Le premier partage de la Pologne

Le premier partage de la Pologne

 

III, 89

 

1770

 

En ce temps là sera frustrée Cypres

De son secours de ceux de mer Egée :

Vieux trucidés, mais par masles galyphres

Seduict leur roy , royne plus outragée

 

Ottomans en Méditerranées

 

Les Ottomans commencent à pointer le bout de leur nez en Méditerranée orientale au milieu du XVI° s. Le pirate Kayredin Barberousse fait une rapide incursion en Crète en 1538, semant la désolation sur son passage. Chypre est conquise en 1570, et il devient clair que leur prochaine étape sera la Crète. En 1645, le sultan envoie 400 vaisseaux et 30 000 hommes qui débarquent dans la région de Hania (La Canée). Toutes les villes tombent assez rapidement, sauf Candie (Héraklion). Commence alors un siège incroyable, long de 21 ans, où les Vénitiens, unis aux Crétois, font le gros dos. Cela mériterait une inscription au Guinness des records, dans la catégorie «le plus long siège de l'histoire» (voir le chapitre consacré à Héraklion). La Crète a perdu beaucoup d'habitants : on ne dénombre plus dans l'île que 60000 chrétiens et 30000 musulmans. Revanchards, les Vénitiens, qui ont réussi à conserver quelques places fortes, tenteront de reprendre l'île. Sans succès. Les Crétois encaissent le choc de la «turcocratie» et, quand la coupe est pleine, on repart dans une nouvelle série de révoltes. Une de celles qui ont le plus grand retentissement a pour point de départ, en 1770, Chora Sfakion, au sud de l'île. Les Russes, qui s'intéressent à la région, ont approché un chef local, Daska-loyannis, lui promettant leur soutien. Evidemment, rien de tel ne se fera, et les 2 000 combattants sfakiotes se retrouveront face à 15 000 Turcs bien armés. Daskaloyannis, lui, finit en martyr, écorché vif sur la grand-place d'Héraklion (Guide du Routard Crète, 2020 - www.google.fr/books/edition).

 

La révolution d'Orloff ou expédition des frères Orloff est un épisode de la guerre russo-turque qui opposa la Russie de Catherine II et l'Empire ottoman entre 1768 et 1774. Cet épisode révolutionnaire se déroula en Grèce, principalement dans le sud du Péloponnèse à partir du Magne et en mer Égée, dans les Cyclades. Elle est considérée comme un des prémices de la guerre d'indépendance grecque.

 

La Russie qui cherchait un débouché sur une mer tempérée affrontait régulièrement l'Empire ottoman pour atteindre d'abord la mer Noire, voire la Méditerranée. Elle sut utiliser les légendes grecques. Ainsi, Catherine II avait prénommé son petit-fils, qui devait lui succéder, Constantin. Elle avait également planifié l'avenir de toute la région dans son projet grec, prévoyant notamment la restauration de l'Empire byzantin. Aussi, lorsque les Russes attaquèrent les Ottomans en 1769, il sembla à certains Grecs évident que les légendes allaient devenir réalité et que les prophéties allaient se réaliser.

 

En janvier 1769, les différends entre Russes et Ottomans autour de leurs ambitions respectives en Pologne amenèrent une guerre entre les deux empires. Le comte Grégory Orloff, alors le favori de la Tsarine, avait noué des contacts avec des Grecs, principalement Gregori Papadopoulos, originaire de Thessalie. Papadopoulos avait rencontré à Kalamata un chef de guerre maniote de la famille Mavromichalis et des primats, des évêques et des klephtes. Il rapportait au comte Orloff un promesse écrite et signée d'un soulèvement de 100 000 Grecs si une escadre russe, apportant des armes, paraissait en Égée. En septembre 1769, une flotte de sept vaisseaux de ligne, quatre frégates et des bâtiments de transport quittait Saint-Pétersbourg. Cette flotte était commandée par deux frères du comte Orlov : Fiodor et Alexeï.

 

La Grèce se soulève en de nombreux endroits et les Russes mènent des opérations conjointes à partir des côtes.

 

Le siège fut mis à Navarin. Alexeï Orlov fut évacué en mai 1770 par la seconde partie de l'escadre russe venue à son secours. La flotte ottomane chercha à éviter l'affrontement avec la flotte russe. Elle se réfugia d'abord à Nauplie, puis entre Chios et la côte d'Asie mineure, en face de Tchesmé. L'affrontement eut lieu là le 7 juillet 1770. La défaite ottomane fut totale, un seul navire ne fut pas coulé : il fut capturé. Les autres furent tous détruits, principalement grâce aux brûlots. La flotte russe alla parader devant Constantinople puis mit le siège à Lemnos. Il dura trois mois, puis les renforts ottomans obligèrent Alexis Orloff à évacuer.La flotte russe alla hiverner dans la baie de Naoussa, au nord de l'île de Paros, dans les Cyclades. Touchée par une épidémie à l'été 1771, elle évacua la Grèce, abandonnant ses alliés (fr.wikipedia.org - Révolution d'Orloff).

