Indépendance en Amérique

Indépendance en Amérique

 

III, 98

 

1776-1777

 

Deus royals freres si fort guerroyeront

Qu'entre eux sera la guerre si mortelle.

Qu'un chacun places fortes occuperont :

De regne & vie sera leur grand querelle.

 

Ce quatrain est très général, et l'on peut trouver une référence ancienne qui s'en rapproche :

 

Proverbes XVIII, 19 : Un frère aidé par son frère est une place forte et des amis sont comme les verrous d'un donjon. Le latin dit : Frater qui adjuvatur a fratre quasi civitas firma. Le verbe adjuvare comporte, outre le sens principal (aider), deux nuances intéressantes : nourrir (accroître) et donner de la joie (Olivier A. Rabut, Jésus sans uniforme, 1973 - books.google.fr).

 

Une autre traduction donne :

 

"Un frère lésé est pire qu'une place forte, et sa querelle est comme le verrou d'un château" : Sens douteux. Les Grecs disent: un frère aidé par son frère est comme une place forte. Nous pensons que l'auteur représente des frères qui ont un procès entre eux, pour dire qu'ils sont plus irréconciliables que d'autres plaideurs.

 

Le verset précédent a "Le sort fait cesser la querelle ; il décide entre les puissants." (Eduard Reuss, La Bible: traduction nouvelle avec introductions et commentaires, 1878 - books.google.fr).

 

La généralité du quatrain peut être restreinte d'une manière biaisée par sa datation et la typologie qu'on en tire. Il serait question de la Grande Bretagne.

 

Les Proverbes (18, 19) disent : «Des frères sont plus intraitables qu'une ville forte, Et leurs querelles sont comme les verrous d'un palais». Louis VII aurait été absolument d'accord ; son frère, Robert de Dreux, lui lança de sérieux défis. De la même manière, les trente premières années de la vie de Jean sans Terre se passèrent en machinations contre Richard Cœur de Lion. Dans l'œuvre littéraire contemporaine, l’Histoire des rois de Bretagne, Geoffroi de Monmouth résume sommairement les réflexions des frères puînés en décrivant le raisonnement, exposé à Brenne, pour encourager ce dernier contre son frère aîné Belin : «Comment se fait-il que la faiblesse s'empare de toi au point de rester soumis à Belin alors que, né d'un même père et d'une même mère, de même naissance noble, tu es son égal ?» (Le Pays Bas-normand, Numéros 1 à 4, 2008 - books.google.fr).

 

Que Belin & Brenne fils de Dunvval diuisants le Royaume de leur pere entr'eux, à Belin aisné demeura la souueraineté de l'Isle auec la Bretagne Galles, & Cornwal, & Brenne obtint l'Escosse seulement, où il regna dessouz l'authorité de son frere (André Du Chesne, Histoire d'Angleterre, d'Escosse, et d'Irlande, contenant les choses plus dignes de memoire, 1634 - books.google.fr).

 

Dans le Roman de Brut, Wace évoque la révolte de Brenne contre Belin, son frère aîné : celui-là a écouté un de ses conseillers qui au droit d'aînesse oppose le « droit » du meilleur (Philippe Haugeard, Du Roman de Thèbes à Renaut de Montauban: une genèèse social des représentations familiales, 2002 - books.google.fr).

 

Belin et Brenne, voulurent prendre la succession du royaume et s'épuisèrent en violentes querelles. Ils luttaient en effet pour savoir lequel des deux porterait la couronne du royaume. Ils livrèrent entre eux un grand nombre de combats.

 

Wace note que la querelle entre les frères a été attisée par «paltoniers / E menteurs e losangiers»  (Laurence Mathey-Maille, Histoire des rois de Bretagne par Geoffroy de Monmouth, 1992 - books.google.fr).

 

Wace ne mentionne pas le mot "querelle" mais "tençon" et "ire". On a "grant tençon" entre les frères Basian et Gétan, fils de Séver, se disputant son royaume à sa mort (v. 5487) (Le Roux de Lincy, Le roman de Brut par Robert Wace, 1838 - books.google.fr).

