La contestation du pouvoir de Calvin à Genève

La contestation du pouvoir de Calvin à Genève

 

X, 92

 

2245

 

Devant le père l'enfant sera tué,

Le père après entre cordes de jonc,

Genevois peuple sera esvertué,

Gisant le chef au milieu comme un tronc.

 

Le quatrain semble se rapporter à la même période historique que le quatrain suivant, à l'exemple de la série X, 49 à X, 52.

 

"corde de jonc"

 

"schoinos" : jonc et "schoinismos" : estrapade, sorte de supplice (Joseph Planche, Dictionnaire grec-francais, compose sur l'ouvrage intitulé Thesaurus linguae graecae de Henri Etienne, 1847 - books.google.fr).

 

A Genève, la question est généralement infligée par estrapade. Le supplice consiste à élever l’accusé au plafond à l’aide d’une corde liée à ses bras et à le laisser tomber en retenant brusquement sa chute. Après un ou plusieurs «traits de corde» (montée et descente), l’estrapade disloque les articulations des épaules et des bras du patient.

 

Sous le régime de la procédure inquisitoire, il incombe aux juges d’établir les preuves absolument certaines de la culpabilité du prévenu. Ainsi, hors le cas de flagrant délit, les seules preuves admises sont soit l’aveu de l’accusé (conforté par des indices suffisants), soit les témoignages parfaitement concordants de deux témoins idoines. Cependant, en l’absence de preuves objectives complètes, les règles procédurales permettent le recours à la question (torture judiciaire) pour obtenir l’aveu. Progressivement codifiée par les grandes ordonnances des XVIe et XVIIe siècles, la torture judiciaire se pratique dans la République vraisemblablement selon les normes de la Caroline (1532), sous l’autorité du Petit Conseil et en sa présence. Afin de garantir la résistance vitale du «patient», le «questionnaire» agit souvent sous le regard d’un médecin ou d’un chirurgien. Interrogé sur la sellette, ou dans la «chambre criminelle» au milieu des instruments de la douleur, le prévenu est soumis à la question durant un «demi-quart d’heure» et ce jusqu’à trois reprises (trois jours différents). Louées par l’Europe des Lumières pour leur modération, les autorités genevoises abolissent la «question préparatoire» en 1738 (Règlement de l’illustre Médiation) et suppriment définitivement la «question préalable» en 1782 (Edit de pacification) (ge.ch).

 

"père" : Papaz

 

Balthasar Sept se mit à ourdir un complot dont la trame, il est vrai, n'était guère compliquée. Il s'agissait de réunir cinq a six cents hommes au château de Bellerive et de les embarquer de bon matin pour Genève; afin d'échapper aux regards indiscrets, ils monteraient sur des bateaux chargés de fascines. Ils devaient aborder derrière le boulevard de Longemalle, et, tandis que les uns arriveraient par le port, les autres franchiraient la porte de Rive qu'ils se feraient ouvrir au moyen des intelligences ménagées dans la place. Sept calculait que le Bourg-de-Four serait envahi sur les huit heures du matin, au moment où siégeait le Conseil : alors, donnant la main aux complices qu'ils auraient dans la ville, les assaillants y introduiraient les troupes savoisiennes concentrées dans les environs. {...] De différents pourparlers une convention qui stipulait que le duc, reconnu suzerain de Genève, consentirait à respecter les droits des citoyens et à maintenir l'exercice du culte réformé dans la ville. En revanche, il pourrait réclamer l'aide des Genevois pour marcher à la conquête du pays de Vaud. On allait jusqu'à soutenir que les conjurés devaient mettre à mort les Français recueillis à Genève, et qu'ils se proposaient d'enfermer Calvin dans une cage de fer '. Faut-il croire à de telles assertions? Ce qui ne paraît pas douteux, c'est que les Fugitifs s'étaient promis le pillage de dix-huit maisons de la ville et qu'ils comptaient partager le bénéfice des confiscations exercées sur quarante des principaux citoyens à leur choix. En cas d'insuccès, au contraire, le duc devait assurer des indemnités aux conspirateurs. Pour le moment, M. du Hochet les prenait à sa solde. Balthasar Sept recevait, tous les mois, une paye de seize écus pour lui-même et de huit écus pour chacun des autres conjurés. [...] Une telle différence devait exciter les jalousies des Fugitifs. Ils se plaignaient aussi que Balthasar Sept distribuât cette paye avec irrégularité. [...] Le complot avait été fixé pour le jour de la Saint-Martin (il novembre 1563). L'indiscipline des conspirateurs leur ôtait déjà bien des chances de réussite; une autre cause portait à leurs desseins un préjudice encore plus grave : Genève était sur ses gardes. En effet, dès la fin de l'année 1562, "les magistrats estoient advertis qu'il se machinoit une trahison et surprinse pour le duc de Savoie contre ceste ville." Pendant quelque temps ces bruits s'étaient assoupis; mais, au milieu de l'année 1563, ils coururent de nouveau avec plus d'intensité. Le syndic Bernard, qui veillait à la défense de la ville, y prêta l'oreille et résolut d'épier les démarches des Fugitifs. [...] Le samedi 11 décembre 1563, à sept heures du matin, comme le Conseil tenait une séance secrète à la Chambre des Comptes, Bernard, accompagné de Migerand, vint y raconter tout ce qu'il avait appris de la conjuration de Balthasar Sept. Son récit s'arrêtait à l'emprisonnement de Coster: il n'en savait pas davantage. Le Conseil, après avoir approuvé la conduite du syndic, prit rapidement ses dispositions. Il décida d'abord de ne rien publier de toute cette affaire pour ne pas effrayer le peuple et pour assurer l'exécution des mesures urgentes, puis d'arrêter trois habitants que leurs propos avaient compromis; c'était Jacques Papaz, qui avait annoncé un complot pour l'époque de Pâques, le chapelier Claude Bretel, dit Le Court, et un habitant de Jussy appelé Pierre Gros. Il ordonna aussi de surveiller Jacquemin Nicod, Pierre Simon Le Picard et Pierre Dolens que Bernard, sur les indications de Coster et de Griffon, avait désignés comme les principaux partisans des Fugitifs; enfin le syndic reçut l'ordre de lever trente hommes «pour faire forte la justice». [...]

