Bélisaire

Bélisaire

 

VIII, 72

 

2083

 

Cham Perusin ô l'enorme deffaite,

Et le conflit tout aupres de Rauenne,

Passage sacre lors qu'on fera la feste,

Vainqueur vaincu cheual manger l'auenne.

 

"Passage sacré" : Pâques

 

La fête chrétienne est multiple. Elle commémore à la fois la dernière Cène instituant l'eucharistie, la Passion du Christ et sa résurrection. Elle fait également mémoire du passage (pesah) le peuple Hébreu de la mer rouge, seule lecture de l'Ancien Testament qui soit obligatoire lors de la Veillée Pascale. C'est seulement après le XVe siècle que la distinction sémantique a été marquée par la graphie entre Pasque (ou Pâque) désignant la fête juive et Pasques (ou Pâques) désignant la fête chrétienne (fr.wikipedia.org - Pâques).

 

La bataille de Ravenne de 1512 se déroule à Pâques (11 avril), lors de la guerre de la Sainte Ligue, coalition organisée par le pape Jules II contre les Français et leurs ambitions italiennes (Mercure de France (1724), Volume 7, 1968 - www.google.fr/books/edition).

 

En 1512, Malatesta Baglioni reprend Pérouse avec l'aide du duc d'Urbin sur son cousin Gentilis Baglioni qu'il chasse (Le Grand Dictionaire Historique ou Le mélange curieux de L'Histoire Sacrée et profane, Tome 2, 1740 - www.google.fr/books/edition).

 

On ne voit pas à quoi correspond "l'énorme défaite" dans ce cas.

 

VICTORIUS MARIANUS, né à Limoges dans le cinquieme siecle, étoit un habile calculateur des temps. Comme le cycle pascal que Théophile d'Alexandrie avoit dressé alloit finir, il étoit nécessaire d'en dresser un nouveau pour le réglement de la fête de Pâque. Il fut chargé de ce travail par le pape Hilaire. D'autres croient qu'Hilaire, avant que d'être Pape, avoit engagé Victoriùs à entreprendre cet ouvrage qui ne fut achevé que sous son pontificat. Ce cycle est de 532 ans : ainsi il commence à la vingt-huitienne année de l'ére vulgaire, & finit en 559. Il y travailla vers l'an 470. Il est composé de huit colonnes Le quatrieme concile d'Orléans tenu en 541, ordonna que tous les évêques s'en serviroient pour régler le jour de la célébration de la fête de Pâque.

 

VIGILE, romain, se fit élire Pape en 537 par le crédit de l'impératrice Théodora, du vivant même du pape Silverius, qui fut envoyé en exil & qui mourut en 540. Vigile écrivit aux patriarches hérétiques d’Alexandrie, de Constantinople & d'Antioche, les assurant qu'il avoit la même foi qu'eux. Il leur envoya en même temps sa confession de foi, où il rejettoit les deux natures en J. C. & la lettre de St. Léon, les priant de tenir cette confession de foi secrete. Mais il avoit un langage fort différent dans les lettres qu'il écrivoit à l'empereur Justinien, & il y faisoit une profesion ouverté de la vraie foi. Il mourut de la pierre à Syracuse en Sicile, en revenant de Constantinople å Rome, ayant tenu le St. siege dix-huit ans & demi, Nous avons de lui 18 épîtres (Dictionnaire historique des auteurs ecclésiastiques, Tomes 3 à 4, 1767 - books.google.fr).

 

Les Goths

 

La dissolution du royaume des Goths suivit de près la mort de Théodoric. Comme le roi défunt n'avait pas laissé de fils, sa fille, la belle et savante Amalasonthe, se chargea de la régence pendant la minorité de son fils Athalaric qui avait reçu les serments de fidélité des Goths, au lit de mort de son aïeul. Amalasonthe, élevée dans l'étude des lettres et façonnée aux mœurs des vaincus, s'entoura de ministres et de savants romains et donna à son fils une éducation romaine, convaincue qu'elle était que par cette mesure elle affaiblirait l'influence de la noblesse gothique et qu'elle se concilierait l'amour et les sympathies des Romains. Les chefs des Goths manifestaient leur mécontentement et forcèrent la princesse Amalasonthe d'arracher son fils à ses savants instituteurs pour le confier à des gouverneurs de leur nation. Ceux-ci firent participer le jeune roi à leurs honteuses débauches et Athalaric mourut à la fleur de l'âge (534). Pour maintenir son influence et pour conserver le pouvoir qui allait lui échapper, Amalasonthe entra en relations avec la cour de Constantinople, où elle se réservait, le cas échéant, un refuge, et donna en même temps sa main à son cousin Théodat, à qui elle fit déférer la dignité royale. Continuellement en butte aux mauvais traitements de son mari, Amalasonthe-se dégoûta des grandeurs du monde ; elle avait déjà pris le parti d'aller finir ses jours à la cour de Constantinople, lorsque Théodat la fit enfermer et l'assassina de ses propres mains. Justinien, qui caressait l'idée de reconquérir la belle Italie, manifesta la volonté de venger Amalasonthe et déclara la guerre à son meurtrier. Cette guerre se divise en trois expéditions.

