La girafe

La girafe

 

X, 36

 

2203-2204

 

Apres le Roy du soucq guerres parlant,

L'isles Harmotique le tiendra à mespris :

Quelques ans bons rongeant un & pillant,

Par tyrannie à l’Isle changeant pris.

 

"Harmotique" : hermontique ?

 

Hermonthis était le chef-lieu du nome hermontique, dans le voisinage de Thèbes; elle fut autrefois la résidence d'un évêque, et parmi les habitans se trouvent encore des chrétiens, chez lesquels le tombeau de Mary-Girgés ou saint Georges (Carl Ritter, Géographie générale comparée, Tome 2, 1836 - books.google.fr).

 

Le village d'Erment ou Arment, que l'on aperçoit sur la rive occidentale, est la célèbre Hermonthis : il y a dans ses environs un grand temple assez bien conservé dont les peintures représentent différents animaux, entre autres la girafe, aujourd'hui inconnue en Égypte. Dans toute cette contrée, les habitants fabriquent, avec une argile poreuse et légère, des vases qui, en laissant passer la vapeur de l'eau, la privent de son calorique et en font une boisson délicieuse (Conrad Malte-Brun, Géographie universelle de Malte-Brun, 1864 - books.google.fr).

 

HERMONTHIS Ville d'Egypte dans le nôme qui en prenoit le nom d'Hermonthites & dont elle étoit la Metropole, selon Ptolémée qui écrit ce nom par un omicron "Ermonthis" au lieu qu'Etienne l'écrit par un oméga "Ermônthis". Strabon écrit "Ermouthis" & dit que l'on y nourrissoit un boeuf sacré. Il la place entre Thebes & la Ville des Crocodiles. Antonin en fait aussi mention dans son Itineraire.

 

Diospolin

Tentyram XII. M.P.

Papa VIII.  M.P.

Hermunthim XXX M.P.

Laton XXIV M.P

 

Cette derniere est la même que Latopolis. Ortelius dit que ce nom est corrompu en celui de NARMUNTHUM dans la Notice de l'Empire. Si c’est de cette Ville que la Notice a voulu parler, le nom n'est pas seulement corrompu; mais la Ville y est horriblement deplacée , puis qu'elle y est mife comme étant de l'Augustamnique qui étoit bien loin delà.

 

HERMONTHITES Nomos, contrée d'Egypte au Couchant du Nil. Elle avoit, felon Ptolomée : le nôme de Memnon au Nord; celui de Thebes & le Nil au Levant, les Dodecaschoenes au Midi & les montagnes de la Libye au Couchant. Ses Villes étoient Hermonthis Capitale, l’on y adoroit Jupiter & Apollon & qu'on Latopolis La Grande Ville d'Apollon, Ensuite un Village situé dans les terres, savoir Phthontis. Et enfin l’Isle d'Elephantine (M. Bruzen de la Martinière, Le Grand Dictionnaire Geographique Et Critique, Tome 4, seconde partie : H et I, 1732 - books.google.fr).

Elephantine ne semble pourtant pas faire partie du nome d'Hermonthis.

 

Cependant, "Ombos, Éléphantine et Philes étaient souvent réunis sous le commandement d'un seul stratège ; mais ils se montrent parfois séparés. On trouve même, une fois, les trois nomes précédents avec le Péri-Thèbes et l'Hermonthites réunis sous les ordres d'un même stratège" (Abdallah Simaika, Droit romain: La province romaine d'Égypte depuis la conquête jusqu'a Dioclétien. Droit international. Compétence des tribunaux mixtes d'Égypte en matière civile et commerciale, 1892 - books.google.fr).

 

L'île d'Armant se trouve sur le Nil au sud et en face d'Hermonthis (eg.geoview.info).

 

À la fin du XVIIIe siècle existait encore un édifice visité par les savants de la Commission d'Égypte qui en firent les premiers relevés, ainsi que des vues particulièrement pittoresques des vestiges des colonnades. Jean-François Champollion le visita à son tour en novembre 1828 et pu l'identifier comme étant un mammisi, dédié par Cléopâtre VII Philopator pour célébrer la naissance de son fils Ptolémée XV Césarion qu'elle eut avec Jules César (fr.wikipedia.org - Hermonthis).

 

Eléphantine

 

L'île Éléphantine est une île d'Égypte située sur le Nil, en face du centre-ville d'Assouan dont elle fait partie. Elle constitue une des nombreuses îles et rochers qui forment la première cataracte du Nil. Dans l'Égypte antique, l'île était une ville, capitale du premier nome de Haute-Égypte, celui «du Pays de l'arc» ou «du Pays de Nubie» (tA-sty). Son nom égyptien Abou, vient de Ab qui signifie en français à la fois «éléphant» et «ivoire». Son nom égyptien ancien était Yeb. Il semblerait d'après les textes anciens, que la ville fut un important centre de négoce de l'ivoire originaire d'Afrique. Dès l'Ancien Empire, les expéditions militaires vers la Nubie partaient de l'île Éléphantine. Fortifiée dès le quatrième millénaire avant notre ère, Sount, la «ville des flots» bâtie au sud de l'île, servait dès l'Ancien Empire de poste douanier et de place d'échange commercial avec le Sud. Au Nouvel Empire de nombreux temples seront édifiés sur l'île Éléphantine, dont un temple dédié à Khnoum, un temple périptère remontant à Hatchepsout et Thoutmôsis III dédié à Anoukis et un kiosque de même style datant d'Amenhotep III. Les trois divinités Khnoum, Satis et Anoukis forment la triade d'Éléphantine. Satis évite que la crue soit trop basse, pendant qu'Anoukis la régule si elle dépasse un certain niveau. Avec le temps, la ville grossit et s'étendit sur la rive orientale du Nil en face de l'île Éléphantine, devenant la Syène (Assouan) des derniers temps de l'Égypte pharaonique (fr.wikipedia.org - Eléphantine).

 

A l'époque prédynastique la Girafe était capturée en Égypte en vue de sa domestication: elle est représentée, sur les graffites d'Assouan tenue en laisse par un être humain. On chassait encore cet animal sous la XI° dynastie dans des savanes voisines de l'Égypte, peut-être en Éthiopie. Des Girafes captives étaient amenées en Égypte comme redevances aux temps du préfet Rekhinará et du pharaon Ramsès III : elles provenaient sans doute de Nubie, peut-être même de la Somalie (Etudes de géographie zoologique, Glasnik Hrvatskoga prirodoslovnoga društva, Volumes 38 à 39, 1925 - books.google.fr).

