canal de la robine

Le canal de la Robine à Narbonne

 

III, 85

 

1767

 

La cité prinse par tromperie & fraude,

Par le moyen d'un beau jeune atrapé :

Lassaut donné Roubine pres de l'AUDE,

Luy & touts morts pour avoir bien trompé.

 

C'est dans les chansons de geste que s'expliquerait ce quatrain.

 

Amerigo, le seigneur de Narbonne et le chef du clan familial, tente à la différence des défenseurs du Capitole par trois fois d'interrompre le siège. Sa sortie en armes est un échec. C'est en vain qu'on procède avec autorisation du père à la crucifixion de Ghibellino, le fils cadet Amerigo. Le dernier procédé reste lui aussi inefficace la ruse utilisant la vache engraissée avec le reste de grain qui doit convaincre les Sarrazins qu'il reste assez de vivres à Narbonne. Tout échoue, l'ennemi ne lève pas le siège. Le tableau fonctionnel est une image de la totalité, écrit Joël Grisward. Amerigo fait sur chaque niveau l'expérience de sa solitaire impuissance alors que tout ayant été tenté et tout ayant échoué désespéré, il s'avoue vaincu et reconnaît sa faute : il eu tort de chasser ses fils et consent faire appel un secours extérieur. Ce n'est que quand le vieil Amerigo reconnaît sa faute que le salut apparaît. Ses fils qu'il avait chassés reviennent armés, vainquent les Sarrazins et libèrent Narbonne.

 

Le sacrifice du fils du commandant de la ville assiégée est le prix payer pour que l'ennemi lève le siège : une tentative de régler le compte de courage et de sacrifice avec un ennemi qui militairement prend le dessus. Grâce à ce sacrifice, on oblige les forces supérieures (sacrum) à entreprendre des activités compensatrices (do ut des) pour réussir ce que normalement on ne pouvait réussir par ses propres forces (Jacek Banaszkiewicz, Note sur le thème du siège triparti : Capitole, Narbonne et Glogów. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 39e année, N. 4, 1984 - books.google.fr).

 

Guibelin l'enfant ou Guibert, fils d'Aymeri, apparaît ainsi dans les chansons de gestes Aymeri de Narbonne, Les Narbonnais, Guibert d'Andrenas et d'autres (Jeanne Wathelet-Willem, Recherches Sur La Chanson De Guillaume, Tome I, 1975 - books.google.fr).

 

Dans la chanson Aymeri de Narbonne, Ernaut ne peut supporter le désespoir de son roi : il est trop vieux pour prendre la ville, mais il pense que son fils, un jeune chevalier nommé Aymeri, est capable de la conquérir et d'en assurer la garde. Sa proposition remplit Charlemagne de joie (XXIV). Interrogé par son père, Aymeri accepte Narbonne (XXV) et se présente devant le roi : c'est un beau chevalier, à la fois preux et courtois. Charlemagne se rappelle l'avoir déjà rencontré au temps où il guerroyait contre Girart de Vienne (Hélène Gallé, Aymeri de Narbonne, 2007 - books.google.fr).

 