 

Les Chypriotes se révoltent en 1769 et sont apaisés par le Sultan par des concessions faites dans l'intérêtes de leurs cultes respectifs (Nouvelle biographie universelle, Tome 37, 863 - www.google.fr/books/edition).

 

(De Venise le 12 décembre 1770) Des lettres de Constantinople portent que le Grand Seigneur ne veut se prêter à aucun accommodement avec la Russie, & que Sa Hautesse paroît déterminée à se mettre Elle-même, l'année prochaine, à la tête de ses armées. On mande d'Otrante que trois mille Soldats Turcs sont arrivés de l'Asie dans l'Isle de Chypre pour la mettre à l'abri des ennemis

 

Sa Hautesse a déposé, le 5 novembre 1770, Giafter Bey, Capitan Pacha, & l'a exilé dans l'Isle de Chypre : Elle lui a donné pour successeur Hassan Bey, le même qui a battu les Russes dans l'Isle de Lemnos (Gazette de France: journal politique, 1771 - books.google.fr).

 

Le siège de Lemnos fut entrepris par l'escadre russe. Ce siége durait depuis trois mois, et on espérait affamer la forteresse, lorsque l'intrépide Haçan-Bey, appelé le Crocodile de la mer des batailles, part des Dardanelles avec quinze cents hommes, débarque sur la plage de Lemnos, et afin que ses soldats ne cherchent plus leur salut que dans la victoire, il repousse au large les bateaux qui les ont apportés. Il surprend les assiégeants qui, saisis d'effroi, ne songent qu'à fuir, gagnent leurs vaisseaux et appareillent en toute hâte. Après ce hardi coup de main, Haçan-Bey, ravitaille la place et revient en triomphe aux Dardanelles. Le sultan Mustapha récompensa par la dignité de capitan-pacha l'auteur de cette action (Nouvelle biographie universelle, Tome 37, 1863 - www.google.fr/books/edition).

 

Pour Hassan Bey : cf. quatrain précédent III, 88.

 

"mesles" (les éditions de 1555 et 1557 ont "masles")

 

"mesles" : nèfles (Rabelais, Pantagruel : Livre II, I) (Oeuvres de François Rabelais, 1875 - www.google.fr/books/edition).

 

Neffle : Fruit rond, & qui a cinq noyaux. Les neffles ne sont bonnes que quand elles sont molles. Les neffles sont fort astringentes. On les appelle mêles du mot Latin mespilum, qui signifie la même chose, qui a été formé du Grec "mespilon". En Anjou, en Touraine, en Normandie, & en Allemagne, on dit mespelen. Neffle est le mot du bel usage. Neffle, se dit aussi en parlant des choses qu'on veut mepriser. On vous donnera des neffles. Cela me coute de la bon argent, je ne l'ai pas eu pour des nefles. NEFFLES, se dit proverbialement le temps & la paille les nefles meurissent; pour la plupart des choses demandent du tems & du soin. NEFFLIER. Arbre qui porte des neffles. Le neflier est de mediocre grandeur : ses feuilles sont faites à-peu près comme celles du laurier : les fleurs sont grandes, à plusieurs feuilles, disposées en rose, de couleur blanche, ou rouge. Son fruit est gros comme une petite grain de ftiptique, presque rond, rougeâtre quand il est meur. En Latin mespilus germanica folio laurino non serrato, sive mespilus sylvestris. C. Bauh. Les neffles sont astringentes, propres pour arrêter le cours de ventre & le vomissement. On met les neffles sur de la paille pour les faire meurir. Il y a plusieurs autres especes de nefflier (Dictionnaire universel : contenant généralement tous les mots françois, tant vieux que modernes et les termes des sciences et des arts, Tome 3, 1727 - books.google.fr).

 

"lyphres"

 

Brind'amour conjecture galifres (du gascon "vorace", "goinfre") (Pierre Brind'Amour, Les premières centuries, ou, Propheties de Nostradamus (édition Macé Bonhomme de 1555), 1996 - books.google.fr).

 

« Galifre » signifie « gros mangeur » et « lifre-lofre » est un sobriquet désignant un Suisse ou un Allemand (Revue de linguistique et de philologie comparée, Volume 16, 1883 - books.google.fr).

 

Ainsi quand vous glosez «mesles et lyphres» par «les tristes événements résultant de la promiscuité des occupants et des occupés». Mon ami, répondit M. Leslucas, cette traduction s'impose. «Lyphre», comme l'a bien vu Le Pelletier il y a quatre-vingts ans, est évidemment une forgerie d'helléniste : y en dénonce l'origine et l'inutile h de ph inutile puisque la rime est -ipre «en remet», si vous me permettez cette vulgarité «Les lyp(h)res» ne peuvent être que le grec ta lypra, «les choses tristes ou attristantes». Et voyez comme le mot, bien que suggéré par la rime («Cypres» est exigeante !) est opportun : il établit comme un lien naturel, fatal, une prédestination entre la consonance du nom de Chypre et l'épreuve qui va l'affliger On pense à cet autre vers, conservé je crois dans une biographie de Sophocle, où Ulysse poursuivi par le sort s'écrie (j'arrange un peu) : «Oui, c'est à juste titre que je m'appelle Odysseus, d'un nom de même racine que celui de la souffrance, odynè.» Ne nous étonnons pas non plus de voir ici francisé un mot grec (Georges Dumézil, Le moyne noir en gris dedans Varennes, sotie nostradamique suivie d'un divertissement sur les dernières paroles de Socrate, 1984 - www.google.fr/books/edition).

