservée le long de rivière pour la place publique. C'est un trait constant de l'urbanisation française en Louisiane, que nous retrouverons à La Nouvelle Orléans et à Saint-Louis.

 

La Nouvelle-Orléans. Jusque-là, on s'était tenu à l'écart du Mississippi lui-mêne. En 1702, un négeciant et annuels, M. de Rémonville, proposa la création d'un établissement au "portage du Mississipi, à 18 lieues environ de son embouchure, près du site actuel de La Nouvelle-Orléans. Mais il se ruina avant d'être écouté. L'essor de la Louisiane est dû à Law et à sa Compagnie d'Occident qui reçut en 1717 la monopole du commerce dans cette région. On sait le propagande faite à Paris, dans ses bureaux de la rue Quincampoix. Un de ses premiers actes fut la création d'une grande ville sur les bords du Mississippi. Le directeur de la compagnie, Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, reprit l'idée de Rémonville et les premiers travaux sur le terrain commencèrent au printemps de 1718, La ville fut appelée Nouvelle-Orléans, du nom du Régent Philippe d'Orléans, protecteur de Law (Pierre Lavedan, Jeanne Hugueney, Philippe Henrat, L'urbanisme à l'époque moderne: XVIe-XVIIIe siècles, 1982 - books.google.fr).

 

"estendu"

 

Le 17 juin 1703, Le Ministre de la Marine adressa de Versailles la dépèche suivante à Mgr de Québec, qui se trouvait encore en France : "Monsieur, les PP. Jésuites et les supérieurs des missions estrangères vous ont parlé séparément de la mission du Mississipi. Les Pères voulant esviter d'avoir aucune contestation avec les missionnaires, ont demandé qu'il plust à Sa Majesté de leur assigner un endroit où ils puissent travailler seuls et sans concurrence avec eux. Ils disent avec quelque sorte de raison, que leurs démêlez scandalisent les fidèles et retardent peut-estre la conversion des sauvages, et qu'il serait du service de Dieu et du roi d'esloigner d'eux tout ce qui peut les détourner d'embrasser la religion chrestienne; et comme ils sont les premiers qui ont esté au Mississipi et à l'establissement qui a esté commencé à la Mobile, ils demandent qu'on leur assigne ce quartier avec telle estendu de pays qu'il plaira à Sa Majesté. Ils prétendent qu il suffirait pour cela que vous eussiez agréable de prendre pour vostre grand vicaire de cette colonie le supérieur qu'ils y establiroient. MM. des Missions estrangères représentent, de leur costé, qu'ils ont desjà plusieurs missionnaires venus en ce pays, et qu'il seroit nécessaire qu'ils eussent un establissement dans le lieu où sera le principal siège de la nation, qui est l'endroit où est le fort (de la Mobile) et où on a commencé la ville et où les Jésuites sont actuellement establis, qu'ils ne peuvent y estre sans y avoir une juridiction spirituelle, ny estre sous la dépendance des Jésuites. Le roi n'a rien voulu décider sur cette contestation sans avoir vostre advis. Sa Majesté désire que vous examiniez avec soin les raisons des uns et des autres, et, après y avoir fait de sérieuses réflexions, de proposer ce que vous estimez devoir estre fait pour la plus grande gloire de Dieu..." (Camille de Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVIIe siècle , Tome 3, 1896 - books.google.fr).

 

Naufrages en Amérique

 

22 août 1711 : naufrage de huit des trente-et-un transports de l’escadre du contre-amiral Hovenden Walker sur les récifs de l’île aux Œufs dans le Saint-Laurent. Il y a 884 morts. Cette force escortée par treize vaisseaux et frégates, deux galiotes, devait attaquer Québec. L’expédition est abandonnée. Le Québec restera français jusqu'en 1763.

 

28 août 1725 : naufrage du Chameau à proximité de Louisbourg. Ce navire amenait à Québec des personnages importants comme Henri de Chazel, le nouvel intendant à Québec, Charles-Hector de Ramezay, fils du gouverneur de Montréal, Louis de La Porte de Louvigné, gouverneur de Trois-Rivières, des pères jésuites et récollets. Il n’y a aucun survivant. L’épave, retrouvée en 1965, a livré un important trésor monétaire qui a été vendu aux enchères en 1971 (fr.wikipedia.org - Liste de naufrages).