 

Acrostiche : ALQP, "qapi" la porte en turc

 

Un improbable mixte arabe-turc avec l'article arabe "al" et le turc "qapi" (le turc n'a pas d'article).

 

En Egypte, la période ottomane proprement dite s'étend de 1517 à 1798, fourchette où peut se situer la rédaction des Centuries.

 

Satet ou Satis est une déesse de la région d'Éléphantine (île de Séhel) liée à la fertilité, protégeant la frontière méridionale du pays et la Première cataracte. Préposée à l'inondation, elle s'oppose à Ânouqet (Jean-Loïc Le Quellec, Pauline de Flers, Philippe de Flers, Du Sahara au Nil: peintures et gravures d'avant les pharaons, 2005 - books.google.fr).

 

Évoquant, à la fin du principat de Trajan, le voyage effectué par Germanicus en Égypte en 19 de notre ère, l'historien écrit : Exim uentum Elephantinen ac Syenen, claustra olim Romani imperii, quod nunc Rubrum ad mare patescit, c'est-à-dire : «Puis on se rendit à Éléphantine et à Syène, qui furent jadis la clôture d'un pouvoir romain qui s'étend à présent jusqu'à la mer Rouge». L'image de la clôture ou de la porte est banale, employée à propos d'Eléphantine, Syène ou Philae. Elle est déjà en usage à l'époque pharaonique et est attestée. à l'époque lagide, sous Ptolémée VI. À l'époque romaine, une inscription de Philae évoque la «porte sacrée de Syène». À l'époque romaine, une inscription de Philae évoque la «porte sacrée de Syène», cependant qu'une satire de Juvénal fait état des défenses d'éléphant qu'envoie à Rome «la porte de Syène» (porta Syenes). Mais c'est en la comparant à un passage de la Pharsale, que nous avons déjà cité, que l'on peut, à notre avis, éclairer la remarque de Tacite. Lucain, en effet, emploie déjà l'expression claustra, qu'il applique à Philae (et non à Éléphantine et à Syène) par la bouche du prêtre égyptien Acorée. Celui-ci, en décrivant à César le cours du Nil, qualifie l'île sacrée de «barrière du royaume» (lagide). Mais il ajoute que cette barrière sépare des peuples d'Arabes les campagnes égyptiennes (qua dirimunt Arabum populis Aegyptia rura), ce qui montre bien contre quel horizon était alors avant tout érigée cette barrière (J. Desanges, Arabes et Arabie en terre d'Afrique, L'Arabie préislamique et son environnement historique et culturel: actes du Colloque de Strasbourg, 24-27 juin 1987, 1989 - books.google.fr).

 

Girafe

 

Avant de passer à la troisième salle ou sanctuaire, j'arrêterai le lecteur sur une figure de girafe, animal dont le seul temple d'Hermonthis, dans toute l'Égypte, nous a présenté l'image. Elle est sculptée, au dehors du temple, sur la partie postérieure; sa grandeur est proportionnée à celle des figures humaines qui sont sur cette face. A sa taille élevée, à ses jambes antérieures si hautes, à son cou si alongé, à sa queue très-courte, enfin à ses deux petites cornes, il est impossible de méconnoître ce quadrupède gigantesque, l'un des plus extraordinaires de l'ancien continent. [...] J'ajouterai que le temple d'Hermonthis renferme une seconde image de girafe, que j'ai dessinée dans le sanctuaire. Ici elle est couchée; mais on la reconnoît aux deux petites cornes qu'elle a sur la tête, Le tableau où elle figure, seroit bien propre à fournir des lumières sur le rôle qu'elle devoit jouer dans les emblèmes Égyptiens. En face d'elle est un chacal, debout ; au-dessous, est une figure de Typhon, qui a un lion en face de lui. Ces quatre figures enferment un autel tout environné et couronné de tiges de lotus, et où pose un épervier qui a les ailes déployées, comme dans le dessus de porte de la première salle. […]

 

Erment serait la patrie de Moïse (beled Mousa) (Prunelle, Description de l'Egypte, 1809 - books.google.fr).

 

David Kimhi est cité par (Gesner 1551 : 160) dans sa notice sur la girafe. D'autres exégètes juifs antérieurs au XIIIe siècle ont aussi donné l'équivalence entre zemer et zarafa : Rabbi Jona et Ibn Yanah (Anthropozoologica, Numéro 43, 2008 - books.google.fr).

 

"zemer" apparaît dans Deutéronome 14,5 dans les prescriptions alimentaires (La Sainte Bible, ou le vieux et le nouveau Testament: avec un Commentaire littéral, composé de Notes choisies et tirées de divers Auteurs anglois, Tome 3, 1746 - books.google.fr).

 

La girafe au temps de Louis XI

 

Pour relier ce quatrain au précédent IX, 35, suivons la piste de la girafe.

 

La girafe Médicis est une girafe qui fut offerte à Laurent de Médicis en 1486, probablement par al-Ashraf Qaitbay, le sultan mamelouk burjite de l'Égypte, dans une tentative diplomatique de se rapprocher des Médicis. La girafe causa sensation lors de son arrivée à Florence car, même si les Médicis possédaient une grande ménagerie et avaient déjà présenté un mannequin géant d'une girafe, c'était le premier exemplaire vivant à être vu dans la ville. Bien qu'Anne de France, régente de France et fille de Louis XI, ait rappelé à Laurent sa promesse de la lui offrir, elle ne fut pas satisfaite pour autant : Laurent, qui avait fait construire, dans sa villa médicéenne de Poggio a Caiano, une écurie spéciale pour la girafe, chauffée pour la protéger des hivers florentins humides, la vit se rompre le cou dans la poutraison et mourir, peu de temps après son arrivée. Ce fut également la première girafe en Italie depuis les jours de l'ancienne Rome. Elle ne survécut pas longtemps, et l'on dut attendre près de 300 ans avant de revoir une autre girafe en Europe (fr.wikipedia.org - Girafe Médicis).

 

Pour le sultan d'Egypte Qait Bay, le "sainct barbar", cf. quatrain X, 38 - Commerce avec le Levant sous Louis XI.