 

Lyphre: de Grec «"lupros", triste, misérable, pauvre, chétif.» (Bailly) (Guerre de Chypre  - donmichel.blog132.fc2.com).

 

Par la dive Oie Guenet, s'écria Pantagruel, depuis les dernières pluies, tu es devenu grand lifre-lofre, voire di-je, philosophe (Oeuvres: Contenant cinq livres de la vie, faits, et dits heroiques de Gargantua, et de son fils Pantagruel, 1605 - books.google.fr).

 

 (C.N. Amanton, Virgille virai an borguignon: Choix des plus beaux livres de l'Énéide, suivir d'épisodes tirés des autres livres, avec sommaires et notes, 1831 - books.google.fr).

 

Frédéric II

 

Frédéric II de Prusse, dit Frédéric le Grand (en allemand : Friedrich der Große), né le 24 janvier 1712 à Berlin et mort le 17 août 1786 à Potsdam, de la maison de Hohenzollern, est roi de Prusse de 1740 à 1786, le premier à porter officiellement ce titre. Il est simultanément le 14e prince-électeur de Brandebourg. Il est parfois surnommé affectueusement der alte Fritz (le vieux Fritz). Agrandissant notablement le territoire de ses États aux dépens de l'Autriche (Silésie, 1742) et de la Pologne (Prusse-Occidentale, 1772), il fait entrer son pays dans le cercle des grandes puissances européennes. Ami de Voltaire, il est l'un des principaux représentants du courant du «despotisme éclairé». Il fait publier en 1740 l'Anti-Machiavel où il expose (anonymement) ses idées sur une monarchie contractuelle, soucieuse du bien des citoyens. Il gagne ainsi, l'année même où il succède à son père, le titre de roi-philosophe (fr.wikipedia.org - Frédéric II (roi de Prusse)).

 

"séduict"

 

Il reste à expliquer pourquoi Frédéric inclina de bonne heure vers le sensualisme et tomba même, à certains égards, dans le matérialisme. [...] Ne parlant que notre langue, ne lisant que nos écrivains classiques, charmé, séduit par l'esprit français, admirateur enthousiaste autant que naïf de Voltaire, pouvait-il ne pas accepter la philosophie régnante en France, surtout quand elle lui arrivait revêtue des grâces de la poésie, et avec le prestige de ce maître incomparable ? (G. Rigollot, Frédéric II: philosophe, 1875 - books.google.fr).

 

Travailler pour le roi de Prusse

 

Cette expression un peu sibylline, lexicalisée pour la première fois par Quartet en 1842, a fait couler de l'encre. Cela veut dire "Travailler sans recevoir aucun salaire" - plus exactement "en être pour sa peine", avec une nuance de forte déconvenue. Mais de quel roi de Prusse s'agit-il ? Et quelles sont les circonstances qui ont créé cette formulation ironique ? Une chanson citée par Rey-Chantreau à propos de la défaite de Rossbach le 5 novembre 1757, se moque du prince de Soubise battu par les Prussiens de Frédéric II, en ces termes a travaillé pour le roi... de Plusse. Une telle formulation laisserait supposer que la locution existait déjà à cette date, et non pas qu'elle en est l'origine. En effet personne ne s'attendait à une récompense quelconque de la part de Frédéric lors de ce désastre historique, sorte de "coup de Trafalgar" avant la lettre, que Voltaire résumait ainsi "Les Français et les Autrichiens s'enfuirent à la première décharge. Ce fut la déroute la plus inouïe et la plus complète dont l'histoire ait jamais parlé. Cette bataille de Rossbach sera longtemps célèbre. On vit trente mille Français et vingt mille Impériaux prendre une fuite honteuse devant cinq bataillons et quelques escadrons". (Mémoires, 1760) (Claude Duneton, La puce à l'oreille: Les expressions imagées et leur histoire (2001), 2005 - books.google.fr).

 

J'ai souffert tout cela pour me conserver au public, comme si c'eût été des nèfles (Cardinal de Retz) : Des nèfles, des riens. La locution est bizarre, mais s'explique par l'expression proverbiale : «Cela m'a coûté de bon argent; je ne l'ai pas eu pour des nèfles» (M. Regnier, Manifeste de Monseigneur le duc de Beaufort par le Cardinal de Retz, OEuvres, Tome 5, 1880 - books.google.fr).

 

Poison

 

Les amandes amères, les amandes des noyaux d'abricots, de pêches, de prunes, de nèfles ou de cerises contiennent un puissant poison, le cyanure (Christine Rivereau, Guide sanitaire pour les professionnels de l'enfance, 2012 - books.google.fr).

