Nouvelles constructions à Lyon : Germain Soufflot

Nouvelles constructions à Lyon : Germain Soufflot

 

III, 46

 

1738-1739

 

Le ciel (de Plancus la cité) nous presaige

Par clairs insignes & par estoiles fixes,

Que de son change subit s’aproche l’aage,

Ne pour son bien, ne pour ses malefices.

 

Soufflot à Lyon

 

Des changements dans la ville de Lyon, fondé en 43 avant Jésus-Christ par Munatius Plancus, apparaissent sur le plan urbanistique avec l’installation de l’architecte Germain Soufflot de 1738 à 1755. Il dresse les plans de l’Hôtel-Dieu avec « son étagement puissant de lignes horizontales [1] », construit entre 1741 et 1748, de la Loge du Change (jeu de mot avec « change » !) (1747-1750) et du Théâtre (1754-1756).

 

On n’en sera que plus étonné de constater que le bilan de ses réalisations parisiennes est plutôt maigre et souffre d’être comparé à celui de sa période lyonnaise. On chercherait en vain, parmi ses divers projets, une opération d’urbanisme qui soit comparable à celle du quartier Saint-Clair à Lyon. Quant à son œuvre architecturale, elle se limite pratiquement à l’église Sainte-Geneviève, le futur Panthéon. Il est vrai que cette seule réalisation eût suffi à sa gloire et a permis de le ranger au tout premier rang des architectes de sa génération.

 

Le tempérament de Soufflot le portait normalement à multiplier les contacts. Son élection à l’Académie d’architecture où il a siégé dans la première classe dès 1755 n’a évidemment pas fait problème. Il entretenait aussi des relations étroites avec diverses loges maçonniques dans lesquelles il retrouvait d’ailleurs bon nombre de ses confrères architectes. Il ne se résignait pas à se connaître des ennemis et aurait voulu forcer leur sympathie comme en témoigne son épitaphe : "Plus d’un rival jaloux qui fut son ennemi / S’il eût connu son cœur eût été son ami" (fr.wikipedia.org - Jacques-Germain Soufflot).

 

Franc-Maçonnerie

 

Née officiellement sous sa forme moderne à Londres en 1717, la Franc Maçonnerie est condamnée en 1738 par le pape Clément XII. En France, les dignitaires de l'Eglise adoptent des attitudes contradictoires, voire favorables au mouvement Il faut dire que l'Eglise de France étant gallicane obéit au roi et non au pape. Des prêtres dominent même des loges, puisque l'abbé Jean-François Rozier, de Lyon, botaniste réputé, devient le responsable de la Chambre des Provinces du Grand Orient de France, obédience maçonnique créée en 1773. L'abbé Rozier accepte en 1792 d'être nommé curé constitutionnel de l'église Saint-Polycarpe de Lyon et est tué dans son lit par un boulet de canon durant le siège de la ville en 1793. Son buste figure au parc de la Tête d'Or. On n'a point oublié non plus qu'en 1780 le chanoine Perrodon, de Fourvière, est «vénérable» d'une loge se référant à Saint-Jean-de-Jérusalem (Félix Benoît, Bruno Benoît, Hérésies, diableries et sorcelleries à Lyon et sa région, 2007 - books.google.fr).

 

Il y a encore la bulle Providas Romanorum de Benoît XIV (1754), les mandements des évêques et prélats français et étrangers, qui furent la conséquence de ces deux bulles, enfin l'avis de la Sorbonne, en 1754 pour condamner la Franc-Maçonnerie.

 

Si l'on veut bien se souvenir que la Franc-Maçonnerie philosophique, qui avait remplacé en Angleterre la Franc-Maçonnerie architectonique, n'a pénétré sur le continent que vers 1725; qu'elle n'éveilla l'attention de la police française qu'en 1737 (sentence de police du Châtelet de Paris, du 27 septembre 1737), et que la plupart des édits civils qui l'ont molestée en divers pays sont postérieurs de plusieurs années à la bulle de Clément XII, - l'on peut dire que noire Société fut frappée par l'Église catholique aussitôt que le Saint Siège en connut l'existence (Amand Neut, La franc-maçonnerie soumise au grand jour de la publicité, à l'aide de documents authentiques, Tome 1, 1866 - books.google.fr).

 

Sur l'implantation de la maçonnerie à Lyon, on est mal renseigné, les documents authentiques faisant défaut, sur l'histoire de leur association au moment où J.B. Willermoz s'y fit admettre, c'est-à-dire en 1750. Certains ouvrages prétendent qu'elle avait pris des 1730 une grande extension, mais cette assertion ne s'appuie sur aucune preuve matérielle. On trouve tout au plus des traces d'une Loge lyonnaise en 1739 et de la fondation de trois autres en 1744. L'historien ne rencontre un terrain solide qu'à partir de 1753 (René Le Forestier, Franc-maçonnerie templière et occultiste, 1970 - books.google.fr).