 

Le 16 décembre, on commença le procès des personnages les plus compromis. [...] Il aboutit à deux condamnations capitales. On avait emprisonné un citoyen de Genève, Pierre Panchaud, dit Arnollet. Mis à la torture, le dimanche 19 décembre 1563, il confessa d'avoir été conduit par Nicod auprès de Balthasar Sept et de lui avoir promis de marcher avec les conjurés contre la ville. Il alléguait, pour sa défense, qu'étant dans la misère, il devait se procurer de l'argent à tout prix; de plus il se plaignait des magistrats genevois, qui avaient donné gain de cause à un étranger avec lequel il était en procès. Ces aveux le firent condamner, le 21 décembre 1563, à avoir la tête tranchée: son corps devait être ensuite coupé en quatre quartier, les quartiers exposés aux endroits accoutumés et la tête au Molard. Le 22, l'exécution eut lieu, après avoir été retardée quelques instants par une rétractation du condamné, bientôt suivie de nouveaux aveux.

 

Jacques Papaz avait dû être arrêté dès le 11 décembre. On le garda plus longtemps en prison dans l'espérance qu'il dénonçerait d'autres complices. Il convint d'avoir connu d'avance, non seulement la dernière conspiration, mais encore celle de 1555 et de n'en avoir pas averti les magistrats. Aussi, le 11 janvier 1564, fut-il condamné au même supplice que Pierre Arnollet ; il le subit le lendemain. Avant de mourir, il se plaignit de la violence avec laquelle la torture de la corde lui avait été infligée (Francis Decrue, Le complot des Fugitifs, Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, 1877 - books.google.fr).

 

"enfant"

 

Papaz  "convint d'avoir connu d'avance, non seulement la dernière conspiration, mais encore celle de 1555".

 

Entre 1545 et 1555 la population de Genève est passée de dix mille à treize ou quatorze mille habitants par l'afflux des réfugiés. Les «Enfants de Genève» comprennent que la modification du corps électoral, à terme, va leur être défavorable, les réfugiés français étant a priori des supporters de Calvin. Ils tentent de faire barrage. En mai 1555, une manifestation tourne à l'émeute, un des syndics est menacé : crime de lèse-majesté. Perrin et ses amis sont accusés de chercher à détruire la discipline et la Réformation. Calvin exige que justice soit faite. Ami Perrin et la plupart des meneurs s'enfuient en territoire bernois. Les condamnations pleuvent et des têtes tombent (juin-août 1555). La purge anti-perriniste débarrasse Calvin de ses adversaires dans les Conseils. La majorité encore étroite obtenue déjà aux élections de 1555 est renforcée aux élections suivantes, d'autant qu'année après année, les Français réfugiés accèdent en nombre à la bourgeoisie (trois cents entre 1555 et 1559, dont Calvin lui-même en 1559) (Marianne Carbonnier-Burkard, Jean Calvin, une vie, 2017 - books.google.fr).

 

Les menées des Enfants de Genève ("enfant") de 1555 sont donc antérieures ("devant" : avant) à celle des Fugitifs ("père" - Papaz) de 1563.

 

"esvertué"

 

esvertuer : exciter. La forme pronominale se trouve dans la Chanson de Roland (Jean Peyre, Maurice Allemand, Oeuvres complètes de François Villon, 1945 - books.google.fr).