 

Monsieur Guibert a dit dans son Eloge de Frédéric, d'après le témoignage de Quintus Icilius, que ce prince portait du poison sur lui pendant une partie de la campagne de 1761. [...] Le célèbre Guichard, dit M. Guibert, un des favoris du roi, plus connu sous le nom de Quintus-Icilius, qu'il lui avait donné à cause de son goût pour les légions romaines et pour l'antiquité, a consigné dans des Mémoires manuscrits, et m'a répété plusieurs fois qu'à cette époque, et pendant une partie de cette campagne, il portait du poison sur lui. Admirateur des anciens, attaché par goût à la doctrine des stoïciens, il devait non-seulement regarder le suicide comme une action permise, mais encore comme une action glorieuse et héroïque. C'est ce qu'en pensaient les Romains, lorsqu'il n'était pas la suite des remords et du crime et les stoïciens disaient : Le sage saura quand il lui convient de mourir ; il lui sera indifférent de recevoir la mort ou de se la donner. Des faits viennent à l'appui de ces conjectures. Il est certain que Frédéric s'est expliqué souvent en faveur du suicide ; il est certain qu'il ne le croyait point un crime, et qu'il ne pensait pas qu'il méritât d'être puni par les lois. [...] Voilà donc un prince, admirateur des vertus que les anciens appelaient héroïques, imbu de la morale des stoïciens, qui approuvait le suicide, déclarant plusieurs fois de vive voix et par écrit qu'il ne regarde pas le suicide comme un crime, écrivant en vers et en prose qu'il a envie de se tuer. voilà le témoignage répété d'un de ses favoris, attesté par un officier respectable; peut-on dire après cela qu'il n'est pas probable que Frédéric ait porté du poison sur lui ? Mais si tout cela ne suffisait pas pour dissiper les doutes que M. N. pourrait avoir fait naître, j'en appellerais au témoignage d'un général respectable qui vit à Berlin, M. de Letschwitz. Ayant entendu parler de cette anecdote, il demanda ce qu'on en devait croire, à une personne qui pouvait le savoir mieux que tout autre, puisqu'elle avait accompagné le roi dans la guerre de sept ans, et qu'elle avait joui de sa familiarité et de sa confiance. Cette personne lui répondit : « Il est vrai, et très-vrai, que le roi avait de quoi s'expédier au cas qu'il fût fait prisonnier, ou que les affaires fussent désespérées. Quatre jours après une bataille, il me montra un paquet de pilules d'opium, et d'autres pilules plus expéditives, en disant: Voilà de quoi n'avoir rien à craindre, quelque malheur qui m'arrive; je puis finir la comédie quand bon me semblera. A cette occasion le roi s'entretint pendant deux heures avec moi sur le suicide, et le défendit avec beaucoup d'éloquence et de chaleur » (Jean-Charles Laveaux, Vie De Frederic II., Roi De Prusse, Tome 2, 1789 - books.google.fr).

 

"trucidés"

 

"trucider" : av. 1476 (Journal parisien de Jean Maupoint, éd. G. Fagnez ds Mém. Sté hist. Paris, t. 4, 1877-78, p. 103), semble disparaître entre le XVIe (Gdf.) et la fin du XVIIIes.: ca 1792 (C. Desmoulins, Les Révolutions de France et de Brabant, III, p. 165 [Germain au procès de Babeuf] ds Brunot t. 9, p. 42); devenu terme plais. 1863 (Gautier, loc. cit.). Empr. au lat.trucidare «égorger, massacrer». Cf. dès le XIVe s. l'a. prov. trucidar «massacrer», hapax (ca 1330 Rouergue ds Levy Prov.) (www.cnrtl.fr).

 

"Vieux trucidés..." : suicidés par le fer et le poison

 

Commençant par les mots horrendum scelus, l'acte que produit le pape Jean XXII à l'intention de l'évêque de Riez pour instruire le procès de l'évêque de Cahors Hugues Géraud, affirme que, selon les lois humaines, il est plus atroce de tuer par le poison que par le glaive : leges humanae atrocius judicant hominem veneno extinguere quam gladio trucidare - reprenant une formule de l'empereur Antonin le Pieux (Frank Collard, Gifteinsatz und politische Gewalt, Die Semantik der Gewalt mit Gift in der politischen Kultur des späten Mittelalters, 2009).

 