 

Qayt-Bay, à son tour, parvint à se maintenir vingt-neuf années sur un trône que menaçait alors la puissance ottomane, qui avait prévalu sur l'influence mongole. Par une générosité fatale, Qayt-Bay avait donné asile en Égypte au prince Zizim (Djem), compétiteur de Bajazet II, ce qui attira sur lui des haines funestes dans l'avenir. Bientôt en effet le sulthan Qansouh, et après lui Touman-Bey II, eurent à se défendre contre toutes les forces de Sélim. Sélim, qui avait succédé à Bajazet l'an 923 de l'hégire (1517), Sélim fit son entrée solennelle dans la capitale égyptienne. La dynastie des Mamelouks Borgites ou Circassiens périt dans cette lutte, et dès ce jour le beau royaume d'Égypte ne fut plus qu'une province de l'empire ottoman. Sélim resta assez longtemps au Caire pour y pourvoir lui-même à l'organisation de cette nouvelle annexe. Il fit de l'Égypte un pachalick, dont le titulaire fut un certain Khayr-Beyk, personnage dont l'autorité était balancée par celle d'un chef militaire qui commandait la force armée de l'Egypte. Ainsi, ces deux chefs devaient se tenir en respect l'un l'autre, tandis qu'un troisième pouvoir, celui des émirs mamelouks, les départageait. Cette organisation avait en elle-même tant de conditions de durée que, malgré les distances, malgré une suite non interrompue de conspirations, l'Égypte resta pendant trois siècles vassale de la Porte (Dictionnaire de la conversation et de la lecture: inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous, Tome 8, 1854 - books.google.fr).

 

Qaytbay pourrait porter le tel titre de "roi du souq".

 

Il dut faire face aux conséquences des choix de ses prédécesseurs, ainsi qu'aux compromis établis avec les marchands en vingt ans de vie du système des stocks: pendant les presque trente ans de son règne, l'ouverture de la finance sultanienne au commerce obligea Qaytbay à une constante négociation avec les secteurs financiers (Francisco Javier Apellániz Ruiz de Galarreta, Pouvoir et finance en Méditerranée pré-moderne : le deuxième État mamelouk et le commerce des épices (1382-1517), 2009 - books.google.fr).

 

Bernhard von Breydenbach (Bernard de Breydenbach ou Breidenbach), né vers 1440 et mort en 1497, est un ecclésiastique allemand qui fut doyen de la cathédrale de Mayence. Il fit en 1483 un pèlerinage à Jérusalem et au mont Sinaï, dont il publia la relation : Peregrinatio in Terram Sanctam en latin à Mayence, 1486, in-folio. C'est le plus ancien livre imprimé où se trouve l'alphabet arménien et l'alphabet arabe. L'unique planche zoologique de cet ouvrage fait figurer au voisinage de la girafe, une licorne, de même qu'un dromadaire guidé par un homme singe alors que la légende précise que ces animaux sont véritablement représentés tels que nous les avons vus en Terre sainte (fr.wikipedia.org - Bernhard von Breydenbach).

 

Un autre pèlerin Josse de Ghistelles (vers 1450 - 1520) effectue, après avoir été en palestine, un périple en Egypte de 1481 à 1485 pour retrouver le royaume du prêtre Jean. De la côte de la Mer rouge, il rejoint le Nil à hauteur de Qena au nord de Louxor et d'Hermonthis (Présence de l'Égypte, 1994 - books.google.fr).

 

Le contemporain de Qaitbay, Louis XI fut surnommé, "le roi des marchands" mais au XIXe siècle (La Borderie, Histoire de Bretagne), encore qu'on pouvait le faire avant, connaissant l'action industrielle du roi. 

 

Donc, restons-en au roi des marchands. Jusqu'à plus ample informé, nous verrons simplement en Louis XI un esprit réfléchi, clairvoyant, ayant su discerner l'importance nouvelle du commerce dans la vie des Etats, et ayant travaillé par tous les moyens, notamment en ouvrant à la noblesse la carrière des affaires, à augmenter le potentiel économique de la nation. Ne le louons pas d'avoir pressenti le rôle que, dans le monde agrandi des générations suivantes, allait jouer le commerce maritime. Ce serait lui supposer, bien inutilement, le don de divination. Son œuvre trouve une suffisante justification dans les suggestions de l'époque où il vivait. De l'Italie ses pensées se portaient souvent vers la Méditerranée. Rien ne permettait de prévoir qu'elle cesserait bientôt d'être le principal foyer des échanges internationaux. Jacques Cœur était allé y chercher les éléments de sa prodigieuse fortune. La leçon de cette existence hors série, celle du plus puissant marchand du siècle, n'a certainement pas été perdue pour Louis XI. D'un bout à l'autre du règne il a voulu que les Français fussent présents en Méditerranée. Il a fait pour y développer le «navigage» les efforts que nous avons dits. Et il est probable que le désir d'agrandir la façade méditerranéenne du royaume contribue à expliquer à la fois la conquête du Roussillon et la réunion de la Provence (Gaston Zeller, Procès à reviser ? Louis XI, la noblesse et la marchandise. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 1e année, N. 4, 1946 - www.persee.fr).

 

"pillant"

 

L'étymologie de girafe est zarafa à mettre en regard de l'amharique "zäräfä" piller, de l'arabe "zarafa" dépouiller, arvir, enlever, voler, et du syriaque "zerifuta" assaut (Maxime Rodinson, Ethiopien et sudarabique, Ecole Pratique des Hautes Etudes, 1958 - books.google.fr).

 

"Roi du souq" : les Mamelouks

 

Le souk (bazar en persan) désigne le marché, le lieu où s'effectuent les échanges commerciaux. Sa structure, héritée du monde antique méditerranéen et oriental, s'organise autour de la mosquée. Si nombre de souks des principales cités du monde musulman ont été considérablement endommagés par l'urbanisme moderne – ceux du Caire (Khân el-Khalili), de Delhi, de Lahore...–, d'autres ont pu conserver leur structure initiale et leur magie d'antan : c'est le cas des souks de Fès, de Tunis, d'Istanbul, ceux de Chiraz, de Téhéran, d'Ispahan, ou encore de Sanaa (Yémen), de Samarcande et de Damas.