 

Le Livre de la très noble et très illustre société et fraternité des maçons libres, petit opuscule anonyme sans lieu ni date (vers 1740), donne Lyon sur une liste de ville possédant des loges à la date de 1739 avec Louis François Anne de Neuville duc de Villeroy, fils du gouverneur du jeune Louis XV, gouverneur héréditaire du Lyonnais, comme "grand-maître" (Alain Bauer, Roger Dachez, Nouvelle histoire des francs-maçons en France, 2018 - books.google.fr).

 

Etoiles fixes et franc-maçonnerie

The Newtonian System of the World, the best model of government : an allegorical poem a le plus souvent été présenté comme un texte apologétique du régime monarchique anglais, texte par lequel Desaguliers aurait visé à obtenir quelque faveur des autorités politiques. La lecture institutionnelle et juridique que nous en proposons vise à montrer qu'un lien existe entre l'image du système newtonien de l'univers et un modèle de société esquissé par Desaguliers, modèle dont le développement philosophique et politique ne nous paraît pas être limité à celui de la monarchie. Cette analyse prépare à l'étude des fondements philosophiques et scientifiques de la théorie de la connaissance juridique desquels naîtront les développements constitutionnels du texte maçonnique fondateur de 1723.

 

Desaguliers a organisé son bref exposé selon la méthodologie décrite et utilisée par Newton, ainsi schématisée : description, définition — expérimentation, axiome — proposition. La sollicitation de l'irréfutabilité de la définition et de l'intangibilité du fait vise à rendre scientifiquement crédible le passage du plan de la philosophie naturelle à celui du juridique puis de l'institutionnel. Partant de l'idée selon laquelle il existait déjà un exemple de savoir modélisé, la géométrie, à l'aide duquel on parvient à des résultats irréfutables, il suffisait de s'inspirer de ses méthodes pour assurer la concorde et un ordre indiscutable tant à l'organisation de la société qu'à celle des méthodes visant à rendre compte des phénomènes de la nature. L'établissement de définitions sur lequel repose la géométrie devait permettre d'obtenir l'accord indispensable à tout début de travail ; il représentait alors un véritable consensus intellectuel et constituait un véritable acte social. Ce type de savoir était écarté de la conviction, de l'opinion ou du jugement de toute personne considérée individuellement. La croyance était donc nettement séparée de la connaissance et de la science. Le fait, quant à lui, était admis en tant qu'élément constitutif du savoir. Aucun autre élément que le fait ne paraissait en mesure d'assurer un niveau aussi élevé de probabilité et une certitude morale. Un trait séparait alors le domaine factuel des autres éléments, hypothèses non fondées en particulier, dont on ne devait attendre aucune certitude absolue ou morale.

 