Tant que notre corps et notre esprit jouissent de toutes leurs facultés et nous permettent de mener une vie digne, il n'y a pas de raison de se tuer, affirme Sénèque. En revanche, continuer à vivre dans la décrépitude et les souffrances d'une vieillesse avancée alors qu'il ne tient qu'à nous de nous en délivrer est le comble de la sottise. Celui qui attend lâchement la mort ne diffère guère de celui qui la craint; et c'est être bien ivrogne, lorsque l'on a bu le vin, de boire encore la lie. Mais c'est une question de savoir si cette dernière portion de la vie en est la lie, ou le plus pur, particulièrement quand le corps n'est point usé et que l'esprit et les sens prêtent leur secours ordinaire aux fonctions de l'âme [...]. Si le corps devient inutile à toutes sortes d'emplois, pourquoi ne pas délivrer l'âme, qui souffre en sa compagnie ? Il s'en trouve bien peu qui soient arrivés à la mort par une longue vieillesse sans aucune altération ni déchet en leurs personnes. Mais il y en a beaucoup à qui la vie est demeurée sans en pouvoir user. Pourquoi donc estimerez-vous que ce soit une cruauté d'en retrancher quelque portion, sachant bien qu'elle doit finir un jour ? Pour moi, je ne fausserai point compagnie à la vieillesse, pourvu qu'elle me laisse en mon entier, j'entends de la meilleure partie de moi-même. Mais si elle vient à ébranler mon esprit, à altérer ses fonctions, s'il ne me reste qu'une âme destituée de raison, je délogerai de cette maison, la voyant minée et prête à tomber. [...] Si je sais que je doive souffrir perpétuellement, je me tirerai de la vie, non pas à cause de la douleur, mais à cause de l'incommodité qu'elle m'apporterait dans les actions de la vie. En effet, j'estime lâche celui qui meurt de peur de souffrir, et sot celui qui vit pour souffrir». La leçon sera entendue par beaucoup de vieux patriciens romains de la fin du Ier siècle et du début du IIe, formés dans la philosophie stoïcienne. Pline le Jeune rapporte avec admiration dans ses lettres plusieurs exemples de vieillards malades qui décidèrent de sortir dignement de cette vie : un de ses amis, âgé de soixante-sept ans, perclus de goutte, souffrant «les douleurs les plus incroyables et les plus imméritées», vient de se donner la mort, ce qui, note Pline, «soulève mon admiration devant sa grandeur d'âme». Dam une autre lettre, il évoque Titus Aristo, qui «pesa délibérément les raisons de vivre et de mourir», puis se donna la mort. Ailleurs encore, il s'agit d'un homme de soixante-quinze ans, atteint d'un mal incurable «Fatigué de la vie, il y mit fin.» Il rappelle aussi le cas d'Aria, une Romaine qui, pour encourager son mari vieux et malade à se suicider, lui montra l'exemple en se tuant devant lui; ou bien l'histoire touchante d'un vieux couple d'humbles citoyens le vieil homme souffrant d'un ulcère incurable, sa femme «lui conseilla de mettre fin à ses jours, et, l'accompagnant, lui montra la voie par son exemple et en étant le moyen de sa mort; car, s'attachant à son mari elle plongea dans le lac». [...]

 

Ces suicides héroïques, accomplis par l'épée ou en se tranchant les veines, sont rapportés avec admiration parles historiens romains comme autant d'illustrations de la liberté suprême des individus supérieurs à leur destin (Georges Minois, Histoire du suicide: La société occidentale face à la mort volontaire, 2014 - books.google.fr).

 

Le retentissement du roman Les souffrances du jeune Werther, de Goethe, est révélateur de la sensibilité ambiante. Werther ne crée pas une mode; il est l'expression d'un climat auquel il donne une forme. Les débats sur le suicide ont largement sensibilisé les milieux cultivés depuis le milieu du siècle. La lettre de Saint-Preux date de 1761, le suicide de Chatterton, les amants de Lyon et la version française du traité de Hume de 1770, la mort des soldats de Saint-Denis de 1773. Werther arrive au moment où les passions sur la légitimité de la mort volontaire s'exacerbent (Georges Minois, Histoire du suicide: La société occidentale face à la mort volontaire, 2014 - www.google.fr/books/edition).

 

Outrage à la Reine

 

Élisabeth-Christine de Brunswick-Wolfenbüttel (de la branche de Bevern), née le 8 novembre 1715 à Wolfenbüttel et morte à 81 ans le 13 janvier 1797 près de Berlin, au château de Schönhausen, était l'épouse du roi de Prusse Frédéric le Grand. Bien qu'ayant été élevée dans la religion luthérienne, elle fut promise au prince de Prusse qui était de confession calviniste. Les fiançailles d'Élisabeth et de Frédéric furent célébrées à Berlin, le 10 mai 1732.

 

Après l'accession au trône de Frédéric, le ménage cessa toute vie commune (Frédéric préférait la compagnie masculine), mais se retrouvait pour des cérémonies officielles, de rares anniversaires, etc. La reine fut reléguée au château de Berlin tandis que Frédéric vivait à Sans-Souci. Frédéric ne vint jamais rendre visite à son épouse à Schönhausen et Élisabeth ne vint pas non plus à Potsdam. Le couple n'eut donc pas d'enfant mais le roi maria son frère et héritier à la sœur d'Élisabeth-Christine (fr.wikipedia.org - Elisabeth-Christine de Brunswick-Wolfenbüttel-Bevern).

 

Frédéric de Prusse et la guerre russo-turque : le partage de la Pologne et la vieillesse du roi

 

Les Turcs entrent en guerre contre la Russie au sujet de la Pologne qui les appelle au secours après le massacre de Balta (Jean-Pierre Bois, De la paix des rois à l'ordre des empereurs (1714-1815), Tome 3, 2014 - www.google.fr/books/edition).