 

Première expédition (535-540). Bélisaire, le plus illustre des généraux de Justinien s'empara de l'île de Sicile sans coup férir, et débarqua en Italie où les habitants le reçurent à bras ouverts. Naples fut prise d'assaut et Rome ouvrit joyeusement ses portes au vainqueur. Théodat montra alors autant de faiblesse et de lâcheté qu'il avait fait parade de courage et de bravoure avant l'arrivée des Grecs ; il fut détrôné par les Goths et assassiné par son successeur, le belliqueux Vitigès. Celui-ci concentra toutes les forces de la nation que son courage électrisait et il prit l'offensive à la tête d'une armée de 150,000 hommes. Bélisaire fut enfermé dans Rome, mais grâce à la supériorité de ses talents militaires, il sut forcer Vitigès de lever le siége et de se retirer dans la haute Italie. Malheureusement Bélisaire et Narsès, qui lui avait amené des renforts, ne purent se mettre d'accord sur le plan des opérations militaires et ce fut ce désaccord qui entrava la marche victorieuse des impériaux. Milan fut saccagée par les Goths qui immolèrent à leur vengeance une innombrable population. Narsès fut alors rappelé, sur la proposition de Bélisaire. Celui-ci redevenu maître de ses opérations remporta une brillante victoire près de Pérouse. Vigitès fut réduit à se réfugier dans Ravenne. Il entama des négociations avec le roi de Perse, Chosroës-le-Grand, conclut une alliance avec lui, et réussit à pousser ce prince à déclarer de nouveau la guerre à Justinien. Sur ces entrefaites, les Goths émerveillés de la bravoure et de la générosité de Bélisaire, lui offrirent la couronne; mais ce noble capitaine resta fidèle à son empereur, força le roi des Goths à lui livrer Ravenne et retourna à Constantinople, emmenant Vitigès et les trésors immenses que Théodoric-le-Grand avait ramassés. L'Italie fut réduite en province grecque (Johann Schoetter, Cours d'histoire universelle: Histoire du moyen-âge, Tome 2, 1874 - books.google.fr).

 

Totila ou Baduila dit l'«Immortel» (né à Trévise – mort en 552 à Taginæ (auj. Gualdo Tadino), près d'Urbino, Marches) est un roi ostrogoth d'Italie de 541 à 552. Depuis 535 l'empereur byzantin Justinien cherchait à reconquérir l'Italie. Son général Bélisaire vient de prendre Ravenne, la capitale des Ostrogoths, en 540 et s'empare de Vitigès, leur souverain. Totila est le prince ostrogoth qui est élu roi en remplacement de Vitigès. Doué d'indéniables qualités militaires, il est victorieux à Faenza puis reprend aux Byzantins la Toscane, l'Ombrie et l'Italie du Sud (prise de Naples en 543) (fr.wikipedia.org - Totila).

 

Saluons sur sa montagne la vieille ville étrusque de Pérouse, que Totila ne put prendre qu'après un siége de sept ans (Le Contemporain, revue d'économie chrétienne, Volume 3, 1869 - www.google.fr/books/edition).

 

"Vainqueur vaincu"

 

The exaggerated use of antitheses is common in Rotrou (Raymond G. LePage, Jean Rotrou's La Soeur: A Critical Edition, 1985 - books.google.fr).