Les Sagittaires de la chanson de geste La Mort d'Aymeri de Narbonne apparaissent dans un récit dont la structure est beaucoup plus complexe que celle du Roman de Troie. Bernard Guidot (Recherches sur la chanson de geste au xiii° siècle d'après certaines œuvres du cycle de Guillaume d'Orange, Publications de l'Université de Provence, 1986, t. I, pp. 582-583) ne distingue pas moins de huit pôles, ou centres d'intérêt dans cette chanson de geste. La ville de Narbonne a été prise par l'émir sarrasin Corsuble, appelé également Corsolt. Seul le donjon résiste encore tenu par la vaillante Hermenjart, l'épouse du vieil Aymeri qui a été fait prisonnier. Après sa victoire, Corsuble a pris plusieurs décisions qui relancent l'action. Aymeri est envoyé sous bonne escorte en Espagne mais il sera délivré par son fils Guibert d'Andrenas. Un autre groupe de Sarrasins est envoyé en terre de Femenie auprès de Clarissant, l'amie de Corsuble, avec mission de ramener à Narbonne un contingent important de jeunes filles. Mais les autres fils d'Aymeri, Hernaut, Guillaume et Bernart de Bruban, qui se portaient au secours de Narbonne, rencontrent la troupe des pucelles, massacrent leur escorte et les gardent prisonnières. C'est alors que se fait la jonction des Aymerides et que s'élabore la ruse de guerre qui permettra de reprendre Narbonne. Ruse analogue à celle qui avait été mise en œuvre dans Le couronnement de Louis : les Français s'habilleront en femmes à l'aide des vêtements appartenant à leurs prisonnières et, à la faveur de ce déguisement, pénétreront sans difficulté dans la ville. La mise en œuvre de ce plan impose de laisser les jeunes filles en arrière, sous la surveillance d'un petit groupe de chevaliers. Au cours de leur progression, Aymeri et les siens passent par la ville d'Esclabarie où se sont installés les Sagittaires. Le passage des chevaux a complètement saccagé la prairie qui représente la seule ressource économique des Sagittaires. Furieux, ces derniers se précipitent à la poursuite des Français mais une guivre monstrueuse se dresse devant eux dans un défilé et leur barre le passage. Ignorant tout de ce qui se passe sur ses arrières, Aymeri pénètre dans Narbonne, tue Corsuble et reprend sa ville. Pendant ce temps les Sagittaires se sont retournés contre les gardiens des pucelles, les ont massacrés et ont emmené les femmes qui sont maintenant captives dans Esclabarie. Auquaire, le païen qui dirigeait l'expédition en Femenie et qui s'était converti par la suite reçoit en récompense la cité d'Esclabarie et la main de Clarissant, mais il faut reprendre l'une et l'autre aux Sagittaires, décision qui s'impose avec d'autant plus d'urgence qu'une messagère vient annoncer la capture des pucelles. Au cours de la bataille pour la reconquête d'Esclabarie, les Sagittaires seront exterminés jusqu'au dernier, mais Aymeri sera tué ainsi que deux de ses fils (Francis Dubost, L'autre guerrier : l'archer-cheval - Du Sagittaire du Roman de Troie aux Sagittaires de La mort Aymeri de Narbonne, De l’étranger à l’étrange ou la conjointure de la merveille, 2014 - books.google.fr).

 

Typologie

 

L'auteur d'Aymeri de Narbonne est plus véridique, lorsqu'il nous dépeint le port de la cité :

 

D'autre part est la grève de la mer ;

D'autre part Aude qui moit puet raviner,

Qui lor amoine qanqu'il sevent penser.

A granz dromonz que la font arriver,

Font marcheant les granz avoirs porter. (v. 182-6)

 

L'Aude ne passe plus aujourd'hui à Narbonne, et cette ville n'est plus en communication avec la mer que par le canal de la Roubine, mais il en était autrement au moyen âge. La rivière se divisait alors en deux bras dont l'un baignait les murs de Narbonne. Ce dernier avait été rendu navigable par les Romains, et formait, grâce à leurs travaux, un port très vaste où les vaisseaux de guerre et les navires marchands avaient accès. Après l'époque romaine ce port perdit beaucoup de son importance; mal entretenu et presque abandonné dans la suite, il finit par s'obstruer, et le cours du fleuve se détourna de la ville au commencement du XIVe siècle. La description que nous venons de citer est une réminiscence exacte de la situation de Narbonne dans le passé ; elle était encore en partie vraie au temps de notre poète. Celui-ci avait une connaissance si parfaite de l'antique cité narbonnaise qu'il nous parle en deux endroits (Louis Demaison, Aymeri de Narbonne: chanson de geste de Bertrand de Bar-sur-Aube, 1887 - books.google.fr).

