L'empire européen

L'empire européen

 

VI, 93

 

1993-1994

 

Prélat avare d'ambition trompé,

Rien ne sera que trop viendra cuider

Ses messagers et lui bien attrapé,

Tout au rebours voit qui le bois fendrait.

 

Mazarinade

 

Les termes du quatrain sont dignes des mazarinades comme dans le quatrain II, 30 qui comparerait le cardinal Mazarin à Annibal.

 

Les détracteurs du cardinal ont déployé autant d'imagination que de mauvaise foi pour prêter à son père des professions peu reluisantes, telles que vendeur d'huîtres à l'écaille, curé de village, pirate, fendeur de bois, commerçant en faillite, palefrenier, et bien d'autres métiers encore (Simone Bertière, Mazarin, le maître du jeu, 2007 - books.google.fr, Gabriel Naudé, Jugement de tout ce qui a esté imprimé contre le Cardinal Mazarin, 1650 - books.google.fr).

 

Cet homme de qui la science

Est égale à la conscience :

Et pour le dire, en bon François,

Ce cerueau de fendeur de bois

N'ayant trouué dans la practique

De sa sublime politique.

Dequoy se conseruer le droit,

Qu'en cerencontre il pretendoit

Sortit, & par rodomontade

Fit vn ris à la saint Medarde,

Tandis qu'aiustant son chapeau

Son cœur luy creuoit en la peau,

Comme depuis il fit paroistre

Quand debout prés d'vne fenestre

Auec ses gestes de fendant

Il disoit à son confident;

Mondain, i'enrage je deteste,

Quoy ce Parlement peu modeste (Recit de ce qui s'est passe a la conference de Ruel, ou se void le sujet du retardement de la paix, cause par Mazarin etc, 1649 - books.google.fr).

 

Un thème fréquent des Mazarinades oppose l'avarice de Mazarin au soutien généreux que le Cardinal de Richelieu accordait aux gens de lettres et il était de bonne guerre alors de dauber sur la ladrerie et la cupidité "du Mazarin", telle la Mazarinade de 1651 qui donne du "raquedenaze" au Cardinal ("racle denaze" selon Furetière, 1690) (Yvette Saupé, Les murs de Troye ou l'origine du burlesque des Frères Perrault et de Beaurain, Livre 1, 2001 - books.google.fr).

 

"messagers"

 

La Fronde (1648-1653), est une période de troubles graves qui frappent le royaume de France pendant la minorité de Louis XIV (1643-1656), alors en pleine guerre avec l’Espagne (1635-1659). Cette période de révoltes marque une brutale réaction face à la montée de l’autorité monarchique en France commencée sous Henri IV et Louis XIII, renforcée par la fermeté de Richelieu et qui connaît son apogée sous le règne de Louis XIV. Après la mort de Richelieu en 1642, puis celle de Louis XIII en 1643, le pouvoir royal est affaibli par l'organisation d'une période de régence, par une situation financière et fiscale difficile due aux prélèvements nécessaires pour alimenter la guerre de Trente Ans, ainsi que par l'esprit de revanche des grands du royaume subjugués sous la poigne de Richelieu. Cette situation provoque une conjonction de multiples oppositions aussi bien parlementaires, qu’aristocratiques et populaires.

 

L'historiographie a pris l'habitude de distinguer plusieurs phases : la première correspond à l’opposition des cours souveraines (fronde parlementaire, 1648-1649) ; la seconde à l’opposition des Grands (fronde des princes, 1651-1653). À ce titre, elle peut être considérée comme la dernière grande révolte nobiliaire du XVIIe siècle.

 

La politique de rapprochement avec quelques anciens frondeurs (Gondi, Beaufort, le marquis de Châteauneuf) menée par Mazarin se fait contre la famille de Bourbon-Condé (Condé qui prétendait à prendre part au gouvernement, Conti et leur beau-frère Longueville, époux de leur sœur). Ce retournement ouvre une nouvelle phase d'agitation appelée Fronde des princes. L'arrestation des princes de Condé et de Conti et de leur beau-frère le duc de Longueville est un coup de théâtre (18 janvier 1650). Ils sont emprisonnés au château de Vincennes. L'événement provoque le soulèvement de leurs clientèles et par conséquent, celui de leurs provinces.