 

Mets favorable nuit mon innocence au jour (v. 822), offre un des meilleurs exemples de Rotrou y combine l'antithèse «nuit/jour» avec un jeu sur le sens propre et le sens figuré renforcé par la distribution rythmique à la césure et à la rime. On peut aussi citer le vers où Théodore veut Pour perdre cet ingrat, tâcher de le gagner (v. 1626). Rotrou aime jouer sur les possibilités que donne la dérivation (v. 511, 1966) qui lui fournit aussi bien l'hyperbole amoureuse où Bélisaire se dit «vaincu» par Antonie plus que «vainqueur de la Perse» (v. 460) que l'antithèse par laquelle Philippe exprime le bouleversement radical qui est le sien en reconnaissant son sauveur dans celui qu'il voulait assassiner : J'y viens votre ennemi, j'y deviens votre esclave (v. 904). Cette figure s'inscrit dans une succession (v. 898-912) de pointes et de formules ambiguës (qui sont autant d'énigmes pour Bélisaire) pour lesquelles Rotrou s'est inspiré de Mira de Amescua (v. 1540-1551) plus qu'il ne l'a traduit. Ce feu d'artifice verbal peut sans doute s'expliquer par la volonté de traduire la soudaineté du revirement du personnage, mais il ressortit aussi à une esthétique de la prolifération et de la gratuité où le spectateur s'abandonne au double plaisir de déchiffrer et de voir le héros fugitivement interdit. L'antanaclase est aussi au service de cette esthétique de la pointe, par exemple quand Antonie déclare à Philippe «Tuez ce qui vous tue» (v. 427) pour lui conseiller d'éteindre son amour, ou quand Philippe déclare à son bienfaiteur : Ta vertu me surprend plus qu'il ne m'ont surpris (v. 806). La pointe n'est pas seulement gratuité et plaisir du jeu verbal. Ainsi l'oxymore par  lequel le billet entre Bélisaire et Antonie devient une «muette voix» (v. 854) dévoile justement l'essence de ce billet source de tous les malentendus (Georges Forestier, Marianne Béthery, Théâtre complet de Jean Rotrou, Tome 1 : Bélisaire ; Venceslas, 1998 - books.google.fr).

 

Rotrou écrit Bélissaire en 1643. Rotrou, dans sa dédicace au duc de Guise, essaie de justifier la façon dont il en a usé avec le personnage de Bélisaire, et d'expliquer l'insuccès de sa pièce : il se sert de singuliers motifs : «Bélisaire, dit-il, a été trop cruellement traversé pendant sa vie pour espérer de ne l'être pas après sa mort, et quoiqu'il ait été l'admiration de tout le monde, il n'a pas laissé d'être la haine de quelques-uns, parce qu'il en a été l'envie. Son histoire ne doit pas être plus privilégiée que sa vie, ni sa représentation que lui-même, et si ceux mêmes qui l'aimèrent le plus furent ceux qui le calomnièrent davantage et qui lui firent le plus de mal, il est visible que son sort est d'être persécuté, quoiqu'il soit admiré, et d'être condamné par des passionnés et des jaloux.» Toutes ces antithèses n'y peuvent rien : mieux valait laisser en paix l'ombre de Bélisaire, ne pas donner à l'ouvrage une couleur qui n'est ni celle de la vérité, ni celle de la vraisemblance, et prêter bonnement, comme dans les autres pièces, ces aventures et ce langage à des héros de pure fiction. Au fond, le Bélisaire n'est pas à dédaigner, tant s'en faut : changez les noms, retranchez quelques détails, et c'est la plus splendide des tragi-comédies, la plus riche en situations à effet, en coups de théâtre grandioses. Il eut ses admirateurs quand même, et celà ne nous étonne pas. Pour ce qui est de la cabale dont l'auteur parait se plaindre, agissait-elle par passion et jalousie ? Non; c'était la raison choquée des spectateurs qui commandait cette fois à leur imagination de résister et de ne pas se laisser émouvoir, malgré la magnificence et les surprises de la pièce (J. Jarry, Essai sur les Œuvres Dramtiques de Jean Rotrou. Thèse, etc., 1868 - books.google.fr).

 

Jean de Rotrou est un dramaturge et poète français, né le 21 août 1609 à Dreux où il est mort de la peste le 28 juin 1650. Il est le frère de Pierre de Rotrou (1615-1702). À de rares exceptions, les seuls événements consignés de sa vie sont les parutions successives de ses pièces et de son recrutement en 1635 dans le groupe dit des «Cinq Auteurs» chargés de mettre en forme les idées dramatiques de Richelieu (fr.wikipedia.org - Jean de Rotrou).