Desaguliers décrit le fonctionnement physique de son modèle social : «Comme des ministres [...] danse mystique», reprenant le modèle de Newton : «Les six planètes [...] même direction». Puis il en énonce une explication par l'axiome : «il infléchit [...] forces attractives», qui reprend la forme de celui de Newton : «se meuvent [...] causes mécaniques». Enfin il émet une proposition : «Ses pouvoirs limités par des lois les laissent pourtant libres, il dirige, mais ne détruit pas leur liberté» ; la proposition newtonienne est bien sa source : «les étoiles fixes à une distance immense les unes des autres, de peur que ces globes ne tombassent les uns sur les autres par la force de leur gravité». Du point de vue de Desaguliers les pouvoirs et les lois ont pour fonction de garantir l'exercice de la liberté. Avant d'énoncer sa proposition, il a avancé et organisé les éléments de son modèle institutionnel. Pour caractériser la nature scientifique de son expérimentation, il sollicite la sémantique qui est au cœur de la problématique newtonienne de la mécanique : mouvement, orbite, forces attractives et lois ; ces termes se rapportent à des faits dont la réalité a été dûment démontrée et échappe à l'emprise de l'hypothèse (l'hypothesis non fingo de Newton). Leur utilisation vise à rendre scientifiquement légitime la structure sociale définie dans la première phrase. Pour Desaguliers, les lois de la gravitation et l'ordre naturel de l'univers qu'elles règlent rendent crédible l'ordre social qui doit en découler ; l'ordre physique de la nature, institué et reconnu, apporte ainsi sa validité scientifique à un ordre social. Une étroite dépendance lie l'idée de la liberté à celle de l'ordre social telles que Desaguliers les conçoit. C'est dire que la téléologie du monde social telle qu'il la représente naît de la pensée politique et sociale de Locke. Nous en retrouverons la composante juridique dans les Constitutions d' Anderson. S'appuyant sur les arguments newtoniens, Desaguliers énonce les bases d'une théorie de la connaissance juridique et l'idée de la fonction institutionnelle d'un ordre social qui doit en être déployé. «Six mondes tournent autour de son trône» se rapporte à «les six planètes principales font leurs révolutions autour du soleil» de Newton. La structure de l'ordre constitutionnel posée, son mode de fonctionnement et le rôle du souverain peuvent être énoncés : «il infléchit la cause divergente de leur mouvement, et contraint leurs orbites par des forces attractives». Ce qui revient à énoncer que le souverain doit remplir la fonction de garant des institutions, institutions dont il trace les visées politiques et détermine les moyens de les atteindre. Newton ne définit pas en des termes différents la fonction qu'il attribue au créateur de ce système qui est «l'ouvrage d'un être tout puissant et intelligent». Mais, ajoute et conclut Desaguliers, les pouvoirs du souverain sont limités par les lois. Et de même que les lois règlent le fonctionnement harmonieux de l'organisation, elle règlent la liberté de ses éléments, les ministres en l'occurrence. Certes, le souverain dirige ; cependant il ne peut priver ses ministres de la liberté s'il veut éviter l'effondrement du système. Desaguliers reprend l'idée développée par Newton dans la dernière partie de son propos : «De plus, on voit que celui qui a arrangé cet univers, a mis les étoiles fixes à une distance immense les unes des autres, de peur que ces globes ne tombassent les uns sur les autres par la force de leur gravité». Newton définit clairement la fonction assumée par Dieu comme étant celle du maître horloger. Il semble bien que Desaguliers, assignant au souverain le rôle de garant de la liberté, reprenne cette vision à son compte. D'ailleurs, pour affirmer la validité de cette idée, il la fait naître dans la légitimité scientifique du modèle de l'univers, le mode de fonctionnement de celui-ci ayant été éprouvé par l'expérimentation newtonienne. De fait, ayant achevé d'énoncer la typologie du modèle, l'auteur accumule les termes de nature juridique constitutifs d'une société : «pouvoirs limités du souverain... les lois les laissent libres... il dirige mais ne détruit pas leur liberté».

 

Clairement, Desaguliers vise à fonder à partir de la théorie de la connaissance newtonienne les bases d'une théorie de la connaissance juridique. Les caractères juridiques et institutionnels de l'extrait du texte présenté, qu'ils aient été intentionnellement ou non voilés par une forme dont la maladresse pourrait surprendre, attestent du volontarisme politique déployé par l'auteur. Celui-ci légitime scientifiquement le passage de la philosophie naturelle à la politique. On ne s'étonne donc pas qu'élu grand-maître de la confraternité anglaise dès 1719, il ait été un inspirateur des caractères philosophiques et scientifiques des premières Constitutions. Par ailleurs, et pour soutenir la légitimité scientifique de ses travaux d'expérimentateur public, il reprit à son compte, dans la préface de son Cours de physique expérimentale l'héritage constitué par les éléments communs à Locke et à Newton de la théorie de la connaissance. Nettement perceptibles, les germes du modèle institutionnel maçonnique sont présents dans la projection politique imaginée par Desaguliers comme ils le sont, de son point de vue, dans le système newtonien du monde.

 

Desaguliers ne concrétisa pas seul l'idée constitutionnelle maçonnique et l'apport d'autres maçons (Arbuthnot, Folkes, entre autres), membres de la Royal Society en 1723, fut tout aussi déterminant. Avec eux pénètrent au sein de la confraternité les idées de Locke et de Newton.

 

La violence canonique de la première condamnation lancée par le magistère romain dès 1738 contre l'idée institutionnelle maçonnique ne peut surprendre. Elle répond à la promulgation en 1723 des Constitutions d'Anderson et à la rapide propagation de leur contenu philosophique dans le monde, monde catholique compris. Le magistère perçut comme un réel danger pour l'Église catholique romaine les bases philosophiques et scientifiques qui assuraient à l'idée de sociabilité maçonnique sa légitimité juridique autant que l'affirmation du caractère institutionnel de la confraternité. L'argumentation développée dès la bulle In eminenti vise rien moins que les fondements philosophiques et scientifiques des Constitutions. Le libre engagement de l'individu, la tolérance religieuse et l'autonomie juridique de la confraternité sont présentés comme mettant en péril l'État et l'institution religieuse (Pierre Boutin, La philosophie naturelle comme enjeu institutionnel : l'opposition de l'Église catholique à la Franc-Maçonnerie. In: Dix-huitième Siècle, n°30, 1998 - www.persee.fr).



[1] Alphonse Dupront, « Qu’est-ce que Les Lumières », Gallimard, 1996, p. 112

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