 

L'implantation rapide de l'islam dans les grandes cités arabes et non arabes du VIIIe siècle est due non seulement aux campagnes guerrières des armées musulmanes (maghâzi ou ghazawât), mais aussi - pour une large mesure - aux avantages induits par le commerce qui s'y pratiquait. Si le commerce représentait l'un des piliers les plus sûrs de la Jahiliyya - la période antéislamique -, il s'avéra déterminant pour l'après-Jahiliyya. En effet, l'islam n'a pas cherché à diversifier les sources de revenus des habitants du Hedjaz, de La Mecque, ni de Médine, dont le commerce constituait l'essentiel. C'est dire que le souk (marché) était le centre nerveux de la ville arabe et même de tout l'islam (Malek Chebel, 3 minutes pour comprendre les 50 notions-clés de l'Islam: Le Coran, le Prophète, le pèlerinage, le sunnisme, le chiisme, les arts, 2016 - books.google.fr).

 

Dire que l'Egypte et ses habitants sont, au point de vue du bien-être et de la prospérité, à la merci du pouvoir qui les gouverne, c'est dire que la domination des Mamelouks fut une période de désolation et de profonde misère.

 

"Vingt-quatre ou vingt-cinq mille Mamelouks gouvernaient alors l'Egypte. Cette cavalcade souveraine était composée d'esclaves. Quel que fût leur grade ou leur dignité, qu'ils fussent beys ou simples soldats, tous les Mamelouks sortaient du bazar. Ils formaient une société particulière, unique certainement dans l'histoire, qui différait des autres qu'elle n'avait point de patrie; que la famille n'y existait pas ; qu'elle ne pratiquait aucun culte bien qu'elle appartint pour la forme à la religion musulmane ; qu'elle ne connaissait d'autres sciences que l'équitation et l'escrime de la lance ; qu'elle vivait sans lois, sans règles et sans traditions. Des négociants la recrutaient en Perse, en Moldavie, en Valachie, au Caucase, en Grèce, avec des enfants volés ou achetés, à bas prix, à des parents pauvres. Ces enfants, presque tous d'origine chrétienne, étaient conduits dans les entrepôts d'Alexandrie et du Caire, où des employés les lavaient, les paraient pour la vente et les rendaient mahométans. On avait soin de les choisir bien faits, jolis de figure, fortement constitués, intelligents, propres au double exercice du cheval et du pouvoir. De l'étalage du marchand, ils passaient chez les beys dont ils devenaient les pages, les soldats et quelquefois les héritiers. Ce singulier genre de vie faisait des Mamlouks des êtres à part. Mahométans par nécessité, ils restaient indifférents à toutes les croyances sans éprouver le besoin de les remplacer par une philosophie quelconque. Élevés loin des leurs, au milieu des soldats, ils ne ressentaient et ils n'inspiraient que des affections de corps de garde. Ils vivaient entre eux, ne se souciant point de l'Egypte qu'ils se contentaient de dévaliser et de violenter. La révolte était leur situation ordinaire. Ce ramassis d'hommes de toutes les races, réunis par le hasard, étrangers au pays qu'ils habitaient, livrés à toutes leurs fantaisies et avilis dès l'enfance, avait un irrésistible besoin d'indépendance et d'anarchie. Jamais en aucun temps et en aucun pays, même en Pologne, le désordre n'avait été poussé plus loin ni avec plus de furie et d'inconscience. L'Orient, pourtant habitué à des spectacles étranges par de longs siècles de corruption sanguinaire, s'étonnait des mœurs et des violences des Mamlouks. Leur vie était une lutte perpétuelle. Us s'entr'égorgeaient et s'assassinaient, tantôt pour s'arracher le pouvoir,- tantôt pour s'enlever de jeunes esclaves. Les batailles succédaient presque sans trêve aux batailles, les charges de cavalerie aux charges de cavalerie, et, vu de loin, le gouvernement de l'Egypte avait l'aspect d'un carrousel. Dans l'histoire des Mamlouks, il est souvent question de leurs soldats, des jeunes gens qu'ils achètent sur le marché, des juifs qui gèrent leur fortune : il n'est jamais question de leurs enfants. C'est que, d'ordinaire, ils n'en ont pas. L'aristocratie qui gouvernait la vallée du Nil dédaignait de se reproduire. Elle se renouvelait sans se perpétuer. Si les bazars, qui fournissaient aux beys leurs héritiers, avaient été fermés, la société mamlouke serait morte : on aurait vu diminuer et disparaître cette cavalcade omnipotente. Les grands personnages avaient des harems fournis de Circassiennes, de Valaques et de Grecques, comme ils avaient des jardins plantés de fleurs rares, des écuries dallées de marbre, des pipes à bouquin d'ambre et des sabres à poignée d'or. C'était un luxe obligatoire. Les femmes ne jouaient au milieu de ce monde passionné qu'un rôle secondaire. D'habitude en Orient, elles ne paraissent que rarement sur la scène; on ignore leurs noms, 'mais on devine à chaque instant leur influence anonyme. Ici, elles ne semblent avoir ni influence ni autorité. Si par hasard on en aperçoit une, elle est usée par la solitude et elle donne des consultations politiques. C'est une confidente de tragédie comme par exemple la vieille esclave de Mourad-Bey, qui s'aboucha avec Kléber. Dans la vie ordinaire, les femmes ne comptent ni comme mères, ni comme filles, ni comme sœurs, ni comme femmes. Elles servent à meubler des appartements. L'Egypte, avec ses traditions de soumission passive et sa torpeur séculaire, se laissait tyranniser par ce monde-là, mais elle le subissait sans s'y mêler. Elle était peuplée, comme elle l'est aujourd'hui, de Coptes, d'Arabes, de Turcs, de juifs, d'Arméniens et de bédouins du désert, autres cavaliers indépendants qui pillaient les villages isolés et campaient sur les frontières. Les Arabes formaient le gros de la population depuis la conquête. Parmi eux, il y avait quantité de gens riches, propriétaires urbains ou ruraux. Les Turcs faisaient du commerce et en faisaient honnêtement; les Coptes remplissaient de petites fonctions et fournissaient aux beys leurs domestiques."

 

Signalons seulement les abus sans nombre des commandants des provinces, qui réquisitionnaient tout ce qu'ils trouvaient, pour la nourriture des troupes, et qui exigeaient des fellahs des cadeaux et toutes sortes de droits fantaisistes que leur imagination n'était pas en peine d'inventer. Mais la plus terrible de toutes les contributions était celle que les fellahs devaient aux Bédouins du désert (Joseph F. Nahas, Situation économique et sociale du fellah égyptien, 1901 - books.google.fr, Édouard Étienne Antoine Simon Lockroy, Ahmed le boucher: la Syrie et l'Egypte au XVIIIe siècle, 1888  - archive.org).