 

Le premier partage de la Pologne a lieu en 1772 et est le premier des trois partages qui ont mis fin à l'existence de la République des Deux Nations en 1795. La croissance de la puissance de l'Empire russe, menaçant le royaume de Prusse et l'empire des Habsbourg-Lorraine, a été le principal motif de ce premier partage. Frédéric II de Prusse conçut ce partage comme un moyen d'empêcher l'Autriche, jalouse des succès russes contre l'Empire ottoman, de se mettre en guerre. Les terres de la République des Deux Nations, y compris celle déjà contrôlées par la Russie, seront réparties entre ses voisins plus puissants - l'Autriche, la Russie et la Prusse - afin de rétablir l'équilibre des forces en Europe entre ces trois pays. La Pologne est incapable de se défendre efficacement, et avec des troupes étrangères déjà installées à l'intérieur du pays, le parlement polonais (Sejm) est obligé de ratifier le partage en 1773 lors de sa convocation par les trois puissances (fr.wikipedia.org - Premier partage de la Pologne).

 

Le 18 novembre 1771 , Voltaire écrit à Frédéric : On dit, Sire, que c'est vous qui avez imaginé le partage de la Pologne, et je le crois, parce qu'il y a là du génie, et que le traité s'est fait à Potsdam (Oeuvres completes de Voltaire, Correspondance avec le Roi de Prusse, Tome 3, 1821 - www.google.fr/books/edition).

 

LETTRE CCCLXXXI. Du Roi à Voltaire

 

Potsdam, ce 9 octobre 1775. Je m'apperçois avec regret qu'il y a près de vingt ans que vous êtes parti d'ici : votre mémoire me rappelle à votre imagination tel que j'étais alors ; cependant si vous me voyiez, au lieu de trouver un jeune homme qui a l'air à la danse, vous ne trouveriez qu'un vieillard caduc & décrépit. Je perds chaque jour une partie de mon existence, & je m'achemine imperceptiblement vers cette demeure dont personne encore n'a rapporté de nouvelles. Les observateurs ont cru s'appercevoir que le grand nombre de vieux militaires finissent par radoter, & que les gens-de-lettres se conservent mieux. Le grand Condé, Marlborough, le prince Eugène, ont vu dépérir en eux la partie pensante avant leur corps. Je pourrai bien avoir un même destin, sans avoir possédé leurs talens. On sait qu'Homère, Atticus, Varron, Fontenelle, & tant d'autres, ont atteint un grand âge sans éprouver les mêmes infirmités. Je souhaite que vous les surpassiez tous par la longueur de votre vie & par les travaux de l'esprit. Sans m'embarrasser du sort qui m'attend, de quelques années de plus ou de moins d'existence, qui disparaissent devant l'Éternité, on va inaugurer l'église catholique de Berlin. Ce fera l'évêque de Warmie qui la consacrera. Cette cérémonie, étrangère pour nous, attire un grand concours de curieux. C'est dans le diocèse de cet évêque que se trouve le tombeau de Copernic, auquel, comme de raison, j'érigerai un mausolée. Parmi une foule d'erreurs qu'on répandait de son temps, il s'est trouvé le seul qui enseignât quelques vérités utiles. Il fut heureux : il ne fut point persécuté. Le jeune d'Etallonde, lieutenant à Vésel, l'a été : il mérite qu'on pense à lui. Muni de votre protection & du bon témoignage que lui rendent les supérieurs, il ne manquera pas de faire son chemin.

 

J'en reviens à ce roi de Pologne dont vous me parlez. Je sais que l'Europe croit assez généralement que le partage qu'on a fait de la Pologne est une suite des manigances politiques qu'on m'attribue ; cependant rien n'est plus faux. Après avoir proposé vainement des tempéramens différens, il fallut recourir à ce partage, comme à l'unique moyen d'éviter une guerre générale. Les apparences sont trompeuses, & le public ne juge que par elles. Ce que je vous dis est aussi vrai que la 48ème proposition d'Euclide (Oeuvres Posthumes De Fréderic II, Roi De Prusse: Correspondance Avec M. De Voltaire. Tome V, 1789 - books.google.fr).

 

Selon Frédéric II, la Pologne fut sacrifiée à la paix de l’Europe.

 

Le premier livre des Éléments d'Euclide se termine pour sa part par la proposition 47 : "Dans les triangles rectangles, le carré du côté opposé à l'angle droit est égal aux carrés des côtés qui

comprennent l'angle droit", et par la proposition 48 : Si le carré d'un des côtés d'un triangle est égal aux carrés des deux côtés restants de ce triangle, l'angle compris par les deux côtés restant est droit (Revue d'histoire des sciences et de leurs applications, Volume 20, 1967 - books.google.fr).

 

Ce n'est qu'au siècle dernier que l'appellation «de Pythagore» a été accolée à ce théorème, sans la moindre raison sérieuse pour cela.

 

Voici une maxime qui appartient à l'école de Pythagore : «Si tu es malheureux dans ta jeunesse, ne t'en plains pas : les nèfles mûrissent sur la paille» (p. 264. Résumé des traditions morales et religieuses par M. de Sénancourt, 1825 ; Voyages de Pythagore en Egypte, dans la Chaldée, dans l'Inde, en Crète, à Sparte, en Sicile, Volume 6 par Pierre-Sylvain Maréchal, 1798) (Oeuvres et critiques, Volume 33, 2008 - books.google.fr).