 

Naufrage de Louis XIV

 

Ce monarque aurait dû pour sa renommée mourir avec le siècle dans lequel il était né; car le suivant devait être fatal à lui et à tous les siens. En effet dès le début, ce siècle est marqué par le naufrage de la gloire de ce prince, qui fut longtemps le premier de la terre; et la fin en est à jamais mémorable par la chute d'un trône qu'il avait entouré d'un pouvoir absolu, et par la mort violente ou la dispersion de toute sa famille. Les revers de la guerre de la succession d'Espagne et le traité d'Utrecht précipitèrent la chute de la puissance française en Amérique, quoique cette chute ait été produite par d'autres causes, comme on l'a dit plus d'une fois ailleurs. Par ce traité fameux signé le 11 avril 1713, Louis XIV renonça aux droits qu'il pouvait avoir sur le pays des Iroquois et céda à l'Angleterre la baie d'Hudson, l'île de Terreneuve, l'Acadie avec la ville de Port-Royal, c'est-à-dire tous les pays situés sur le littoral de l'Atlantique, sur lequel il ne resta plus à la France que l'embouchure du St.-Laurent et celle du Mississipi dans la baie du Mexique; elle se réserva seulement le droit de faire sécher le poisson sur une partie de l'île de Terreneuve. On peut juger, après que nous eûmes perdu son fils, nous vîmes son petit-fils le Dauphin, duc de Bourgogne, la Dauphine sa femme, leur fils aîné le duc de Bretagne, portés à Saint-Denis au même tombeau, au mois d'avril 1712; tandis qne le dernier de leurs enfans, monté depuis sur le trône, était dans son berceau, aux portes de la mort. Le duc de Berri, frère du duc de Bourgogne, les suivit deux ans après; et sa fille dans le même temps passa du berceau au cercueil (François-Xavier Garneau, Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours, Tome 2, 1852 - books.google.fr).

 

Si elle est fondatrice du mythe qui fait de Louis XIV un héros bâtisseur, l'histoire du Masque de fer porte pourtant en germe la chute du Roi-Soleil, emblème de la royauté française. Source du combat entre lumière et ombre, ce déclin se déploie aussi à la surface des miroirs. En effet, tout le mythe du Masque de fer considère la spécularité comme fondamentalement problématique. Car c'est bien la ressemblance de Philippe avec son frère qui menace un règne déjà fragilisé par les tourments de la Fronde. Le seul moyen d'en consolider les fondations est donc d'écarter du trône tout rival potentiel : la réclusion du Masque, véritable supplice, révèle en creux lu faiblesse d'un régime monarchique déjà entamé. Le pouvoir ne saurait être partagé ou même questionné. Dans cette économie tyrannique, le miroir vient jouer un rôle extrêmement ambivalent. Il est d'abord, pour Louis XIV, le moyen de "redoubler à l'infini son rayonnement", ainsi qu'en témoigne la construction de la galerie des Glaces. Cette réalisation, aussi megalomaniaque que narcissique, semble pourtant prendre valeur apotropaique chez un souverain dont on apprend par ailleurs qu'il pouvait parfois s'effrayer de son reflet, rendu monstrueux par le miroir ardent concave que lui présente François Villette. Robertson (1831-1833, Mémoires récréatif, scientifiques et anecdotiques) rapporte cette anecdote révélatrice : "Louis XIV, s'étant placé, l'épée à la main, devant ce miroir, et à quelques pas de distance, pour en bien voir l'effet, fut surpris de se trouver vis-à-vis d'un bras qui dirigeait une épée contre lui ; on lui dit d'avancer brusquement : aussitôt son adversaire parut s'élancer sur lui ; le roi manifesta un mouvement d'effroi, et en fut si honteux qu'il fit entonner le miroir". Cette menace, qu'en mn sein le miroir colporte, se lit en filigrane tout le long du roman de Dumas, ranimant au coeur du XVIIe siècle la fable de Narcisse. Comme le pâtre grec, Philippe ne rencontre la fatalité qu'au moment où ses yeux se posent pour la première fois sur son reflet (Mathieu Da Vinha, Louis XIV, l’image et le mythe, 2019 - books.google.fr).

 

L’acrostiche du quatrain PDDQ ou la préséance

 

PDDQ : Posuerunt dedicaruntque (Abréviations tirées du «Dictionnaire des Abréviations latines et italiennes» de A.Capelli - www.arretetonchar.fr)

 

Abréviation que l'on trouve à Lérida en Espagne, dans une inscription romaine (Enrique Florez, Antiquités de Tarraconaise, 1769 - books.google.fr).

 

Le siège de Lérida (de son nom catalan : Lleida) est l'un des épisodes de la guerre de Succession d'Espagne, survenu le 11 octobre 1707 (fr.wikipedia.org - Siège de Lérida (1707)).