 

On ne saurait assimiler les Mamelouks aux seigneurs féodaux d'Occident que d'une manière abusive et purement formelle. En effet, le système d'irrigation artificielle en Égypte a, de tous temps, requis la présence d'un pouvoir central, unifié et puissant, qui a plus besoin de grands commis, de fonctionnaires, d'administrateurs, que de gouverneurs locaux. C'est ce Il leur faut donc par tous les moyens retrouver cette somme en imposant les fellahs très largement, pour se ménager un explique que, toutes les fois que les Mamelouks tentent un soulèvement, ils se dirigent tout naturellement et immédiatement vers la conquête du pouvoir central au Caire, comme ce fut le cas lors de la révolte de Aly bey El-Kébir, en 1769. Des Pharaons à nos jours, l'Égypte a toujours constitué une seule entité, une seule unité, nationale. Le cas des multazimins, ou grands percepteurs des impôts, est clair. Ces grands commis, mis en place par le pouvoir central au moment de sa faiblesse, doivent payer leur charge en s'acquittant tous les ans d'une somme globale d'impôts pour un territoire bien délimité. Il leur faut donc par tous les moyens retrouver cette somme en imposant les fellahs très largement, pour se ménager un bénéfice. Certes, la charge de multazim en vient peu à peu à être héréditaire, moyennant moult donations au pouvoir central. Mais celui-ci demeure seul maître des terres, et lui seul peut conférer le privilège de l'iltizâm, qu'il lui arrive aussi de retirer en guise de représailles. Ce n'est donc pas à un régime féodal de type européen classique que nous avons affaire ici, mais bien plutôt à un féodalisme "oriental" (Anouar Abdel-Malek, Égypte, société militaire, 1962 - books.google.fr).

 

Les girafes de Baibars

 

Les souverains égyptiens ont toujours envoyé des girafes à titre de tribut ou de cadeau aux princes d'Occident et du Levant. Cette tradition a profité aussi à la science, car les naturalistes n'ont pas eu l'occasion d'étudier un exemplaire exemplaire vivant à Paris avant que Mohamed Ali Pacha du Caire n'offrît en 1826 au roi Charles X une girafe, enthousiasme des savants et frappa l'imagination populaire (Arion Rosu, La girafe dans la faune de l'art indien, Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, Volumes 71 à 72, 1982 - www.persee.fr).

 

Les princes musulmans du Caire, Tulunides, Fatimides et Mamelouks conservent des girafes dans leurs ménageries. Elles proviennent des royaumes nubiens chrétiens et font partie de leur tribut , dans le système du baqt. La manière dont les Nubiens s'en procurent nous échappe, peut-être auprès de dépendants. Certaines de ces girafes «égyptiennes» sont envoyées, assez exceptionnellement, à Constantinople, en Italie ou ailleurs, pour soutenir la diplomatie égyptienne (Pierre-Louis Gatier, Des girafes pour l'empereur. In: Topoi, volume 6/2, 1996 - www.persee.fr).

 

Certaines des girafes des ménageries arabes proviennent des royaumes nubiens chrétiens (ou parfois d’Afrique de l’Ouest pour les royaumes du Maghreb) et font partie d’un tribut, dans le système du baqt, désignant un impôt versé par la Nubie, qui s’engage à livrer annuellement 360 esclaves à l’Égypte. Le tribut d’animaux exotiques provient de traditions anciennes (pharaoniques, assyriennes et perses), mais il s’explique également par les changements intervenus dans le système du baqt : initialement constitué d’esclaves, on y ajouta une part en cadeaux animaliers. Le plus ancien témoignage de ce tribut annuel remonte au règne de ‘Utman (644-656) et est imposé à la Nubie par le gouverneur de Haute-Égypte pour le califat, en 652, après l’invasion du pays. Mais c’est plus tard que furent ajoutés des animaux sauvages à ce tribut, à l’époque du calife al-Mansur (m. 158/775). Maqrizi relate qu’en 993, un baqt arrive de Nubie, «comme c’était la coutume», et que les émissaires nubiens étaient accompagnés d’un éléphant et d’une girafe. Al-Musabbhi, membre de la cour des califes fatimides au début du xie siècle et donc témoin proche de ce type d’événement, évoque pour 1024 un présent nubien composé d’hommes et femmes esclaves, d’ébène, d’éléphants et de girafes. Baybars lui-même, suite à un traité signé avec les Nubiens en 1275-1276, fait prendre au roi de Dongola l’engagement de remettre chaque année à la cour du Caire trois éléphants, trois girafes, cinq guépards femelles, une centaine de chevaux alezans et quatre cents têtes de bétail (Thierry Buquet, Nommer les animaux exotiques de Baybars, d’Orient en Occident, 2013 - halshs.archives-ouvertes.fr).

 

L’utilisation par Baybars des animaux exotiques, rares et spectaculaires, dans sa diplomatie s’inscrit dans une tradition ancienne et bien documentée. Sans faire preuve d’originalité en ce domaine, Baybars va, au début de son règne, utiliser ce type de cadeaux à plusieurs reprises et faire ainsi un usage intensif de cette diplomatie animalière.

 

Baybars fait un usage intensif du cadeau de girafe : outre celle expédiée en Espagne en 1260, il en envoie une en 1262 au roi de Sicile Manfred, une autre en 1267 au chef tatar al-Anbrur. Une girafe est expédiée en 1261 à l’empereur de Byzance Michel VIII. Ce spécimen fut décrit par le chroniqueur byzantin Georges Pachymérès, qui nous explique que Baybars souhaitait faciliter son commerce d’esclaves vers la Scythie pour se ravitailler en soldats d’origine coumane. Le sultan cherchait des esclaves soldats de sa race pour former son armée. [...] Les chroniques arabes nous apprennent qu’un autre convoi partit du Caire en 660/1262 et arriva à  Constantinople en muharram  661/1263, chargé de nombreux trésors et d’animaux exotiques (plusieurs girafes avec des housses et des brides de laine peinte, des singes dressés, des dromadaires et des ânes sauvages), étant destiné à Berke, grand Khan de la Horde d’Or. Baybars avait besoin de son appui contre les Tatars d’Hulagu qui occupaient la Perse. [...]