 

Gaston d'Orléans rend publique sa rupture avec Mazarin le 2 février 1651. Les deux frondes s'unissent. Le Parlement réclame la liberté des princes, ordonne aux maréchaux de n'obéir qu'à Monsieur, lieutenant-général du royaume (Gaston d'Orléans) (fr.wikipedia.org - Fronde (histoire)).

 

Au cours de la nuit du 6 au 7 février 1651, Mazarin quittait le Palais-Royal, et après l'échec de sa tentative de conciliation avec les princes, qu'il était allé lui-même libérer dans la citadelle du Havre, il ne lui restait plus qu'à prendre le chemin de l'exil. Une modeste suite de familiers, de domestiques et de bagages l'escortaient vers les frontières. Fidèles parmi les fidèles, d'Artagnan et Besmaux demeuraient à ses côtés. Avaient-ils vraiment le choix, puisque leur sort était celui du cardinal ? En tout cas, les voici l'un et l'autre, au cours de ce triste hiver de l'an 1651, émissaires du banni en quête d'une terre d'accueil. Dans les premiers jours d'avril, Mazarin, qui se trouve à Aix-la-Chapelle, envoie d'Artagnan à Bonn, auprès de Maximilien de Bavière archevêque-électeur de Cologne, afin de lui demander «quelque chasteau» pour sa retraite. Ambassadeur efficace, d'Artagnan pouvait être fier du succès de sa mission. Quelques jours plus tard, en effet, Mazarin, accueilli comme un prince, s'installait au château de Brühl, à deux lieues de Cologne. Il y séjournera d'avril à novembre 1651, restant en relations avec la reine, avec les ministres Hugues de Lionne, Le Tellier, Servien et Colbert, ainsi qu'avec ses partisans restés en France, cela grâce à ses messagers qui, bravant tous les dangers, faisaient la navette entre Brühl et Paris (Odile Brel-Bordaz, D'Artagnan, mousquetaire du roi: sa vie, son époque, ses contemporains, 1995 - books.google.fr).

 

D'Artagnan était un des messagers de Mazarin, lui qui mourut au siège de Maëstricht en 1673 d'une balle dans la tête (cf. quatrain précédent VI, 92) (Alain Joly, La forteresse de Montrond, 2013 - books.google.fr).

 

D'autres messagers : le rêve impérial déçu (?)

 

L'uniformité du système autrichien ramenait périodiquement les mêmes scènes. Comme chaque empereur faisait reconnaître de son vivant un roi des Romains, les vacances de l'empire n'étaient que simulées, et un redoutable ascendant maîtrisait toujours la diète électorale. Ferdinand III ne manqua pas de faire pour son fils ce que Ferdinand II avait fait pour lui. Le fugitif Mazarin, à peine revenu de son exil, ne put opposer qu'une résistance mal concertée. M. de Vautorte arriva en Allemagne pour être témoin de l'événement qu'il devait prévenir. Mais ce triomphe eut peu de durée. Le nouveau roi des Romains mourut au bout de quelques mois, et l'empereur s'efforça de reporter le choix des princes sur Léopold, son second fils. Mazarin, plus aguerri, dépêcha MM. de Lombres et de Gravel vers ce nouveau champ d'intrigues, suscita tant d'obstacles, et manœuvra si habilement, que Ferdinand mourut le a avril 1637, sans avoir accompli son dessein, et laissant son fils Léopold, roi de Bohême et de Hongrie, âgé de dix-sept ans, c'est-àdire plus jeune de deux années que Louis XIV. Il y eut réellement alors une vacance de l'empire, et la lutte entre les candidats devint plus égale. Le cardinal Mazarin unissait à des vues hardies, des volontés faibles, et se livrait d'autant plus à l'audace de son imagination, que ne s'avançant jamais que par des routes obliques, il faisait facilement retraite devant les obstacles. Il avait à choisir, dans la circonstance, ou la témérité de François Ier, ou la prudence de Richelieu; mais son caractère, ennemi des moyens décisifs, aima mieux onduler entre ces deux partis, masquer son but véritable, et s'y faire pousser, en affectant de le fuir. Il se plut d'ailleurs à multiplier les fils de sa trame, et il joignit d'abord à ses deux premiers agents, quatre autres négociateurs, MM. Servien, Blondel, de Vagnée, et le prince de Hombourg. [...]