 

Avoine, cheval et Bélisaire

 

Antonine, la femme de de Bélisaire, d'aussi humble origine que la fille du gardien d'ours, Theodora, était l'enfant d'un cocher de char. Ambitieuse, dépourvue de tout scrupule, elle avait séduit et épousé Bélisaire, moins pour la gloire que ce nom illustre faisait rejaillir sur elle que pour son immense richesse et le pouvoir dont il disposait. Eperdument amoureux d'Antonine, mari jaloux, mais aveugle, Bélisaire ne s'avisait pas qu'elle le trompait effrontément. Même en présence du plus flagrant délit conjugal, le général doutait de son infortune et acceptant les explications de la coupable, se reprochait son injuste méfiance et lui demandait pardon de l'avoir soupçonnée. Pourtant le réveil du guerrier était toujours possible. Seule l'influence de Théodora pouvait détourner la menace. Antonine s'efforça donc de capter la confiance de l'impératrice et de s'insinuer dans ses bonnes grâces. Le dernier élu d'Antonine était un jeune officier, aussi valeureux d'apparence que veule devant le péril, Théodose. Elle l'avait connu sur le navire où elle accompagnait Bélisaire, incapable de se séparer de sa femme et l'emmenant toujours avec lui dans ses expéditions. Le bateau avait à peine atteint la haute mer que Bélisaire, inspectant les cales, y découvrit, dans un sombre recoin, Antonine et Théodose en intime conversation. Avant même qu'il eût formulé une parole, Antonine lui expliqua que conscient des devoirs de sa charge, Théodose faisait le décompte des provisions et qu'elle l'aidait dans sa tâche. Bélisaire, touché de ce zèle, félicita le jeune officier et, une fois de plus, bénit le ciel de lui avoir donné une épouse aussi diligente. Ainsi Antonine avait obtenu de Théodora qu'elle la protégeât et couvrît ses amours. De son côté, Théodora pensait que, par Antonine, elle tenait Bélisaire et qu'elle en serait immédiatement informée de toute intrigue de cour. Un événement imprévu vint renforcer l'alliance entre les deux femmes. Si Bélisaire s'endormait dans sa quiétude d'heureux mari, son beau-fils, Photius, plus clairvoyant, s'irrita du ridicule dont on couvrait le vieil homme. Il résolut de venger l'honneur outragé du général et de châtier Théodose. Le valeureux amant, pris de peur, s'enfuit aussitôt et alla se réfugier dans un couvent. Photius s'élança à sa poursuite, mais, bientôt rejoint par les gardes de Théodora que les pleurs d'Antonine avaient attendrie, il dut se cacher à son tour, demander asile aux églises d'où, contre toute prescription canonique, Théodora le fit expulser. Arrêté, évadé, arrêté de nouveau, il fut enfin reconduit à Byzance. Théodora décréta elle-même la sentence : la torture et trois années de cachot. Elle se montra plus impitoyable encore envers ceux qui avaient aidé Photius dans sa fuite, tel cet infortuné sénateur, promu au rang de cheval et enchaîné dans l'écurie où elle venait charitablement lui «donner l'avoine». Théodose revenu à Byzance fut lavé de tout soupçon devant Bélisaire qui ne voulut voir en lui que la victime d'une calomnie. […]

 

Parfois, par divertissement, accompagnée d'une des dames de sa suite, elle descendait aux écuries. - Allons voir notre cheval, disait-elle. Allons donner l'avoine à notre coursier. Le «cheval» était, en réalité, un sénateur, Théodose, puni pour avoir abrité le beau-fils de Bélisaire, Photius, fuyant le courroux de Théodora. Arrêté, Théodose, avait été logé dans un retrait de l'écurie. C'est là qu'elle venait lui rendre visite, lui donner plaisamment l'avoine, suivant son expression. Le prisonnier était enchaîné devant un ratelier sur lequel on déposait sa maigre nourriture et les quelques mesures d'eau insuffisantes pour étancher sa soif. Sa chaîne trop courte ne lui permettait pas de se baisser, si bien qu'il demeurait toujours debout, pouvant à peine fléchir les genoux lorsqu'il s'assoupissait, brisé par la fatigue. Incapable dans sa posture de satisfaire normalement ses besoins naturels, il se souillait d'ignoble façon. Il avait, depuis longtemps, perdu la raison et l'usage de la parole. Sa gorge n'émettait plus qu'un son rauque, un gémissement continu de bête blessée. Délicatement, Théodora s'approchait, évitant de fouler de ses pieds l'immonde litière. Tournée vers sa suivante, elle semblait s'émerveiller. - Entends-tu, disait-elle, comme il hennit bien ?  (Jacques Moalic, La guerre d'Algérie, 1973 - www.google.fr/books/edition).