 

Déjà en 1261, des émissaires égyptiens arrivent à Séville à la cour du roi Alphonse X le Sage, venant de la part du roi d’Égypte, nommé «Alvandexaver» dans la source espagnole. On peut identifier ce personnage à Baybars par la chronologie, mais aussi à cause de ce nom, dérivé de l’arabe. Si Alvandexaver peut évoquer la ville d’Alexandrie, il a plutôt pour origine l’adaptation d’un des surnoms du sultan Baybars, «al-Bunduqdari» (l'arbalétrier). Si l’on transforme le v en b aux sonorités proches, et le «qd» en «x», à partir d’«al-Bandeqdaber», on peut obtenir al-Vandexaver. Les messagers du sultan apportent des cadeaux, comme il est d’usage entre rois : étoffes, bijoux, pierres précieuses mais surtout des animaux, dont une girafe, décrits de la façon suivante dans la Chronique d’Alphonse le Sage. [...] Fait rare, cette description et cette liste d’animaux sont confirmées par une image à peine postérieure : une miniature des célèbres Cantigas de Santa Maria, recueil de chansons dédiées à la Vierge Marie, ayant pour auteur Alphonse le Sage lui-même, et dont le manuscrit richement enluminé a été réalisé spécialement pour le roi. La miniature 60 nous montre un ensemble d’animaux, pour la plupart agenouillés, priant la Vierge. À droite, on reconnaît un éléphant, un lion, un dromadaire et, de façon plus exceptionnelle, le cou d’une girafe, ainsi que la tête d’un zèbre, dont il s’agit là des plus anciennes représentations naturalistes de l’art occidental. [...]

 

Maqrizi mentionne un événement exceptionnel, digne d’être consigné dans la chronique du règne du sultan: en 670/1271, naît au château de la Montagne un girafon, qui fut nourri par une vache. Il s’agit là d’ailleurs du plus ancien témoignage connu de reproduction de girafes en captivité.

 

L’apparition du mot giraffa en italien au XIIIe s. semble directement inspirée de l’arabe zarafa, avec une transformation du z au g en début de mot ; le doublement du f s’explique peut-être par le fait que le mot arabe zarafa peut s’écrire avec deux «fa». Inconnu avant la première moitié du XIII s., le mot apparaît donc après l’arrivée en Italie des girafes de Frédéric II et de Manfred (Thierry Buquet, Nommer les animaux exotiques de Baybars, d’Orient en Occident, 2013 - halshs.archives-ouvertes.fr).

 

Assouan

 

S’il s’agit bien de la dernière cité d’Égypte, Assouan est également la «porte de la Nubie» dont la vocation première est de protéger le territoire égyptien des attaques nubiennes et beja.

 

Assouan (Uswan), l’antique Syène (copte : Souan), est située immédiatement en aval de la première cataracte. Si aux époques ptolémaïque et romaine cette ville pouvait paraître secondaire par rapport à Éléphantine ou même Philae, elle n’en était pas moins un centre urbain important sur le plan militaire mais aussi administratif. Dès lors, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’Assouan aie pu être choisie par les Arabes comme base arrière lors des tentatives de conquête de la Nubie au VIIe siècle.

 

On ne peut, il est vrai, nier l’extraordinaire continuité de cette limite, localisée dès le IIIe millénaire av. J.-C. au niveau de la première cataracte. Les conquérants arabes, au milieu du VIIe siècle, ont d’ailleurs dû eux aussi se résigner, face à la résistance des Nubiens, à stabiliser le front au niveau de la ville d’Assouan, située immédiatement en aval de la première cataracte. La frontière ne connaîtra plus ensuite de modifications durables avant l’arrivée au pouvoir des Mamelouks qui annexent le royaume nubien de Makuria en 1276. Cette continuité, réelle quant à sa localisation, a cependant eu pour corrélat l’idée que les différents peuples et pouvoirs qui se succèdent depuis l’Antiquité dans la vallée du Nil ne font finalement qu’hériter de cette frontière. Or, si les Arabes n’ont pas réussi à faire reculer l’antique limite, celle-ci est désormais appréhendée à l’aune d’un nouveau système idéologique, celui de l’Islam, porteur de ses propres conceptions de l’espace et de ses limites.

 

Il est donc question ici d’une frontière triple : entre deux souverainetés – les Nubiens ont leur propre roi –, entre deux religions – ils sont chrétiens –, mais aussi entre deux mondes – ce sont des Noirs (Robin Seignobos, La frontière entre le bilad al-islam et le bilad al-Nuba : enjeux et ambiguïtés d’une frontière immobile (VIIe-XIIe siècle), Histoires de territoires, Afriques, 2010 - journals.openedition.org).

 

Les Nubiens ravagent la haute Égypte et occupent Assouan (956). Ils doivent cependant bientôt battre en retraite, pris à revers par l'armée de Kafour, qui s'empare de Ibrim, au sud d'Assouan. Un renégat grec Djohar, général du calife Moez, envoie une députation au roi de Nubie George II ; le chef de cette députation dépeint avec beaucoup de talent le royaume de Makorra (capitale Dongola) et au sud le royaume d'Aloa encore plus puissant et plus riche. En fait, malgré l'invasion grandissante de l'Islam, la Nubie parvient à conserver son indépendance et à mener une politique autonome. Vers 1080 règne le roi Salomon qui aurait, en fin de carrière, séjourné dans un cloitre d'où il aurait été tiré pour se faire interner au Caire. Un frère de Saladin chargé des opérations en haute Égypte, Schems el Daula, prend Deir Ibrahim au nord de la Nubie et convertit de force à l'Islam une part importante des populations (1170). Un siècle plus tard, le roi David essaie de reprendre Assouan mais est battu par le Khalife Baïbars qui parvient jusqu'à Dongola et impose durement les Nubiens (1272-1274) ; son successeur David II est vaincu, pris et tué (1277) (Robert Cornevin, Histoire de l'Afrique des origines à nos jours, Tome 1, 1956 - books.google.fr, fr.wikipedia.org- Makurie).

 

Deux ou trois au plus tard, 674/1275, un autre raid aurait été entrepris, mais cette fois-ci contre Assouan. Pourquoi ce revirement et cette explosion de violence envers l'Égypte de la part de la Nubie ? Les causes apparaissent multiples. Il est possible qu'avec l'occupation de Sawakin par les Égyptiens, les Nubiens aient voulu s'assurer un libre accès à la mer. Peut-être ont-ils voulu aussi répliquer par la force au sultan du Caire qui exigeait le réglement des redevances du baqt ? On a remarqué aussi que Baybars, à la même époque en 1264, se livrait à une persécution des Coptes du Caire, accusés d'avoir incendié certains quartiers de la ville ; Dawud aurait ainsi montré sa solidarité avec ses coreligionnaires, en frappant l'Égypte dans un de ses centres vitaux (Joseph Cuoq, Islamisation de la Nubie chrétienne: VIIe-XVIe siècle, 1986 - books.google.fr).