 

Pendant la guerre de la succession d’Espagne, le duc d’Orléans s’acquit une grande réputation par la prise de Lérida, qui avait été jusqu’alors l’écueil des plus grands capitaines, tels que Spinola et le grand Condé. Tous les poètes du temps s’évertuèrent sur cette conquête. Rousseau adressa au prince le rondeau qui commence ainsi :

 

En moins d’un mois, prendre ville rebelle,

Faire sauter remparts et citadelles,

Tours, bastions, rochers et catera,

Pour maint guerrier c’était un opéra ;

Pour mon héros c’est une bagatelle.

On lui disait : Sonnons le boute-selle,

Retirons-nous (www.france-pittoresque.com).

 

L'ombre du futur Régent plane sur ce quatrain : cf. quatrain III, 15.

 

Louis XIV n'est pas le premier monarque à légitimer ses enfants naturels, il innove, en revanche, en leur octroyant un rang particulier à la cour. Cette promotion est néanmoins très progressive ce qui montre la prudence de Louis XIV sur la question délicate de ses enfants naturels. La décision d'accorder aux princes légitimés un rang supérieur à celui des ducs et pairs date de 1694. Toutefois, depuis 1673, le roi accorde à ses enfants un rang et un statut stable à la cour comme le note le duc de Saint-Simon : «Dès qu'ils commencèrent à pointer leur nez à la cour, le Roi leur fit usurper peu à peu toutes les manières, l'extérieur et les distinctions des princes du sang, qui fïit bientôt établi chez eux et partout sans que le Roi s'en expliquât sur le fait ». Les ducs, ainsi que l'ensemble de la cour, sont mis devant le fait établi. Le statut des enfants naturels de Louis XIV n'est toutefois pas identique ce qui montre les premières hésitations du roi sur la question. Cinq enfants sont nés de sa liaison avec la duchesse de la Vallière. Les trois enfants, morts en bas-âge n'ont pas été légitimés et seuls les enfants survivants, Marie-Anne et Louis, sont légitimés en 1667 et 1669. De plus, la procédure s'insère discrètement dans les lettres d'érection en duché-pairie que le roi effectue pour eux. Pour les enfants de Mme de Montespan, la procédure est plus rapide et plus directe. En 1673, les trois premiers enfants sont légitimés en même temps, suivis de Louise-Marie en 1676 et de Louis-Alexandre et Françoise-Marie en 1681. Dans un édit de janvier 1681, le roi les rend aptes à se succéder les uns aux autres. Il faut noter que dans tous les actes officiels, la mère n'est jamais nommée à la différence de la procédure suivie par Henri IV. Saint-Simon juge la procédure «inouïe » (14). Les enfants de Louis XIV sont en effet le fruit d'un double adultère et portent donc doublement cette marque d'impureté qu'il faut impérativement cacher. Nommer la mère reviendrait à évoquer les fautes du roi. Omettre de le mentionner permet d'effacer l'origine adultérine de ces enfants. De plus, le ton des lettres de légitimation est très différent de celles employées par Henri IV qui rappelait ses actes glorieux au service du royaume. Louis XIV ne s'embarrasse pas de ce type de préambule et montre qu'il légitime ses enfants par sa seule volonté.

 

En mars 1710, une nouvelle étape est franchie dans la promotion des princes légitimés. Les deux fils du duc du Maine prennent le rang de petit-fils de France ce qui efface la bâtardise originelle et les place sur un pied d'égalité avec les princes nés d'une union légitime. En mai de la même année, le duc du Maine et le comte de Toulouse obtiennent le rang de prince du sang dans toutes les cérémonies de la cour, ce privilège est étendu dès le lendemain à leurs enfants légitimes. Cette mesure paraît inacceptable à Saint-Simon car elle constitue une usurpation de rang:

 

Voilà l'usurpation de tout l'extérieur des princes du sang faite par le père ; puis par les enfants, de la tacite volonté du Roi, non même jamais verbalement exprimée, passée en titre bien clair et bien libellé par écrit.