 

"énorme"

 

La notion d’énormité n’avait ni grande importance, ni consistance particulière en droit romain. Dans l’ensemble des compilations justiniennes elle n’apparaît qu’en cinq occurrences, exclusivement dans le Code justinien (Julien Théry, Atrocitas/enormitas. Pour une histoire de la catégorie de ”crime énorme” du Moyen Âge à l’époque moderne, 2012 - halshs.archives-ouvertes.fr).

 

According to the Justinian Digest, the action of laesio enormis was first made available in AD 285 by the Emperor Diocletian. Initially, it was available only to sellers of land, but it was then extended o sellers of both real and personal property and, eventually, to buyers as well, although there was some disagreement about when the right of action for buyers would kick in. At first, it was available only to those buyers who had paid twice as much as the just price,  again using the market price as a guide, at least in most cases. Eventually, however, the prevailing view became that if sellers had a remedy when they received less than 50 per cent of the just price, then buyers should have a remedy when they paid 50 per cent more than the just price, not 100 per cent. In either case, however, the remedy available to buyers paralleled that available to sellers - the buyer had the right to demand a refund of the excess paid, or to set aside the transaction altogether, at his option (Mark R. Reiff, Exploitation and Economic Justice in the Liberal Capitalist State, 2013 - www.google.fr/books/edition).

 

L'empereur sort en effet en grande pompe de son palais. Il franchit les portes de la ville et arrive au camp. Il monte sur une estrade, au milieu de l'armée. Bélisaire seul est debout auprès de lui. Justinien annonce aux soldats, et la guerre d'Italie, et le choix qu'il a fait de Bélisaire pour les conduire à la victoire. Toute l'armée applaudit et jette des cris de joie. L'empereur allait se remettre en marche, lorsqu’un prodige frappe tous les esprits. Près des barrières du camp était un petit tertre, couvert de buissons de myrtes et d'autres arbrisseaux, où une infinité de petits oiseaux avaient fait leurs nids. Un énorme dragon sort tout à coup de son repaire, et se met à dévorer les petits. Les mères effrayées semblent, par leurs cris, implorer du secours. Un aigle fond du haut des airs sur le dragon, et l'emporte. Un moment après, un autre dragon vient continuer le rayage et dévorer les petits oiseaux; un second aigle fond encore sur lui et le tue. Tout le monde, et l'empereur lui-même, est frappé d'étonnement; mais Procope, excellent astrologue, explique ce prodige. Les petits oiseaux sont les peuples d'Italie ; le dragon est le roi des Goths; l'aigle est Bélisaire. Un second roi goth voudra prendre la place du premier ; mais Bélisaire le vaincra de même; ainsi le veut l'Eternel. Alors Justinien satisfait rentre dans la ville et dans son palais, après avoir donné à Bélisaire l'ordre de partir sous trois jours avec l'armée (Du poëme héroïque en Italie au seizième siècle; Notice sur la vie du Trissino; idée de son ITALIA LIBERATA). [...]

 

Jean Georges Trissino, naquit à Vicence, le 8 juillet 1478, de Gaspard Trissino, issu de l'une des plus anciennes familles nobles de cette ville, el de Cécile Bevilacqua, fille d'un gentilhomme de Vérone. Le sujet que choisit Trissino devait intéresser l'Italie dans tous les temps; mais il avait de plus, à cette époque, le mérite de l'à-propos. «C'était, dit M. Denina, dans le temps où l'Italie retentissait encore de la voix tonnante de Jules II, où, après la dissolution de la ligue de Cambrai, on criait partout hautement qu'il fallait chasser les barbares de l'Italie. L'Histoire de la Guerre des Goths par Procope venait de reparaître. On en trouve même une traduction italienne imprimée en 1544, trois ans avant l'édition de l'Italia liberata, qui se fit à Rome en 1547.» L'action qu'il entreprit de célébrer est trop connue pour qu'il soit besoin d'autre chose que de la rappeler en peu de mots. Bélisaire, général de Justinien, après avoir vaincu les Vandales en Afrique, parvenu au plus haut degré de faveur et de gloire, passe en Italie par ordre de cet empereur, et la délivre du joug des Goths qui l'opprimaient depuis près d'un siècle; tel en est le fond historique. Le Père éternel substitué au Jupiter d'Homère, les anges aux dieux inférieurs, des apparitions, des enchantements, des miracles, tel en est le merveilleux. Il fait de fréquentes imitations d'Homère, et invoque tout d'abord dans ce sujet chrétien Apollon et les Muses (Pierre Louis Ginguené, Histoire littéraire d'Italie, Tome 5, 1812 - books.google.fr, Tutte le opere di Giovan Giorgio Trissino, 1729 - www.google.fr/books/edition, fr.wikipedia.org - Gian Giorgio Trissino).