 

A la suite du raid sur Assouan, le wali de Qos, qui était le chef militaire de toute la Haute Egypte, poursuivit David II pendant que le Sultan était en Syrie occupé contre les Tartares. Le wali ne réussit pas à rattraper le roi nubien, mais «il saisit le Maître de la Montagne» (Sahib el-Gebel) - à savoir le gouverneur de la province frontalière, bien connu sous ce titre - qui avait (alors) sa résidence à Daw, le fit prisonnier et l'envoya au Caire, où il arriva le 1er Muharram de l'année 675 (7 juin 1276). On peut placer cette contre-offensive avec vraisemblance en automne 1275 (G. Vantini, Sur l'éventualité du concile de Lyon (1274) et la Nubie, Etudes nubiennes: colloque de Chantilly, 2-6 juillet 1975, 1978 - books.google.fr).

 

"mépris"

 

Les Ayyübides n'avaient d'ailleurs que mépris pour ce pays et ses habitants. Au roi de Dongola qui lui avait offert deux esclaves, («Le cadeau le plus considérable (qu'un roi de Nubie puisse offrir), consiste en un esclave homme ou femme» dit al-'Umari dans sa relation sur la Nubie) Shams-al-Dawla répondit en remettant deux paires de flèches et un vêtement d'honneur à l'envoyé du roi,  en lui disant : «Dis au roi : Je n'ai pas d'autre réponse que celle-ci !» Il envoya en même temps que lui un ambassadeur pour s'enquérir des ressources et de l'état du pays. Cet individu poussa jusqu'à Dongola ; il revint ensuite auprès de Shams-al-Daulah et lui dit : «J'ai trouvé un pays pauvre, dans lequel on ne cultive guère que le dhoura et de petits palmiers, des fruits desquels les habitants se nourrissent ; le roi sortit de son palais, il était nu et montait un cheval sans selle ni caparaçon, il était enveloppé dans un manteau de soie et il n'avait pas un cheveu sur la tête. Je m'avançai vers lui et quand je l'eus salué, il éclata de rire; il parut ne rien comprendre à ce que je lui disais et sur son ordre on me traça sur la main la figure d'une croix. Il me donna environ cinquante ritl de farine. Il n'y a pas à Dongola d'autre édifice que le palais du roi, le reste consiste en paillottes» (Joseph Cuoq, Islamisation de la Nubie chrétienne: VIIe-XVIe siècle, 1986 - books.google.fr, E. Blochet, Histoire de l'Egypte de Makrizi, Revue de l'orient Latin, Volume 8, 1901 - books.google.fr).

 

Typologie

 

Le report de 2204 sur la date pivot 1277 (date de la mort de David II) donne 350.

 

Calès fut évêque d'Hermonthis nommé par Mélèce après le concile de Nicée (325) au IVème siècle, et Plénès du temps de saint Athanase (298/299 - 373) (François Sabbathier, Dictionnaire pour l'intelligence des auteurs classiques, grecs et latins, Tome 20, 1775 - books.google.fr).

 

On lit dans le catalogue de Saint Athanase, le nom de Calès évêque de cette ville, aujourd'hui Erment (seconde Thébaïde) (Joseph Romain Joly, L'ancienne géographie universelle comparée à la moderne, Tome 2, 1801 - books.google.fr).

 

Une version de l'origine du différend qui opposa Mélitios à l'évêque Pierre d'Alexandrie apparaît chez les historiens de l'époque et dans divers documents officiels, en particulier ceux du concile de Nicée : Mélitios aurait procédé à des ordinations non seulement dans sa propre province, mais un peu partout en Égypte et jusque dans la capitale, soit par ambition personnelle, soit par revendication autonomiste et défiance de l'intérieur du pays à l'égard de la cité grecque. Il n'apparaît pas, dans ces documents et au début du moins, de référence à un antagonisme doctrinal.

 

Évêque de Lycopolis (aujourd'hui Assiout), Mélitios fut l'initiateur d'un schisme interne à l'Église d'Égypte qui semble avoir commencé en 304, au cours des persécutions de la Tétrarchie et qui semble avoir duré au moins jusqu'au début du Ve siècle, comme en témoigne Socrate le Scolastique et sans doute même dans certains monastères jusqu'au VIIIe siècle. Les Mélitiens revendiquaient l'autonomie des Églises de Moyenne-Égypte et de Haute-Égypte par rapport à Alexandrie (fr.wikipedia.org - Melitios de Lycopolis).

 

Connaissance de la girafe

 

Aristote n’a pas connu la Girafe; nulle part il n‘est question de cet animal dans les œuvres laissées par ce père de l’histoire naturelle. Ce n’est qu‘un siècle après la mort d'Aristote que Ptolémée Philadelphe fit montrer à Alexandrie une Girafe et un Rhinocéros. Deux cent soixante ans avant l'ère chrétienne; Timée la mentionne, puis, quatre-vingts ans après, en 180, Agatharendes la décrivit brièvement, mais d’une manière reconnaissable, et Artémidore, copié par Strabon, la nomme, d’après les Arabes, Zerrafa et Zorafa d’après l'orthographe grecque. Léon l'Africain paraît être le premier qui ait écrit Girafla. C’est à Jules César ne les Romains sont redevables d'avoir Vu la Girafe dans les cirques de Rome : son aspect les frappa d’étonnement. Varron rapporte que la première fut amenée d’Alexandrie, dans l'an 708, à Rome, et César dit : "On l'a nommée Camelopardalis, parce qu’elle ressemble au Chameau par les formes, et à la Panthère par les taches de son pelage". Pline, qui rapporte ce fait, lui donne pour synonymes les noms africains de Nabis et Nabum. Diodore de Sicile et Horace nommentla Girafe; mais le premier lui accorde par erreur une bosse, et Strabon ainsi qu’0ppien, auteur des poèmes sur la chasse et sur la pêche, en donnent une description assez satisfaisante.