 

Les Perrinistes ameutèrent la population, racontant sur les places publiques que ces bourgeois, récemment créés, n'avaient d'autre but que de livrer la ville à leur roi. L'effet de ces calomnies ne se fit pas attendre. Le peuple commença à s'ameuter dans les cabarets; on ne parlait de rien moins que de renverser le gouvernement. Les Perrinistes essayèrent d'abord d'intimider le Conseil, mais leur tentative échoua; puis, le 16 mai, malgré l'avis contraire de Perrin, qui trouvait le moment mal choisi, ils voulurent exciter une sédition dans la ville. Ils se réunirent en armes sur la Fusterie, dans l'intention d'attaquer leurs ennemis réunis dans la maison de Baudichon de la Maison Neuve. Le guet fut insulté et forcé de se retirer chez Baudichon. Un des syndics, nommé Auberl, qui habitait  à la Fusterie, accourut avec son bâton, cherchant à arrêter les émeutiers. Perrin, son collègue, sous prétexte de lui aider, chercha à lui enlever son bâton. Un troisième syndic, Bonna, réussit enfin à étouffer l'émeute (H. Denkinger-Rod, Histoire populaire de Canton de Genève, 1905 - books.google.fr).

 

"tronc"

 

Calvin avait été mis, dès l'origine, au courant des événements. Il y attacha assez d'importance pour proposer, le lundi 20 décembre, une journée d'actions de grâces qui fut fixée au mercredi 22. Toutefois sa correspondance laisse ignorer les préoccupations que cet événement a dû lui donner, et il n'est pas fait mention du complot dans les lettres qui nous sont conservées de lui. Quant à Théodore de Bèze, il semble qu'il s'en affecta davantage. Il chargea un de ses courriers de rendre compte au réformateur zuricois Bullinger de tout ce qui s'était passé. Il lui apprenait, dans sa lettre du 24 janvier, l'exécution des deux principaux coupables. Bèze se plaignait d'ailleurs du peu d'intérêt que les soi-disant amis de l'Église de Genève montraient pour elle, au milieu des dangers qui la menaçaient.

 

Lettre de Bèze à Bullinger, 24 janvier: « Ex captivis duo sunt capite truncati, qui ad mortem usque perstiterunt in sceleris confessione et pie alioqui mortui sunt. » (Ibid., col. 242.) (Francis Decrue, Le complot des Fugitifs, Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, 1877 - books.google.fr).

 

Typologie

 

Le report de la date de 2245 par rapport à 1563 donne 881.

 

En 881, Optandus, que les Genevois avaient élu pour leur Evêque d'une voix unanime, n'avait pu obtenir sa consécration de l'évêque de Vienne, métropolitain de celui de Genève. Cette ville restait privée de pasteur. Les seigneurs de la cour de France-Bourgogne et l'empereur Charles le Gros lui-même, à cette époque souverain de Genève, se plaignirent de cette absence au pape Jean VIII. Ce pontife écrivit au clergé et au peuple genevois une lettre qui est rapportée par le père Sirmond au troisième volume des Conciles de France (la 28ième des lettres du pape); elle est citée en son original latin, aux notes de Gautier sur Spon. Charles le Gros ayant été élu empereur en 880, et Jean VIII étant mort en 882, la date de 881 est certifiée.

 

Il paraît, suivant Gautier, que cette lettre ne suffit point pour assurer à Optandus la paisible possession de son Evêché. La lutte se prolongea entre les chefs ecclésiastiques. Optandus finit cependant par occuper en repos le siège épiscopal de Genève. Il assista, en 888, au couronnement de Rodolphe I. D'après cette lettre, le droit du clergé et du peuple de Genève de nommer leur Evêque, est d'autant plus authentiquement constaté, que l'on voit le Pape et Empereur, c'est-à-dire les deux grandes autorités ecclésiastiques et civiles de cette époque, se réunir pour l'accorder et le reconnaître. Il est superflu de s'étendre sur l'importance qu'avait ce droit des citoyens de participer à l'élection de leur prince spirituel, devenu plus tard prince temporel. Nous en verrons une autre preuve, deux siècles et demi après, dans les lettres de Saint Bernard à Ardutius, le grand évêque de Genève. Jusqu'à la présence, si fatale aux libertés de Genève, du pape Martin V dans les murs.de cette ville, en 1420, les Genevois paraissent avoir joui sans entraves et sans objections de ce droit fondamental.

 

Il y a tout lieu de croire que le Boson mentionné dans cette lettre, n'est pas un autre évêque que l'on voulut mettre à la place à Optandus, comme paraît le croire Gautier, mais le nouveau roi d'Arles, Boson, comte de Provence, qui venait d'arracher un des beaux fleurons de la couronne de France, pour en faire un royaume indépendant, et dont la capitale, Arles, avait été métropolitaine de Genève. - Lévrier, Chronologie des Comtes de Genevois, fait la même réflexion, note p. 52 (A. P. J. Pictet de Sergy, Genève, origine et développement de cette république, de ses lois, de ses moeurs et de son industrie, Tome 1, 1845 - books.google.fr).

 

A sujet de Boson, se conférer au quatrain suivant X, 93 sur le tour de France de Charles IX et de Catherine de Médicis et leur passage à Arles.

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