 

Un objet important qui occupa pendant plusieurs années la grande administration des Etats du Languedoc, fut la jonction du canal et Robine de Narbonne au canal de communication des mers. La Robine est un ancien canal construit par les Romains ; il traverse la ville de Narbonne; et après avoir coulé dans les étangs de Gruissan et de Sigean, il allait s'emboucher dans l'étang de Bages, qui communique à la mer par le Grau de la Nouvelle. L'Aude passait autrefois tout près de la ville de Narbonne, et alimentait directement la Robine. Cette rivière abandonna son lit, dans le 14° siècle, pour prendre la direction qu'elle a aujourd'hui à une lieue au nord de cette ville. Les habitants , privés par là de tous les avantages de leur canal, en construisirent à grands frais un nouveau qui alla prendre les eaux de l'Aude au lieu appelé MoussoulensMoussan près de Sallèle non pas la commune de même nom], à quatre mille de Narbonne, les porta dans la Robine, et entretint la navigation depuis l'Aude jusqu'au port de la Nouvelle. Lors de la construction du canal Royal, on avait d'abord projeté de le faire passer à Narbonne, et de se servir du canal déja existant. Le devis dressé par le chevalier de Clerville, le 3o juin 1668, prouve qu'il s'était occupé en même temps de la jonction du grand canal à celui de Narbonne, au moyen d'une écluse faite dans la chaussée de la rivière de Cesse, pour entrer dans celle de l'Aude, et de là passer à Narbonne par la Robine. Ce projet ayant reçu l'extension qui conduit le canal jusqu'à l'étang de Thau, les habitants de Narbonne, qui avaient contribué d'environ 4oo,ooo l. à la dépense du premier plan, souffraient avec peine de se voir enlever le fruit d'un tel sacrifice. En 1684, M. de Vauban, et le marquis de Seignelay, ministre de la marine, jugèrent que , pour maintenir et conserver le commerce ancien de la ville de Varbonne, et pour faciliter méme, dans les besoins, le passage des munitions de guerre d'une mer à l'autre, il était important de joindre le canal de Varbonne à celui de communication des mers. Sur leur avis, il fut rendu, en conseil d'état, le 19 février 1685, un arrêt, du propre mouvement du roi, qui ordonnait une vérification sur l'utilité du canal de jonction; et cette vérification ayant été faite, il fut ordonné, par un second arrêt, du 2 juillet 1686, qu'il serait procédé à la construction de ce canal. Les ouvrages, commencés en exécution de l'arrêt, avaient été interrompus en 1689, par l'impuissance où se trouva la ville de Narbonne de les continuer; et il ne paraît pas que, jusqu'en 1736, on ait songé sérieusement à les reprendre. Ce fut dans cette même année que le syndic-général de la province de Languedoc présenta au roi une requête tendante à faire examiner un mémoire soumis aux états, concernant la jonction des deux canaux, à moins que la ville de Narbonne n'aimât mieux continuer les anciens ouvrages. Il intervint, le 17 janvier 1737, un arrêt du conseil qui ordonna aux consuls de Narbonne, aux propriétaires du canal royal, et autres parties intéressées, de remettre, dans le délai de trois mois, leurs mémoires et actes relatifs à la continuation du canal ou robine de Narbonne, et chargea l'intendant de la province de Languedoc, de faire toutes les vérifications nécessaires. Il ne fut encore donné aucune suite à cette affaire; mais, en 1754, elle fut soumise à la discussion des états. Le seul point dont convenaient les parties intéressées et les plus opposées entre elles dans leurs prétentions, était l'importance du projet. D'un côté, on représentait que le nouveau canal devait porter au dernier degré de perfection le grand ouvrage de la communication des mers, un des plus glorieux monuments du règne de Louis XIV. [...] Par un arrêt du conseil, rendu le 19 juillet 1757, le roi annulla la délibération prise par les officiers municipaux de Narbonne, le 25 février 1751, et la cession faite au marquis de Crillon du droit de cette ville pour l'exécution du projet de jonction; réservant aux maire et consuls le titre émané de l'arrêt du conseil du 2 juillet 1686. Cependant ce même arrêt du 19 juillet 1757, en ordonnant qu'en présence des propriétaires du canal royal, il serait fait un nouveau rapport par trois experts, afin de vérifier si la jonction pouvait préjudicier à la navigation du canal, avait encore laissé l'espérance aux habitants de Narbonne. Différentes délibérations avaient eu lieu dans le sein des états sur les contestations élevées entre la ville et les propriétaires, surtout à raison de la prise des eaux qui devaient alimenter l'embranchement projeté.