 

La Chronique d’Eusèbe cite les fêtes données par Philippe Ier dans l’an 248, où dix Girafes servirent à la pompe du spectacle. En 274, Aurélien célèbre son triomphe sur Zénobie par des jeux où des Girafes parurent également. En 535, Cosme le voyageur peint ces animaux ainsi qu’il suit : "On ne trouve la Girafe que dans l'Ethiopie. C'est un animal intraitable et sauvage : on en élève cependant une ou deux, prises au moment de leur naissance, dans le palais du roi et pour son amusement. Lorsqu’on leur présente pour boisson du lait ou de l'eau, elles ne peuvent se baisser jusqu’à terre pour boire, qu’en écartant les jambes de devant, car leur poitrail et leur cou sont plus élevés que le reste du corps".

 

Déjà, dès le quatrième siècle, Philostorge parle de la Girafe, qu’il décrit comme un grand Cerf. Héliodore, écrivain du IVe siècle, fait dans son roman de Théagène et Chariclée une peinture fort exacte de l'individu que les Axiomites ou Abyssins envoyèrent au roi d’Ethiopie : entre autres détails, il rapporte que son allure est différente de celle de tous les autres animaux, car elle marche naturellement l’amble, et que son caractère est si doux, qu’on peut la conduire avec une petite corde passée autour de la tête. La même allure est décrite par Antonius Constantius. Enfin le dernier auteur qui parle dans le dixième siècle de ce singulier ruminant est Cassanius Bassus, qui dit en avoir vu un à Antioche. Près de trois cents ans s’écoulèrent sans qu‘il fût question de ces animaux. Albert le Grand décrivit de nouveau dans le treizième siècle, sous les noms d’anabula et de seraph, une Girafe que le sultan d'Egypte envoya en présent à Frédéric II, empereur d‘Allemagne, mort en 1250. Safei, écrivain arabe, parle aussi d‘une deuxième Girafe envoyée à Mainfroi, fils naturel de Frédéric II, par le sultan Bibars. En 1403, Henri III, roi de Castille, envoya une ambassade à Tamerlan ; ceux qui remplirent cette mission parlent dans leur relation imprimée à Madrid, de la rencontre qu’ils firent, sur les confins de l'Arménie, d'un personnage que le sultan de Babylone envoyait également au grand Tamerlan avec une nombreuse suite de cavaliers, de Chameaux et de présents, parmi lesquels étaient six Autruches vivantes et l’animal appelé Jornufa, ou Girafe, qu'ils décrivent fort minutieusement.

 

A la fête de la Circoncision, vers 1575 ou 1578, on vit, sous Amurat, promener dans l'hippodrome de Constantinople des Girafes que Michel Baudier, voyageur français, décrivit avec exactitude pour le temps, et dont il publia une figure. En 1486, Constanzio a vu dans la ménagerie de Laurent de Médicis un de ces quadrupèdes que l‘on conservait à Fano, dans le duché d’Urbin. Il le décrivit dans une lettre adressée à Galéas Manfredi, prince de Faenza. "C’est dans l‘Ethiopie, dit Constanzio, que se trouve le Caméléopard appelé Siraf par les Arabes et Girafe par les Européens. Les habitants d’Orfano l’ont vu courir, et les cavaliers, en piquant leurs chevaux lancés au grand galop, n'ont pu le suivre." Il ajoute: "Il est bien étonnant que les anciens auteurs n’aient pas mentionné ses corne", puis il donne de sa marche une description telle, qu’on ne peut méconnaître l’allure appelée amble. Cette Girafe a été peinte dans les fresques de Poggio Acajano.

 

Mais avant l’envoi fait à Frédéric II, Michel Paléologue, empereur de Constantinople, reçut une Girafe qu'a décrite Pachymère. Enfin des voyageurs parlèrent de ces mêmes animaux, qu’ils virent vivants, tels que Bernard de Breydenbach, qui en 1483 se trouvait au Caire et on observa une, nourrie dans le palais du soudan d'Egypte, dont il fit graver le portrait à Mayence. Gyllius, au XVIe siècle, en vit, également au Caire, trois, et Thevet, son compagnon, en publia dans sa Cosmographie un portrait qu’Ambroise Paré fit copier. Belon, ce naturaliste d‘ordinaire si exact, en a donné une figure dans ses voyages, sous le nom de zumapa; enfin Prosper Alpin, Ludolf, Ruppell, Caillaud, Gall, ajoutèrent de nouveaux détails ou donnèrent des gravures de Girafes qui reparurent à Constantinople en 1822, en France en 1826, à Londres en 1827, à Venise en 1828.

 

C‘est dans le Kordofan et le Darfour que la Girafe est surtout commune, puisqu'en très-peu de temps M. Ruppell en tua cinq individus. Caillaud la vit sur les rives du Nil Blanc, et Gau commença à l'apercevoir au delà des cataractes du Nil (Louis François Jéhan, Dictionnaire de zoologie, Tome 3, 1853 - books.google.fr).

 

Symbole de la girafe

 

Les Éthiopiques ou histoire de Théagène et Chariclée d'Héliodore sont rédigées vers 350 et largement diffusées. Vopiscus [dans la Vita Aureliani où les girafes sont présentes] n'hésite d'ailleurs pas à s'inspirer de ce roman : la description du triomphe d'Aurélien rappelle, par exemple, celle de l'arrivée des ambassades auprès du roi Hydaspe. Littérature et histoire se mêlent, biographie et roman se rejoignent (Valérie Allard, La Vita Aureliani, Hypothèses 2000, 2001 - books.google.fr).

 

Une girafe accompagnera, comme symbole de pouvoir, le portrait de Lorenzo di Piero de Medici peint par Giorgio Vasari pour les appartements du Duke Cosimo Ier au palais de Vecchio en Florence vers 1555. Or, la girafe représentée à Betä Maryam dans une taille impressionnante, presque  égale à celle du Christ, pourrait s'offrir comme le symbole par excellence du pouvoir royal du donateur du monument Ethiopien (Eastern Christian Art: In Its Late Antique and Islamic Contexts, Numéro 6, 2009 - books.google.fr).

 

Il se raconte qu'à l'Antiquité, l'empereur Jules César avait fait de la girafe le symbole de ses conquêtes africaines. Chez les Arabes du Soudan, si un cavalier arrivait à battre à la course une girafe deux fois le même jour, il devenait digne d'un roi (Elisbeth Lell, L'homme, l'animal et l'esprit, Francophonies du sud, Numéro 12, 2006 - books.google.fr).

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