 

Acrostiche : EDVS, edus

 

Les «rustici», dit Varron (L. L., VII, 96), prononcent mesium pour maesium ; on parle comme un «rusticus», dit Lucilius (1130 Marx), si l'on dit Cecilius pretor ; le nom du chevreau est à la campagne edus, dit Varron (L. L. V, 19, 97) (Collection Linguistique, Numéro 53, 1949 - www.google.fr/books/edition).

 

Le mythe orphique relate un meurtre, suivi d'un démembrement, puis d'une double cuisson des chairs de la victime. Il est aux antipodes des pratiques du diasparagmos et de l'ômophagie opérées à l'instigation du Dionysos «encorné comme un taureau» et «coiffé d'une couronne de serpents» qu'Euripide met en scène dans ses Bacchantes (100-101). Ce fils «rugissant» et «grondant» (bromios) que Zeus eut d'une mortelle, la princesse thébaine Sémélé, fait partager à ses fidèles son goût pour les lacérations de chairs vives. Le rite consistait à dévorer la chair crue (ômophagie) d'un animal pourchassé par monts et par vaux et déchiqueté vif (diasparagmos). Euripide a évoqué le délice particulier que ressent le possédé de Dionysos quand, au terme de sa participation à une danse bruyante et à une course tumultueuse à travers les montagnes boisées, il se gave des chairs sanglantes et encore palpitantes de sa victime. Le chrétien Arnobe surmontera son mépris et son dégoût pour décrire avec réalisme ces festins ômophagiques au cours desquels les participants déchiraient pleines dents les entrailles de victimes caprines dont les bêlements, précise-t-il, se faisaient encore entendre (Advans. gentes, V). Ce caractère délirant du dieu était connu d'Homère qui qualifiait déjà Dionysos de mainomenos, «furieux», «délirant» VI, 132). Le mot pluriel «ménades», désignant les servantes de ce Dionysos (Bacchios), est de la même racine que l'épithète accolée au dieu dès l'Iliade. Un pan du vocabulaire orgiaque compte mania, le «délire», la «frénésie» ; mainas, la «démente». Dionysos maintient ses adeptes en perpétuel état d'affolement : hallucinées, les Bacchantes croient voir sourdre des fontaines de lait, de vin et de miel; à peine ont-elles entendu les mugissements d'un troupeau au loin qu'elles cessent de donner le sein à des animaux sauvages couronnés de lierre et de liseron pour bondir et fondre sur les bêtes qu'elles déchirent (Bacchantes, 689-711). La victime est chargée d'efficace divine par la magie même du rite - lui-même inséparable de l'état de transe orgiaque (ekstasis, sortir de soi). Les Bacchantes s'incorporent le dieu (enthéoi, d'où enthousiasmes) quand elles dévorent tout cru l'animal : il y a un Dionysos «chevreau» (rituels laconiens), un Dionysos «taureau» (rituels éléatiques) ; un Dionysos «à la peau de chèvre» (en Attique) ; un Dionysos «panthère» ou «faon». La libération (lysis) orgiaque vise la régénération au contact du divin au moyen d'une évasion par le bas de la banalité quotidienne diasparagmos et ômophagie déchaînent et ensauvagent à force d'ébats frénétiques et de transports extatiques. La confusion bestiale avec la divinité se prolonge dans le présent en s'affichant jusque dans l'accoutrement des Manades flanquées de leur nébride (peau de chèvre) (Reynal Sorel, Orphée et l'orphisme, 1995 - books.google.fr).

 

Les Ménades, possédées par le dieu, sont dans un état second qui leur confère une énergie prodigieuse les rendant inaptes à la fatigue. Enfin elles s’emparent de l’animal, et, à mains nues, le mettent à mort en le déchirant, reproduisant sauvagement la façon dont les Titans ont mis à mort, un jour, l’enfant Dionysos. Comme eux, ensuite, elles procèdent au repas homophagique, à ceci près que les Titans avaient fait bouillir le dieu, et qu’elles consomment crus les morceaux de leur victime. Ainsi, à travers le chevreau, Dionysos est d’abord mis à mort dans l’éclatement de son corps, et ensuite reconstitué pour autant que le thiase des Ménades, fusionnant en une unité mystique, symbolise la retrouvaille de l’unité du dieu qui, redevenant Un à travers les Ménades, se traduit en elles par une effusion extatique : leur identification à la présence du dieu les laisse absentes d’elles-mêmes, hors d’elles-mêmes. En ceci, elles forment un corps mystique qui incarne la présence réelle du dieu renaissant à la vie (Alain Didier-Weill, Dionysos : la naissance de l'acteur, Insistance, 2006/1 (no 2)  - www.cairn.info).