 

Typologie

 

Le terme “frères”, dans les années 1770, trouve en plus de son acception familiale, un sens dans la sociabilité franc-maçonne.

 

The American revolution in 1776 provoked renewed hostilities between the Ancients, who tended to support the American rebels, and the Modems, who supported George III (Cerza 227). In Ecossais lodges abroad, which were often linked with the Ancient system in Britain, the initiated kings Louis XVI and Gustav III backed the Americans and their heroic Masonic leaders, George Washington and Benjamin Franklin. During these years, French and Swedish admirers of Swedenborg, who was viewed as an “illuminated” prophet of revolution, created special Masonic degrees and formed private lodges to study his writings (and those of other occultists such as Agrippa, Paracelsus, and Boehme). Calling themselves Illumines Theosophes, they developed an international network of freres that linked London with mystical and millenarian movements in Europe, Scandinavia, and the New World (Schuchard, “Secret” 40-51). Though the Illumines attracted mainly liberal political thinkers, their primary concerns were spiritual and magical — as they explored the meditation techniques of Jewish Cabalism, the healing processes of Animal Magnetism, and the psycho-chemical experiments of alchemistical Hermeticism. In the wake of American victories and public tributes to the contributions made by “Scottish-rite” Masons to the revolution, the Modern Grand Lodge in England cracked down on the Ancients and attempted to suppress their lodges, which attracted growing numbers of millenarian artisans and “suspicious” foreigners. As an increasingly irrational George III lamented the loss of his colonies, his alienated brothers and sons sympathized with the rebels and consorted with Opposition Whigs and Ancient Freemasons (Marsha Keith Schuchard, Blake's Tiriel and the Regency Crisis, Blake, Politics, and History (1998), 2015 - books.google.fr).

 

Le 8 mai 1777, lors d'un débat au Parlement, il est question plusieurs fois des "royal brothers" de Georges III (The Parliamentary Register, 1802 - books.google.fr).

 

Un prêcheur, William Gordon, prononça un sermon intitulé "Separation of the jewish tribes" devant la "general court of Massachusetts" lors du premier anniversaire (4 juillet 1777) de la déclaration d'indépendance des Etats-Unis d'Amérique, où l'on peut lire :

 

"As a friend to the rights of mankind in general, and of this continent in particular, I can but pray that the King of kings would give his sanction to what the Congress declared this day twelvemonth, and by succeeding, make the United States of America perpetually free and independent ; being assured that there is no alternative but that of the most horrid slavery; and yet as a native of Great Britain, and considering that that is the land of sepulchres of your forefathers, I can but wish that, though we have been drove into an independency, we may not be forced into a total separation. However, it is likely that we shall see the words of Rehoboam's father verified: “A brother offended is harder to be won than a strong city, and their contentions are like the bars of a castle, of an unusual size, beyond what are to be met with in common among strangers." Prov. XVIII. 189" (Frank Moore, Patriot Preachers of the American Revolution, 2018 - books.google.fr, William Gordon (D.D., Minister of Roxbury, Massachusetts), The Separation of the Jewish Tribes, After the Death of Solomon, Accounted For, and Applied to the Present Day, in a Sermon [on 1 Kings XII. 15], 1777 - books.google.fr).

 

C'est ainsi que, tour à tour frères de sang et ennemis, partenaires et rivaux, Etats-Unis et Grande-Bretagne placèrent curieusement la guerre au cœur de leurs relations, suivant l'axe historique de rupture transatlantique tracé par une Indépendance désormais marqueur indélébile de leurs relations. Des mythes fondateurs de cette nation « anglo-saxonne » allait paradoxalement résulter une alliance hors du temps, qui scellera une association d'empires rivaux dans leur partage hémisphérique des zones d'influence économiques et commerciales, mais communément porteurs d'une utopie démocratique universelle assurant la pérennité des idéaux britanniques des siècles passés (Agnès Alexandre-Colliern, La Relation Spéciale Royaume-Uni - États-Unis: Entre Mythe Et Réalité, 1945-1990, 2002 - books.google.fr).

 

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