 

"clades enormis" peut se rapporter à Alexandre le Grand (défaite des Perses) (Philippus Caroli, Animadversiones historicae, philologicae et criticae in noctes Atticas et Gellii et Q. Curtii historiam. Ejusdem dissertatio de criticis praecedit (etc.), 1663 - www.google.fr/books/edition).

 

ainsi que "victor victus", le conquérant du monde rendu insensé par sa gloire (Images et signes de l'Orient dans l'Occident médiéval, 1982 - www.google.fr/books/edition, Jean Alexandre C. Buchon, Choix de moralistes francais, 1843 - www.google.fr/books/edition).

 

Dans un document abrégé en "Goth." ou "Gotthic." qui pourrait être le Bréviaire ou Missel gothique ("missale gotthicum"), du VIIIe siècle attribué à Isidore de Séville, on trouve "aenormis" dans l'édition de Juan Grial (XVIe siècle) des œuvres d'Isidore (Collectio maxima conciliorum omnium Hispaniae, et Novi Orbis, epistolarumque decretalium celebriorum, necnon plurium monumentorum veterum ad illam spectantium, Tome 1, 1693 - www.google.fr/books/edition, Isidorus Hispalensis, Opera omnia denuo correcta et aucta recensente Faustino Arevalo, Tome 3, 1798 - www.google.fr/books/edition).

 

Quintilien appelle toga enormis (XI, 3, 139) une toge mal coupée, et qu'il est, par suite, impossible d'ajuster convenablement.

 

Acrostiche : CEPV, SERu (en alphabeth grec)

 

Le mot "eireros" (Odyssée VIII, 529) ne se trouve nulle part ailleurs, ni chez Homère, ni chez aucun autre poëte; mais le contexte ne laisse aucun doute sur sa signification. La philologie comparative confirme l'explication qui se présente d'elle-même. Curtius rattache "eireros" a la racine "ser", ou "er", qui contient l'idée de lien ou de chaine. Ainsi eireros serait identique au latin servitium. Quelques-uns veulent que "eis", dans "eisanagousi", n'ait pas une valeur propre, et que "eireron" soit le complément du verbe même. Alors "eireros" serait adjectif des deux genres, et cette forme grecque correspondrait à servus et serva (Alexis Pierron, Oeuvres d'Homere : L'Odyssée, 1875 - books.google.fr).

 

"ser" ou "seru" dans l'exégèse de Iliade I, 216 (Walter Leaf, The Iliad, Tome 1, 1886 - www.google.fr/books/edition).

 

Le Trissino se modela si exactement, ou si l'on veut si servilement sur Homère, qu'il transporta dans son poëme les descriptions, les petits détails, les expressions même de l'Iliade, et quelquefois des épisodes entiers. Il en a tout pris, dit Voltaire, excepté le génie (Jacques Demogeot, Histoire des littératures étrangères condidérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française: Littératures méridionales. Italie, Espagne, 1884 - www.google.fr/books/edition).

 

BÉLISAIRE : Je sers sans intérêt, ce mot te doit suffire, / Et n'en veux autre fruit que de ne t'en rien dire, / De soi-même un bon acte est l'objet et le prix (Georges Forestier, Marianne Béthery, Théâtre complet de Jean Rotrou, Tome 1 : Bélisaire ; Venceslas, 1998 - www.google.fr/books/edition).

 

Il faut renoncer d'ailleurs à la légende courante d'après laquelle Grégoire Ier aurait, par contraste avec le byzantin Jean qui se titrait patriarche oecuménique, voulu s'appeler servus servorum Dei. Ce titre est, en réalité, beaucoup plus ancien et s'appliquait à bien d'autres qu'au pape. Mais, si Grégoire ne l'a pas créé, il en fit un usage plus abondant et que l'on peut croire intentionnel (Revue des Sciences Religieuses, 1939 - www.google.fr/books/edition).