 

Par l'une de ces délibérations, l'assemblée avait reconnu, le 21 décembre 1767, que la vérification prescrite levait tous les doutes qui avaient déterminé l'opposition des états en 1754.

 

Le 31 décembre 1774, les états confièrent à M. Garipuy, directeur des travaux publics, l'examen des plans et l'évaluation des dépenses; et le 17 février 1776, ils délibérèrent que les ouvrages relatifs à la perfection de l'embranchement du canal de Narbonne seraient exécutés aux frais de la province; la ville de Narbonne leur céda nonseulement le droit que lui avait donné l'arrêt du conseil de 1686, mais le canal exécuté depuis la rivière d'Aude, son ancien canal depuis Narbonnne jusqu'au port de la Nouvelle, et tous les revenus qu'elle percevait tant sur ce canal que sur la robine. Les propriétaires du canal royal se chargèrent de construire le nouveau réservoir, en supportant le tiers des frais de construction, et s'obligèrent à l'entretenir à leurs dépens. Le roi approuva ces accords par des lettres-patentes rendues le 18 novembre 1776 , et enregistrées au parlement de Toulouse le 26 février suivant, et incorpora au fief du canal royal le nouveau réservoir de Lampy, ses francs-bords, et la première écluse pour la prise d'eau à la jonction. (Claude-Joseph baron Trouvé, États de Languedoc et Département de l'Aude, Tome 1, 1818 - books.google.fr).

 

Mais il faudra attendre 1776 pour que le devis, mis au point par Garipuy fils, soit accepté par les Etats pour que l'on entreprenne l'embranchement du canal jusqu'à Sallèles-d'Aude, puis qu'on approfondisse la Robine et qu'enfin on aménage le Grau de la Nouvelle pour relier de nouveau Narbonne à la mer. Les travaux, concédés au duc de Crillon, ne seront terminés qu'en février 1789 (Mémoires, Volumes 3 à 4, Académie des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse, 1982 - books.google.fr).

 

C'est aussi Garipuy qui dressa les plans de deux voies navigables qui viennent compléter le canal de Riquet : le canal de Beaucaire aux Etangs et le canal de la Robine. Le projet de Beaucaire est lancé en 1740, mais il faudra plus de vingt-cinq ans pour régler les problèmes posés par les droits de propriété ou d'usage que divers particuliers et communautés possédaient — ou prétendaient posséder — dans la zone marécageuse que devait traverser le canal. C'est en 1768 seulement que Garipuy peut déposer son projet définitif. Des projets personnels se mêlent à ses travaux officiels. Son éloge de 1782 dit en effet « [Garipuy] ayant acquis des étangs, et voulant les défricher, entreprit d'aller chercher en Hollande des instructions pour cette partie, qu'il espérait trouver chez un peuple industrieux. Il rapporta de sa course une conquête précieuse : ce fut la vis d'Archimède, dont l'usage n'était point connu de nos contrées, où Abeille seul s'en était déjà servi dans la construction [de la chaussée] du Moulin du Bazacle [en 1719] et que la paresse n'avait pas eu le courage d'examiner et d'exécuter... ». Il s'agissait, nous disent les Mémoires de l'Académie de Montpellier, dont Garipuy était aussi membre, de terrains de l'étang de Capestang ou du moins de sa bordure. Mais, d'après les procès-verbaux des Etats de Languedoc, ce voyage en Hollande, qui se situe en 1767 ou 1768, fut entrepris «sur l'ordre de Mgr le Président des Etats», c'est-à-dire le Cardinal Arthur Dillon, archevêque primat de Narbonne, et servit donc aussi à l'exécution du projet du canal de Beaucaire (Mémoires, Volumes 3 à 4, Académie des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse, 1982 - books.google.fr).

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