 

Thoas naît sur Lemnos, où Dionysos a enlevé Ariane, ses parents. Il devient ensuite roi de l'île ; Lemnos lui est donnée en récompense par Rhadamanthe dont il est un lieutenant ; il a une fille nommée Hypsipyle. Il joue un rôle remarquable dans l'épisode des Lemniennes, lorsque celles-ci décident de tuer tous les hommes de l’île après la malédiction d’Aphrodite : s'il périt dans certaines versions, il est généralement épargné par sa fille. Par la suite, il s’enfuit en Tauride, ou bien est tué lorsque les Lemniennes découvrent l'imposture (fr.wikipedia.org - Thoas (Lemnos)).

 

La vieillesse de ces grands qui se plaisoient si fort à l'Agriculture, qui se doit-elle donc à plaindre. Pour moy je ne sçay s'il y a aucune sorte de vie plus heureuse que celle-là ? [...] Car dans les celliers d'un bon pere de famille, soigneux & bon ménager, il y a toûjours du vin & de l'huile en abondance, & de toute sorte de provisions. Sa maison est riche d'un bout à l'autre ; elle produit à foison des agneaux, des chevreaux,des cochons, de la volaille, du fromage & du miel (Cicéron, Cato Major - De senectute, chap. XVI) (Les livres de Ciceron, de la vieillesse, et de l'amitie, avec les paradoxes du même autheur, traduits en françois sur l'édition latine de Graevius, avec des notes, & des sommaires des chapitres, par M. Du Bois, 1698 - books.google.fr).

 

Or, si aucun mouvement, aucun art, ne peut faire revenir des poissons au lieu de blé dans un champ, ni des nèfles au lieu d'un agneau dans le ventre d'une brebis, ni des roses au haut d'un chêne, ni des soles dans une ruche d'abeilles, etc.; si toutes les espèces sont invariablement les mêmes, ne dois-je pas croire d'abord avec quelque raison que toutes les espèces ont été déterminées par le Maître du monde ; qu'il y a autant de desseins différens qu'il y a d'espèces différentes, et que de la matière et du mouvement il ne naîtrait qu'un chaos éternel sans ces desseins ? (Voltaire, Philosophie de Newton, 1738) (Oeuvres complètes de Voltaire, 1828 - books.google.fr).

 

Il est clair que, sur Jacob, Augustin est, comme Ambroise, tributaire des clés interprétatives transmises par la tradition exégétique de l'Église des premiers siècles. Mais l'évêque d'Hippone, qui n'innove guère, apparaît comme un héritier plus fidèle de ce legs de la tradition que le pasteur milanais, qui s'y réfère plus librement et de manière plus occasionnelle. Prenons un exemple instructif. Le De Iacob semble ne rien dire des deux chevreaux que Rébecca invite Jacob à aller chercher dans la bergerie (Gen 27, 9) afm d'en préparer un plat pour Isaac ; il ne dit rien non plus de leurs peaux, dont la mère de Jacob couvre les bras de son fils (Gen 27, 16). Augustin, lui, reprend l'explication qu'on lit déjà chez Hippolyte les deux chevreaux sont une figure des deux peuples, juif et chrétien, tous deux appelés, selon les termes d'Hippolyte, «à être offerts à Dieu et constitués en nourriture spirituelle par le Verbe». Le pasteur africain commente le nombre deux, développant, en termes pauliniens, la dialectique de la dualité et de l'unité, et, dans le sillage de Jérôme, lui-même tributaire d'Hippolyte et de Victorin de Poetovio, il interprète aussi les chevreaux comme la figure des pécheurs. Tout cela est laissé de côté par Ambroise qui substitue aux chevreaux des brebis, un subterfuge qui parait relever de ce procédé qu'on a appelé l'iségèse, mais qui ouvre une voie herméneutique neuve, permettant, sur le plan moral, de montrer en Jacob un modèle de l'innocence, et sur le plan mystique, de faire de lui une figure du sacrifice du Christ. [...] Le propos d'Augustin nous aide à comprendre la métamorphose chez Ambroise des chevreaux en brebis, car il révèle le texte qui l'a favorisée, et que le pasteur milanais avait certainement présent à l'esprit bien qu'il ne s'y réfère pas, c'est Jean 10, 16 : «J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie» («Habeo alias oues, quae non sont de hoc ouili»). Ce rapprochement entre Gn 27, 9 - «Va donc au troupeau et apporte-m'en deux beaux chevreaux» («Et pergens ad gregem (Vetus Latina, texte E : ad oues affer mihi duos haedos optimos») - et Jn 10, 16, que nous lisons chez Augustin, devait appartenir à une tradition plus ancienne connue aussi d'Ambroise. Quoi qu'il en soit, la substitution des brebis aux chevreaux oriente l'explication vers un tout autre motif, celui du sacrifice, avec des tenons intermédiaires, Isaïe 53, 7 («sicut omis ad occisionem ducetur») et Jérémie 11, 19 («Et ego quasi agnus mansuetus qui portatur ad uictimam»), cités par Ambroise sous forme de claire réminiscence. Mais celui-ci n'occulte pas pour autant le figuralisme habituel qui voyait dans les chevreaux une métaphore des pécheurs (Gérard Nauroy, Formes de l'exégèse pastorale chez Ambroise et Augustin, Saint Augustin et la Bible, 2008 - books.google.fr).

 

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