 

On aurait tort de reprocher à la politique française les moyens vils et tortueux qu'on a vu Mazarin mettre en œuvre dans cette négociation. Cet étranger, régnant en maître absolu, et dédaignant les procédés plus honorables de notre cabinet, introduisait dans toutes les affaires les vices de son naturel, et un batelage italien dont il tirait vanité. Je crois aussi qu'il ne serait pas juste d'apprécier les talents de ce ministre par ses petitesses d'exécution, parce que ce n'est pas la grandeur des ressorts, mais celle des résultats, qui constitue la gloire des hommes d'état, et qu'à cet égard la supériorité de Mazarin, même sur son prédécesseur, est incontestable. Sans quitter la matière qui nous occupe, ne le vit-on pas rendre les débris de sa défaite plus utiles qu'un succès, et de cette couche de corruption dont il avait jonché les cours d'Allemagne, faire sortir la ligue du Rhin? C'était l'art de donner la vie aux clauses les plus habiles des traités de Westphalie, et de mettre en action tout-à-la-fois l'indépendance des princes allemands, et le droit de protection réservé à la France sur les libertés germaniques. Une telle opération, conforme aux idées de paix et d'équilibre, valait mieux sans doute que le projet perturbateur d'aller chercher au-delà du Rhin une couronne éphémère, et de tenter un alliage de deux pouvoirs incompatibles, qui eût été probablement aussi funeste à la France qu'à l'Allemagne. (Pierre-Édouard Lemontey, Essai sur l'établissement monarchique de Louis XIV, 1818 - books.google.fr).

 