 

Une bulle sur papyrus de l'an 570, publiée par Gaétan Marini, commence ainsi : Johannes episcopus, servus servorum Dei, etc., et se termine par ces mots : Datum... mense madio, die III, Mgr Marino Marini, neveu du savant éditeur des Papiri diplomatici, fait observer, d'après ce monument, que la formule servus servorum Dei et la date du quantième, du mois suivant la série croissante des jours dont les bénédictins avaient attribué l'introduction à Grégoire le Grand, ont été l'une et l'autre employées au moins quelques années avant l'avènement de ce saint pontife. Il est même possible qu'on découvre des documents antérieurs à la lettre de Jean III, où les papes prennent l'humble qualification de serviteur des serviteurs de dieu, car il est certain, comme les bénédictins en font eux-mêmes la remarque, que saint Augustin et saint Fulgence leur ont donné ce titre de leur temps (Jacques Marie Joseph Louis de Mas-Latrie, Dictionnaire de statistique religieuse, 1831 - books.google.fr).

 

Typologie

 

Le report de 2083 sur la date pivot 540 donne -1003.

 

Epoque du roi latin Capetus ou Sylvius Atis (Lenglet Du Fresnoy, Tablettes chronologiques de l'hist. univers., sacrée et proph., ecclésiast. et civile, depuis la création du monde, jusqu'à l'an 1762, 1763 - books.google.fr).

 

On sait que cette liste des rois Silvii repose sur des élaborations artificielles, relativement tardives même si nous pouvons être sûrs maintenant que Fabius Pictor en connaissait déjà une forme, et offrant une grande variété tant en ce qui concerne le nom de ces rois que leur nombre ou la durée attribuée à leurs règnes. Et Atys n'appartient pas à ce qu'on peut considérer comme la partie fixe de cette liste. C'est en ce qui le concerne qu'on constate le plus de variations : le roi placé entre Alba et Capys est Capetus chez Denys, Epytus chez Ovide et Epitus Silvas chez Eusébe - Diodore, et Jérôme connaît un Aegyptus. On a clairement la trace, avec cet Atys, d'une élaboration récente, et mal assurée à l'époque où Tite Live en fait état (Dominique Briquel, L'origine lydienne des Etrusques: histoire de la doctrine dans l'antiquité, Collection de l'École française de Rome, Volume 139, 1991 - books.google.fr).

 

Virgile avait déjà élaboré un autre Atys, héros troyen, dans le même but de rehausser le prestige de la gens Atia, famille de la mère d'Auguste. Virgile s'est probablement inspiré de l'Atys lydien, en rapport avec la légende des origines des Etrusques.

 

Pérouse apparaît pour la première fois dans l'histoire sous le nom de Perugia. C'est l'une des douze cités étrusques (dites dodécapole). Elle est mentionnée lors de la guerre de 310 ou 309 av. J.-C. entre les Étrusques et les Romains (fr.wikipedia.org - Pérouse, A. Noël des Vergers, L'Étrurie et les étrusques, ou Dix ans de fouilles dans les Maremmes toscanes, Tome 2, 1864 - www.google.fr/books/edition).

 

Dans la guerre entre Octave et Antoine, lequel occupa Perusia en été 41, et fut forcé de la rendre en février 40 après une lutte acharnée (bellum Perusinum), la ville souffrit terriblement et fut enfin réduite en cendres. Sous le nom d'Auguste, Octave la rétablit et l'orna de monuments qui comptent encore aujourd'hui parmi ses plus belles parures (Karl Bædeker, Italie manuel du voyageur, Tome 2 : L'Italie centrale et Rome, 1869 - www.google.fr/books/edition).

 

L'Antiquité, on le sait, a connu trois thèses sur les origines étrusques, l'une privilégiant l'autochtonie, l'autre l'origine pélasgique, la troisième l'origine lydienne. C'est cette dernière - sans conteste la plus importante dans la littérature antique - que Dominique Briquel étudie ici dans sa naissance et dans ses multiples développements. Le point de départ est le passage bien connu d'Hérodote (I, 94) sur la migration des Lydiens. Sous le règne d'Atys, fils de Manès, une forte disette se serait produite dans toute la Lydie.

 

On reviendra apparemment (ch. 18) à un univers plus spécifiquement étrusque avec le dernier développement significatif de la légende, celui qui figure chez Jean le Lydien, mais l’Etrusca disciplina, à laquelle cet auteur byzantin est surtout sensible, reste malgré tout un des domaines par lequel les Étrusques ont particulièrement marqué la culture romaine. On n'a donc pas vraiment quitté Rome (Jacques Poucet, Dominique Briquel, L'origine lydienne des Étrusques. Histoire de la doctrine dans l'Antiquité. In: L'antiquité classique, Tome 62, 1993 - www.persee.fr).