 

Ces différentes décisions n'apaisent cependant pas toutes les tensions et les conflits car elles ne règlent pas la question de la représentation au parlement et lors du sacre. En 1711, «Un édit général, portant règlement pour les Duchés et les Pairies» est publié. L'édit ne s'attache pas au cérémonial de cour dont les usages ont été progressivement établis sur l'expérience et les décisions précédentes mais aux cérémonies d'Etat comme les sacres et les lits de justice. L'argument central, exposé en préambule, est que les nouveaux pairs ne peuvent prétendre représenter les anciens pairs du royaume, la dignité s'étant multipliée au fil du temps. C'est une manière pour le roi d'exposer publiquement le fait que les titres nobiliaires ont connu une inflation certaine ce qui leur enlève de la valeur. L'autre argument est de régler les rangs entre les princes du sang, les princes légitimés et les pairs. Les trois catégories sont clairement distinguées. Les princes du sang, considérés comme «pairs-nés » entrent au parlement dès l'âge de quinze ans et représentent les anciens pairs au sacre du roi, les princes légitimés entreront au parlement dès l'âge de vingt ans et pourront aussi représenter les anciens pairs du royaume au sacre, à défaut des princes du sang. Les ducs et pairs ne peuvent entrer au parlement qu'à l'âge de vingt-cinq ans et selon le rang d'ancienneté de leur pairie. Ainsi, la transformation de l'étiquette opérée par Louis XIV au profit de ses fils naturels, aboutit-elle à une modification du cérémonial royal dans ses grandes manifestations. La cour a servi de laboratoire et le roi n'a plus besoin de l'artifice de la pairie pour promouvoir ses enfants. De plus, l'édit précise qu'en cas de transmission d'une pairie par une héritière, une nouvelle érection sera faite de la pairie par le roi. Cette dernière mesure vise à éviter toutes les contestations et surtout les recours directs au parlement en imposant la décision du roi.

 

En 1714-1715, une ultime étape est franchie lorsque le roi donne à ses deux fils une place dans l'ordre de succession à la couronne. Cette décision doit être comprise dans un contexte de fin de règne, marqué par les deuils successifs. Un édit de 1714 appelle à la succession le duc du Maine et le comte de Toulouse à défaut des princes du sang. Devant les difficultés du parlement à enregistrer cet édit, le roi tranche en accordant le rang de prince du sang à ses fils, ce qui revient à faire disparaître le statut de prince légitimé et à intégrer ses fils à la famille royale.

 

C'est que la question des légitimés renvoie pour Saint-Simon aux fondements même de l'Etat monarchique. Elle rejoint en effet les questions essentielles de la participation à la vie politique et du contrôle de la monarchie. La période de la Régence voit s'affronter plusieurs conceptions. En dépit de la mise en place de la polysynodie au début de la Régence, le duc de Saint-Simon estime que les pairs ont été lésés et rédige un Mémoire sur les prérogatives que les ducs ont perdues depuis la Régence qui résume un certain nombre de griefs contre Philippe d'Orléans. Au centre des accusations, se trouvent encore la place du duc du Maine et la préséance de la maison de Lorraine. L'affaire du bonnet, le laxisme en matière de cérémonial et le sacre de Louis XV sont les points de focalisation du conflit pour le duc. L'étiquette quotidienne, les préséances au parlement de Paris et le cérémonial d'Etat sont donc les trois formes de représentation sur lesquelles les ducs et pairs auraient été lésés. Sur ces trois sujets, les princes légitimés et les princes étrangers sont encore le point de focalisation des critiques (Frédérique Leferme-Falguières, Les rangs et préséances des princes étrangers et des princes légitimés. In: Cahiers Saint Simon, n°39, 2011. Cérémonial, étiquette et politesse chez le duc de Saint-Simon - www.persee.fr).

 

Pour l'édit de 1711 voir le quatrain III, 10.

 

Dès la séance remarquable du 2 septembre 1715, au lendemain de la mort du Grand Roi, la question du «bonnet» fut posée : alors même que chacun prenait conscience de l’enjeu politique capital que recouvrait la démarche précipitée de Philippe d’Orléans au Parlement de Paris pour l’ouverture du testament du feu roi, l’archevêque de Reims, comme premier pair de France, se mit en devoir, en préalable à toute action ou délibération, d’interpeller le prince sur la question du «bonnet» : il protestait au nom des pairs contre l’habitude « insidieuse » prise par le Premier président de ne pas se «découvrir» (la tête), en séance solennelle comme en lit de justice, lorsqu’il requérait l’avis des ducs et pairs comme il le faisait naturellement en relevant l’opinion des princes du sang. La belle et grande affaire ! En consignant, dans un dossier qu’il sait de première importance, les moindres paroles, faits et gestes des événements qui suivirent, au Parlement, la mort de Louis XIV, Jean Gilbert de L’Isle, qui n’est pas encore commis du greffe en titre d’office, ne manque pas de relever l’insistance des pairs à relancer à l’aube du règne de Louis le Quinzième, aussitôt éteint son prédécesseur, une de ces éternelles querelles de protocole ou de préséance (Isabelle Brancourt, L’Affaire du bonnet (1716) : De L’Isle versus Saint-Simon, 2013 - parlementdeparis.hypotheses.org).

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