Les Bourbons, arrivés au pouvoir à la mort de Henri III, ne furent pas moins sensibles que les derniers Valois aux miroitements de la couronne impériale. La possibilité de la candidature d'Henri IV fut envisagée en 1600 face à celle possible de Philippe III, roi d'Espagne. En 1631, circulait le bruit que Louis XIII était décidé à se faire élire. L'éventualité pour les princes catholiques d'Allemagne de pousser une candidature française face à celle, éventuelle, du roi de Suède Gustave-Adolphe était à l'origine de cette fausse rumeur. Selon Zeller, «l'ambition impériale paraît avoir sommeillé» sous Louis XIII. «Ni le souverain, un timide et un paisible, ni son ministre, un grand réaliste, n'étaient hommes à la réveiller» (Aspect de la politique française sous l'ancien régime, p. 79). Le Roi-Soleil ne fut non plus jamais candidat officiel à l'Empire. Mazarin, en 1654 et en 1658, en avait cependant avancé l'idée. Louis XIV lui-même y songea en 1662, avec le projet de devenir membre du collège des électeurs par son accès au marquisat de Nomeny, lequel faisait partie du Saint Empire. C'est à l'occasion de la candidature évoquée de Louis XIV au trône impérial en 1658 que Mazarin mit sur pied à Paris une véritable «campagne de presse» destinée à soutenir les prétentions du jeune roi à la couronne fermée. Le Manifeste des Français aux Princes Électeurs, rédigé en 1657 sous les ordres du cardinal, présenta Louis XIV comme le défenseur des princes allemands face à l'ambition dominatrice de la maison d'Autriche. Le Manifeste se répandait en flatteries en direction des princes électeurs afin de les rallier au projet. La passion des Allemands pour la liberté et leur hostilité à toute domination étrangère y étaient célébrées, ainsi que le rôle éminent des princes-électeurs, contrepoids naturel aux velléités autoritaires de l'empereur. Le manifeste s'en prenait violemment à la candidature de Philippe IV, roi d'Espagne, qui, une fois élu, soumettrait l'Empire aux intérêts de l'Espagne, étoufferait les libertés des princes allemands et annexerait leur Etat à ses domaines patrimoniaux. Que les Allemands, qui sont indéfectiblement attachés à la liberté et à l'indépendance, prennent garde de ne pas connaître un jour le même sort que les indigènes d'Amérique, ou le destin tragique des Pays-Bas ! L'élection du puissant roi  roi français au trône impérial constituait l'unique gage du rétablissement des prérogatives des princes et de la sauvegarde des «libertés germaniques». Cependant les violences de la guerre de la ligue d'Augsbourg enterrèrent tout projet de candidature. Louis XIV fut le dernier roi à convoiter la dignité impériale. Après lui, on ne parle plus de candidature française à l'Empire. Selon Jacques Ridé, «force est de constater qu'il s'est agi là d'aspirations et de rêves auxquels la réalité n'apporta jamais même un début de réalisation : aucun roi de France ne parvint à ceindre la couronne impériale. François Ier mis à part, les chances de nos rois furent toujours plus théoriques que vraiment sérieuses» (L'image du Germain, t. 1, p. 83). Les candidatures virtuelles à l'Empire reflétaient les prophéties impériales dans les domaines politiques et diplomatiques. Les écrits prophétiques et les panégyriques rédigés aux XVIe- XVIIe siècles témoignent que la perspective d'un avènement du roi de France à l'Empire gardait toute sa fascination pour les sujets du royaume, malgré ses faibles chances de voir le jour (Alexandre Y. Haran, Le lys et le globe: messianisme dynastique et rêve impérial en France à l'aube des temps modernes, 2000 - books.google.fr).

 

Typologie

 

Cette typologie fait suite à celle du quatrain précédent VI, 92 qui évoque le traité de Maëstricht.

 

L'homme d'État le plus admiré par Mitterrand était Mazarin, le cardinal du XVIIe siècle, précepteur puis Premier ministre de Louis XIV. Il lui rendit d'ailleurs hommage dans le choix du prénom de sa fille Mazarine (Philip Short, François Mitterrand: Portrait d'un ambigu, 2015 - books.google.fr).

 

Ce qui est le plus «mazarinien» peut-être dans l'histoire de Mitterrand, c'est moins les procédures, ruses, cabrioles, recours et ripostes au fond de l'adversité que l'altérité originelle mise au service d'une cause ardemment servie. C'est l'art servie. C'est l'art du «service» externe. Point n'est besoin d'être né français pour faire prévaloir la France ; ni d'être né à gauche, et moins encore socialiste, pour installer au pouvoir certaine forme de socialisme. Paix des Pyrénées pour l'un; congrès d'Épinay pour l'autre. Et comme Jules, cardinal laïc, épigone d'un plus altier prince de l'Église, invente les traités de Westphalie qui dessinent  pour près d'un siècle une Europe française, François, républicain féru de religion, héritier revêche d'un plus majestueux prince de l'État, modèle de touche en touche une France européenne. Destin second, pour le fils de Siciliens serviteur des Bourbons, comme pour le socialiste héritier des Valois ? Après tout, disait le cardinal - à moins que ce ne fût le président de Jarnac ? -, «le pouvoir n'use que celui qui ne l'a pas». [...]

 

Interrogés en 1994 par une chaîne de télévision qui nous demandait à quel personnage historique nous faisait penser Mitterrand, nous fûmes au moins trois à répondre «Mazarin» (Jean Lacouture, Mitterrand: une histoire de Français, 1998 - books.google.fr).

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