 

Les développements de la légende lydienne survenus en milieu grec ou latin à époque tardive - soit vers la fin de l'époque hellénistique ou plus tard encore - représentent en général des sortes d'enjolivements assez extérieurs à la tradition. Celle-ci fournit un prétexte pour des jeux étymologiques, des etiologies qui s'appliquent à des faits romains plus qu'étrusques, des légendes de primi inventores qui témoignent plus du goût hellénistique pour ce type de considérations que d'une volonté d'affirmation des intéressés eux-mêmes, ou des variations généalogiques qui traduisent de simples elaborations d'érudits. Dans tout cela se révèle un travail de lettrés, assez étranger aux réalités toscanes, et à qui une légende universellement admise comme celle de Tyrrhènos, fournit une base pour des constructions finalement très artificielles et de peu d'importance réelle. Or il est quand même une dernière tradition, dont la trace nous a été conservée par Jean le Lydien, qui nous paraît témoigner d'un esprit différent. Déjà, si on tient compte de ce qu'elle implique, elle bouleverse l'identification Lydiens/Etrusques. La doctrine hérodotéenne, devenue vérité universellement reçue, supposait que les Etrusques aient été des conquérants venus de l'extérieur, d'un Orient senti comme lié à l'univers grec, avec une solution de continuité complète par rapport aux anciens occupants, ombriens, de la Toscane. La version de Jean le Lydien, au contraire, insiste sur la permanence de l'élément ancien, indigène. Comme l'a justement souligné M. Pallottino, il s'agit en fait d'une doctrine autochtoniste. Simplement, à la différence de celle que présente Denys d'Halicarnasse, elle ne rejette pas totalement la thèse hérodotéenne : l'idée d'une venue du Lydien Tyrrhènos subsiste. Mais alors qu'Hérodote et ses successeurs - comme, dans un autre cadre, les tenants de la thèse pélasgique - voient en ces émigrants les véritables ancêtres des Etrusques contemporains, la version de Jean le Lydien ramène l'arrivée de Tyrrhènos à une simple péripétie de l'histoire du peuple tyrrhénien, ayant un sens culturel et non plus ethnique. L'ethnos étrusque n'est plus rapporté à ce seul élément lydien. D'autre part cette version met en avant un aspect particulier de la civilisation étrusque : l'Etrusca disciplina. Elle souligne à propos de Tyrrhènos non plus l'apport ethnique, lié à l'univers hellénique, qu'il représente, mais la science religieuse qu'il a transmise aux Toscans. Le rapport entre Tyrrhènos et Tarchon est nettement posé. Ce n'est peut-être pas un trait original : nous l'avons rencontré dans certaines formes de la tradition. Mais il est important de noter qu'ici Tarchon n'est pas présenté comme le conquérant à qui est due la formation de la confédération étrusque. Sont soulignés ses traits purement religieux : il est le dépositaire de la révélation de Tagès. Et le récit intègre une explication du nom des Etrusques par leur religiosité, que nous avons déjà rencontrée, sous des formes diverses, mais sans qu'elle soit liée à la légende lydienne. De plus, parmi les variantes de cette explication - par "thuoskoos", par "thuein", "thusai" ou "thusiazein" ou par tus - celle qui est utilisée ici met en avant un des aspects principaux de l'Etrusca disciplina : l'hépatoscopie. Par là, cette tradition est clairement centrée sur ce par quoi principalement la civilisation étrusque pouvait encore intéresser les Romains de la fin de la république ou de l'empire : le corps de doctrines religieuses connu sous le nom de discipline étrusque, qui apparaissait comme l'apport essentiel de cette nation - quand bien même des études nombreuses ont su y déceler bien des traits d'origine orientale ou grecque ! Il peut donc y avoir là, comme dans les autres développements tardifs de la légende que nous avons considérés, un aspect artificiel, en ce sens que cette version fait intervenir des éléments qui n'avaient aucune place dans la forme originelle de la tradition. Mais à la différence des autres élaborations tardives, qui se meuvent dans le domaine de la pure érudition, et qui servent à rattacher à ce thème des détails sans grande importance, la version de Jean le Lydien met en relief un point qui a une portée réelle : l'Etrusca disciplina. Ce n'est pas un jeu d'érudition gratuite. Ce point est précisément celui par lequel l'Etrurie compte toujours aux yeux des Romains (Dominique Birquel, L'origine lydienne des Étrusques. Histoire de la doctrine dans l'Antiquité. Rome : École Française de Rome, 1990 - www.persee.fr).

Contact